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Vanta Black

Chapitre 21

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Chapitre 21

Chapitre 21

Chapitre 21/21100%~20 min de lecture3 840 mots

Je savais déjà combien d'échecs il fallait accumuler avant que des gestes aussi simples que trouver le savon, le faire mousser puis le remettre à sa place deviennent naturels ; avant de réussir à distinguer le shampoing du gel douche, ou à retrouver le robinet à tâtons sans hésiter. Je le savais parce que j'en avais déjà fait l'expérience plusieurs fois.

Avant de m'endurcir face à ces échecs pénibles et de finir par devenir habile, il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire. Il fallait simplement continuer à échouer, encore et encore, et à tâtonner dans le noir. Dans ce domaine-là, il n'existait aucun raccourci.

Et en plus, lui n'avait aucune intention de me laisser échouer suffisamment longtemps pour que je finisse par m'y habituer. Chaque fois qu'il parlait comme s'il était parfaitement naturel que quelqu'un s'occupe de moi et veille sur moi, une chaleur étrange remontait dans ma poitrine.

Alors, après m'être obstiné jusqu'au bout, tout ce que j'avais réussi à arracher concernait seulement l'endroit où j'allais vivre. Même lui n'avait pas pu réfuter mon argument : quitte à devoir errer encore et encore dans une obscurité épaisse, mieux valait au moins le faire dans un espace qui m'était familier.

En échange, je devais accepter qu'il vienne s'occuper de moi matin et soir. J'avais beau refuser catégoriquement ou m'obstiner comme un enfant capricieux, rien n'y faisait. Son attitude était tellement différente de celle du vieil homme et de monsieur Yu que je réalisais à quel point ces deux-là avaient toujours été indulgents avec moi. Dès qu'il estimait qu'une chose était juste, il ne reculait pas d'un millimètre.

Je lui étais reconnaissant de faire autant attention à moi, au point qu'on pouvait presque parler de soins dévoués, mais devoir dépendre de quelqu'un d'autre pour manger, m'habiller et même me laver était difficile à supporter. D'autant plus que j'avais toute ma tête et que je savais parfaitement ce qu'était la honte.

Chaque fois que j'ouvrais simplement la bouche pour qu'il me donne des bouchées de riz et d'accompagnements soigneusement préparées pour être faciles à avaler, chaque fois que ses grandes mains lavaient et essuyaient mon corps avec des gestes qu'on ne pouvait franchement pas qualifier d'habiles, mon visage chauffait et mes entrailles se nouaient. J'avais tellement honte que j'aurais presque voulu plonger le nez dans l'eau du bain.

Le plus embarrassant, c'était que ses mains sur ma peau nue provoquaient parfois des réactions qui n'avaient rien à voir avec ma volonté. Ma vue étant brouillée, mes autres sens étaient devenus plus sensibles, et le toucher ne faisait pas exception. Le moindre contact, même léger et presque imperceptible, faisait réagir mon corps comme si tous mes nerfs étaient à vif.

Quand ses mains s'arrêtèrent brusquement au milieu de ma toilette, je dus ravaler l'envie de me mordre la langue et rassembler tout le vocabulaire que je connaissais pour me justifier. Je répétai que ce n'était absolument pas intentionnel, que c'était une réaction incontrôlable, puis ma voix finit par s'éteindre. Plus je m'acharnais à nier et à me justifier, plus je trouvais la situation ridicule.

« À votre âge, ce serait plutôt inquiétant de ne pas avoir ce genre de réaction. »

« ...Vous ne pouvez pas faire quelque chose pour cette bouche, s'il vous plaît ? »

« Votre façon de parler devient bien vite insolente. »

À cette réprimande calme, je pinçai les lèvres avant de les mordiller. Je savais parfaitement que c'était une manière de parler particulièrement irrespectueuse envers un homme bien plus âgé que moi, alors je n'avais même pas le culot de faire comme si de rien n'était. J'étais assez grand pour comprendre que le fait qu'il m'autorise à me montrer un peu impertinent ne signifiait pas que je pouvais pour autant me comporter sans aucune éducation.

« Plus tard, quand mes yeux iront mieux, il faudra que vous subissiez la même chose au moins une fois, Monsieur le Président. »

« Je vous remercie de l'attention, mais je ne peux tout de même pas demander à un jeune peintre de se donner autant de mal pour moi. Je me contenterai de votre intention. »

« Si vous refusez, je vais vraiment être vexé. »

« L'idée de vous vexer ne me réjouit pas non plus, mais je crains de ne pas avoir le choix. »

Sérieusement... si seulement il pouvait être un peu moins doué avec les mots.

Je mordillai mes lèvres en essayant de calmer ma respiration irrégulière. La chaleur qui s'était doucement apaisée restait encore accumulée quelque part dans mon corps, sans parvenir à se dissiper complètement.

Je savais parfaitement qu'il ne faisait que me laver, mais mon corps qui réagissait malgré moi me couvrait d'une honte insupportable. À tel point que mes yeux me brûlaient de frustration, qu'un sanglot contenu menaçait de m'échapper, et que mes dents serrées grinçaient entre elles dans un frottement désagréable.

Lorsque la fleur de douche couverte d'une mousse abondante passait sans hésitation de mon cou jusqu'à la plante de mes pieds, sur ma poitrine plate faute de chair, sur mes fesses un peu plus souples, entre la peau délicate de mes orteils et jusque dans les replis les plus intimes de mon aine, mon bas-ventre se contractait douloureusement dans une décharge sourde.

Je n'étais plus assez jeune pour ignorer ce qu'était cette sensation, mais je n'y étais pas habitué non plus. Chaque fois qu'elle montait en moi, j'avais même l'impression que l'obscurité devant mes yeux se teintait de rouge vif. En dix-neuf années d'existence, je doutais avoir déjà connu humiliation plus grande. Bien sûr, le premier jour, l'homme n'avait interrompu ses gestes qu'un très bref instant et n'avait pas fait le moindre commentaire. Mais cela n'empêchait pas la honte.

Après avoir rincé toute la mousse qui recouvrait mon corps, je plongeais mon visage brûlant dans mes paumes et, comme s'il s'agissait d'une étape parfaitement naturelle, il me soulevait sans effort pour me déposer dans la baignoire.

Chaque jour, il ajoutait un produit de bain différent qui troublait l'eau et la rendait opaque. Il prenait ensuite le temps de m'expliquer quelle couleur l'eau avait prise, quelle odeur elle dégageait et quels effets le produit était censé avoir. Et, étrangement, ça ne faisait que me tordre davantage l'estomac. Le simple fait qu'il rende l'eau opaque signifiait qu'il savait parfaitement d'où venait ma honte.

Le fait qu'il reste désormais à côté de moi pendant que je prenais mon bain était, pour moitié, la conséquence de mes propres actes.

Au début, il quittait la salle de bain pendant que je trempais dans l'eau chaude, disant que cela soulagerait mes paumes, mes poignets et mes genoux endoloris à force de me déplacer toute la journée en prenant appui au sol. Parfois, j'entendais même sa voix derrière la porte lorsqu'il téléphonait.

Et puis, profitant d'un moment où il ne regardait pas, j'avais voulu faire le malin en décidant de me sécher et de m'habiller tout seul. J'avais fini par trébucher et failli me fracasser la tête contre le lavabo.

Depuis ce jour-là, il ne me quittait plus.

La seule fois où il s'éloignait de plus de deux ou trois pas, c'était lorsqu'il terminait sa journée et quittait Myeongwoljae comme s'il rentrait du travail. Avant ça, il restait toujours assez près pour que je puisse le toucher en tendant simplement la main.

« Ça ne vous lasse pas, de devoir vous donner tout ce mal tous les jours ? »

« Trouver pénible quelque chose qu'il est naturel de faire me paraît assez contradictoire. »

« Mais normalement, c'est justement parce qu'on doit faire quelque chose qu'on finit par ne plus avoir envie de le faire, non ? »

« Je ne sais pas. Chacun a ses propres critères de jugement. »

« Vous devez être le genre de personne qui travaille ou étudie parce qu'elle trouve ça amusant. »

« Pas particulièrement, mais pensez ce qui vous plaît. »

Une goutte d'eau coula le long de mon front et s'arrêta au coin de mon œil. Je l'essuyai, agacé, et peu après, je sentis sa main repousser doucement mes cheveux en arrière. Sa façon de parler n'avait rien de tendre, mais chacun de ses gestes était empreint d'une attention discrète.

« Cette fois, ça dure plutôt longtemps, non ? »

« En effet. Cela fait exactement dix jours aujourd'hui, si je ne me trompe pas. »

Je hochai docilement la tête. Comme il venait de le dire, cela faisait aujourd'hui dix jours entiers. Et pourtant, ma vue n'avait pas changé. Toujours cette obscurité absolue, qui ne m'accordait pas même un soupçon de lumière ni la moindre trace de couleur, ne serait-ce qu'un instant.

« J'ai l'impression que ça dure de plus en plus longtemps. »

La première fois, cela avait duré trois jours. Puis sept. Et maintenant, dix jours ne suffisaient déjà plus, et je n'avais aucune idée du nombre de jours supplémentaires qu'il faudrait encore ajouter.

Est-ce que ça avait vraiment un sens de continuer à tester cette histoire d'empreinte alors que les séquelles étaient aussi imprévisibles ?

Au début, au moins, le simple fait de le toucher améliorait ma vision. Désormais, même ça ne fonctionnait plus.

Depuis la deuxième fois, tant que les séquelles n'avaient pas complètement disparu, serrer sa main ne changeait absolument rien.

Une fois, lorsque le bout de ses doigts avait touché mes lèvres et que ma langue les avait effleurés par accident, une faible lueur était revenue pendant un bref instant. Mais la probabilité était bien trop incertaine pour en faire un véritable test. Et même s'il existait une probabilité claire et des preuves solides, c'était probablement une méthode que je refuserais de toute façon.

Le contact entre les parties les plus intimes et vulnérables du corps humain n'avait rien à voir avec le fait de tenir doucement une main ou de déposer un baiser léger sur le relief de son dos. Même après l'avoir vécu plusieurs fois, je ne parvenais toujours pas à m'habituer au moment où ma vision sombrait complètement dans le noir.

Quand ça arrivait, mon souffle se mettait encore à s'emballer et mes yeux se remplissaient de larmes. Parfois, j'avais même l'impression que l'air devenait si rare que ma gorge se refermait et que mon esprit s'éloignait. Et malgré tout, je réussissais désormais à retrouver mon calme beaucoup plus rapidement.

Pourquoi ?

Un jour, je m'étais dit que l'homme y était probablement pour quelque chose. Même lorsque je pleurais à chaudes larmes et déversais sans retenue tout ce que j'avais de plus tordu au fond de moi, il accueillait ça sans paraître troublé, comme si ce n'était rien d'extraordinaire. Et, aussi ridicule que cela puisse paraître, cette attitude m'apaisait.

Peut-être parce que moi, je pouvais m'effondrer et vaciller si facilement, et que je trouvais du réconfort chez cet homme qui semblait être mon exact opposé.

« Quand votre vue reviendra, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez faire ? »

La question, posée d'un ton si tranquille alors qu'elle concernait le fait que ma vue ne fonctionnait toujours pas normalement, avait quelque chose d'étrangement banal. C'était presque comme s'il me demandait à quelle heure je comptais dîner, et un petit rire m'échappa malgré moi.

« Je pourrais peut-être vous laver, Monsieur le Président. »

« Je décline poliment. »

« Je vous ai dit que ça me vexerait si vous refusiez. »

« Je crains que ce soit inévitable. Autre chose ? »

« ...Je sais pas. Je commence à me demander si ça a vraiment du sens de continuer à essayer de créer cette empreinte. »

Même si je ne pouvais plus voir les couleurs, peut-être valait-il mieux au moins conserver la lumière. Peut-être que le plus juste serait de terminer ainsi, pendant le peu de temps qu'il me restait, le tableau que je voulais dédier au vieil homme.

Que je puisse voir ou non ne changeait rien au fait que mon temps était limité. Dans ce cas, ce qui devait passer avant tout était probablement de rendre, ne serait-ce qu'un peu, toute l'affection que le vieil homme m'avait donnée. Je ne savais pas si un simple tableau pouvait réellement répondre à une bonté aussi immense, mais faire ce qu'il désirait était sans doute le mieux que quelqu'un destiné à rester derrière puisse faire.

Je frottai doucement le bout de mes doigts, gonflés d'avoir trempé trop longtemps dans l'eau. La peau fripée se plissait facilement sous mes doigts. Peut-être à cause du produit de bain, elle était glissante. Je secouai légèrement mes mains pour chasser l'eau, et quelque chose vint toucher mon épaule.

Une main. Grande, enveloppante, ferme et chaude.

« On se lève ? »

Je me laissai docilement guider par sa main, tout en baissant les yeux sous l'effet d'une gêne à laquelle je ne parvenais décidément pas à m'habituer. À mesure qu'il essuyait soigneusement l'eau de mes cheveux puis de mon corps, mes lèvres serrées se pressaient de plus en plus fermement l'une contre l'autre.

Lorsqu'il versait une quantité suffisante de lotion et de soin dans ma paume, c'était à moi de les étaler correctement. Pour le lait corporel, je devais encore emprunter partiellement ses mains, mais c'était toujours moins gênant que lorsqu'il me lavait. Quant aux vêtements, il suffisait que j'enfile ceux qu'il avait choisis pour moi.

La sensation de ses mains séchant mes cheveux mouillés au sèche-cheveux fit monter en moi une fatigue molle. Je ne comprenais même pas pourquoi j'étais fatigué. Mes journées se résumaient à laisser le temps s'écouler au milieu de pensées sombres, puis à manger et à me laver.

« Est-ce que ce serait pas mieux pour vous aussi que j'abandonne l'idée de l'empreinte ? »

Ma voix, presque murmurée comme si je parlais tout seul, fut engloutie par le bruit assourdissant du sèche-cheveux. Je restai silencieux tandis qu'il continuait à sécher mes cheveux, en me disant que je venais de faire un caprice particulièrement mauvais.

J'avais oublié que lui, plus que quiconque, ne m'aidait que par sens du devoir et par bonté. Je savais parfaitement qu'être tellement englouti dans ma propre peine au point de ne plus considérer la position de l'autre était assez lamentable. Un goût amer me monta dans la bouche.

« Vous avez toujours été entouré de gens qui vous chérissaient avant même que vous ayez besoin de faire un caprice. J'imagine que vous ne savez simplement pas comment vous y prendre. »

Je ne compris pas immédiatement ce qu'il voulait dire.

Comme pour lui demander silencieusement de m'expliquer plus clairement, j'attendis sans bouger. Sa main, désormais aussi sèche et douce que mes cheveux, vint tapoter ma joue avant de se déplacer lentement.

Le bout arrondi de ses doigts caressa tour à tour le coin de mon œil, la légère saillie de ma pommette, puis la douceur de ma joue. Plus ses doigts bougeaient, plus ma respiration devenait courte.

« Si vous comptez bouder, autant le faire d'une manière que je puisse au moins envisager d'écouter. »

« ...Comment ? »

Ma question se dissipa presque dans l'air. J'attrapai la main qui caressait ma joue et, par habitude, entrelaçai soigneusement mes doigts aux siens. Ma vision ne changea toujours pas.

Pourtant, un rire très léger, à peine plus perceptible qu'un souffle de vent, s'échappa de lui. Et aussitôt, le visage souriant de cet homme, chose extrêmement rare, me revint à l'esprit. Il était resté si nettement gravé dans ma mémoire que je n'eus aucun mal à le reconstruire.

« Je ne compte pas vous apprendre jusqu'à la manière dont il faut demander. Mais quelque chose du niveau de ce que vous m'avez réclamé l'autre fois devrait convenir. »

Je repassai ses paroles dans ma tête, essayant de me rappeler ce que j'avais bien pu lui réclamer.

Depuis le jour où nous nous étions endormis côte à côte chez lui avant de nous réveiller ensemble, je n'avais cessé de souffrir des séquelles. Il devait donc parler de ce jour-là, ou d'un moment antérieur.

Je serai vraiment sage. Je vais juste vous tenir la main pour dormir.

Je me rappelai probablement la dernière demande que je lui avais faite. À l'époque, je n'y avais rien trouvé de particulier, mais maintenant, la nuance me paraissait étrangement équivoque.

Je continuai à mordiller mes lèvres, comme si elles avaient été collées l'une à l'autre, jusqu'à mordre soudain quelque chose d'un coup sec. Ne sachant pas ce que c'était, je le palpai à tâtons. Je reconnus alors un doigt aux articulations droites et fermes.

« Vous allez vous abîmer les lèvres. »

« ...Quand ma vue reviendra... vous, Monsieur le Président, qu'est-ce que vous aurez envie de faire ? »

À ma question retournée, le silence s'installa un instant autour de nous. Je roulai les yeux comme pour guetter sa réaction dans ce silence épais, puis j'inspirai soudain profondément. La main de l'homme, entrelacée à la mienne, se resserra fermement.

« Rien de précis ne me vient à l'esprit, mais j'imagine que j'essaierais de faire ce que vous souhaitez, peintre. »

Sa voix tranquille et posée, douce sans être chaleureuse, tomba lentement entre nous. Étrangement, j'eus l'impression que l'air devenait plus dense. Les nerfs cachés sous ma peau semblaient se tendre un à un, me rendant soudain beaucoup plus sensible. C'était une sensation inconnue.

Je tirai légèrement sur notre main étroitement entrelacée, puis laissai mes doigts remonter des siens à sa paume, de son poignet ferme jusqu'à son avant-bras que je palpai doucement. Sa manche étant retroussée, la peau nue de son avant-bras était à la fois dure et lisse.

« Vous avez dit que vous feriez ce que je souhaite. »

« Dans la mesure du possible. »

« ...Alors, la prochaine fois, dormez encore avec moi. Et quand vous irez travailler, j'aimerais aussi que vous me gardiez près de vous. »

Comme ça, je pourrais comparer clairement les résultats. J'avais déjà vérifié que si nous restions en contact toute la nuit, ma vision était encore présente au réveil. Il fallait maintenant voir ce qui changerait ensuite selon ce qu'on ferait.

« Très bien. »

À cette permission donnée avec naturel, je continuai à palper ses muscles fermes avant de suivre du bout des doigts la légère courbe de son coude. Après avoir effleuré l'articulation saillante, je refermai ma main sur son bras par-dessus le tissu. Un souffle discret s'échappa près de ma tête.

« Ça vous déplaît ? »

« Ce n'est pas tant que ça me déplaît. Je me demande surtout quelles sont vos intentions. »

À cette réponse basse, j'arrêtai mes gestes et retirai ma main. Je n'avais aucune intention particulière, donc je manquais d'excuse. Bien sûr, comme je ne voyais pas, j'avais pris l'habitude de toucher les choses pour en comprendre la forme, un peu comme un nourrisson porte tout à la bouche. Mais ça ne justifiait pas pour autant que je palpe son corps aussi naturellement que s'il m'appartenait. Après tout, je savais parfaitement à quoi il ressemblait.

« Pourquoi est-ce que je ne vois rien quand je vous touche pendant les séquelles ? »

C'était injuste. J'avais enfin trouvé une piste, et même celle-là semblait se moquer de moi en refusant d'être parfaite. Pour moi, il était la seule réponse possible. Parmi une infinité de possibilités, je devais déjà supporter d'innombrables échecs pour en trouver une seule, alors découvrir qu'il existait en plus de telles séquelles me semblait vraiment cruel.

Évidemment, penser ainsi ne changeait rien au fait qu'il n'existait personne à blâmer. Face à ce destin toujours aussi capricieux et pénible, il était presque naturel que je finisse chaque fois par m'effondrer, impuissant.

Je fis légèrement la moue, mais quelque chose appuya soudain fermement contre mes lèvres molles et me força à ouvrir la bouche. Comme s'il voulait m'empêcher de les mordiller, un doigt se glissa entre elles. Par réflexe, je le léchai légèrement.

« Hein ? »

Au moment où ma langue humide toucha le bout soigneusement aligné de son doigt, mon champ de vision se teinta brusquement de blanc. Je ne voyais toujours rien à proprement parler, bien sûr. Mais le simple fait que l'obscurité épaisse qui m'enveloppait se soit dissipée, ne serait-ce qu'un instant, suffisait à me stupéfier.

Maintenant que j'y pensais, à Jeju aussi, une lumière avait brièvement scintillé lorsque j'avais léché le bout de son doigt.

Une hypothèse envahit instantanément mon esprit. Pour la vérifier, j'aspirai doucement l'un de ses doigts — son pouce ou son index, je n'aurais su dire.

Il tenta de retirer sa main devant ce geste déplacé, mais je m'y agrippai obstinément et aspirai plus fort, au point de creuser mes joues. Et soudain, ma vision redevint nette.

« ...Vous avez perdu la tête. »

L'homme retira son doigt de ma bouche pendant que je marmonnais et fronça légèrement les sourcils en essuyant son pouce brillant de salive. Son geste pour tirer la boîte de mouchoirs fut particulièrement sec. Je l'observai un instant du coin de l'œil, mal à l'aise, avant de baisser le regard.

L'expression qu'il me lança ensuite n'avait rien d'aimable.

« Si vous perdez réellement la raison, peintre, cela risque de poser quelques problèmes. J'aimerais donc entendre votre explication. »

« Je ne suis pas vraiment devenu fou. »

Je commençai timidement. Comme il venait de le dire, je n'avais réellement pas perdu la tête. Je voulais simplement donner une réponse à une possibilité qui n'était encore qu'un point d'interrogation. Et je voulais savoir à quel résultat elle pouvait mener. Parce que, pour moi, chaque probabilité comptait. Tant qu'elle n'était pas égale à zéro, il existait toujours une possibilité qu'elle devienne cent.

« Dites... »

« Parlez. »

« Quand vous avez parlé de connotation sexuelle... jusqu'où est-ce que ça va exactement ? »

« Je commence à croire que vous avez dix-neuf mois et non dix-neuf ans. Je ne pensais pas que vous étiez assez jeune pour ne même pas savoir distinguer ce genre de choses. »

« ...Vous pouvez répondre sans me chercher ? Je vous le demande parce que je pense que la manière dont vous, vous le percevez est plus importante que mon propre jugement. C'est vrai que ma situation est urgente et que je suis prêt à supplier pour n'importe quelle solution, mais ça ne veut pas dire que j'ai envie de vous pousser à faire quelque chose que vous ne voulez pas. Je suis pas assez éhonté pour vous demander de supporter des gestes déplacés contre votre gré. »

Pendant que je débitais tout ça, le monde recommença à se brouiller. Les couleurs disparurent d'abord. Puis les formes se déformèrent. Et enfin, la lumière s'éteignit.

Apparemment, lécher ou sucer simplement le bout de ses doigts ne suffisait pas à provoquer un résultat particulièrement durable.

J'en eus un goût amer dans la bouche.

J'étais bien sûr reconnaissant qu'il comprenne à quel point ma situation était difficile et qu'il m'aide par pure bienveillance. J'avais d'ailleurs longuement hésité avant de tout lui révéler, précisément parce que je savais que je dépendrais entièrement de sa considération. Et même après lui avoir tout dit, je m'étais préparé à l'idée qu'il puisse refuser. Ça aurait été son droit.

Traduit par Demonic Wolf Twins — soutenez leur travail en les suivant.

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