Je grommelai mes protestations d'une voix assez forte pour être entendu, mais il n'y prêta pas la moindre attention. Il m'ordonna simplement de me changer, sortit de la chambre à grandes enjambées et referma derrière lui la porte coulissante.
Chacun de ses gestes était d'une correction irréprochable. Contrairement à moi, qui me laissais régulièrement submerger par mes émotions, il demeurait parfaitement imperturbable. Il ne semblait pas sujet à de grands bouleversements ni à de brusques variations d'humeur.
Je retirai le tee-shirt et le pantalon que je portais depuis si longtemps qu'ils épousaient mon corps comme une seconde peau, puis enfilai une tenue un peu moins confortable tout en réfléchissant.
Devais-je, une fois sorti, lui prendre de nouveau la main ? Ou essayer de m'accrocher à son bras ?
Puisqu'il avait accepté de coopérer sans résistance, il tolérerait sans doute n'importe quoi, du moment qu'il ne s'agissait pas d'un geste à caractère sexuel.
Ce qui m'inquiétait, toutefois, c'était qu'avant de réussir l'empreinte en essayant différentes méthodes, il me faudrait supporter une multitude d'échecs, ainsi que toutes les séquelles provoquées chaque fois que ma vision s'éclaircirait, ne serait-ce qu'un instant.
Pour avoir profité des couleurs pendant une demi-journée à peine, j'avais dû passer sept jours plongé dans l'obscurité.
Et ce phénomène n'obéissait même pas à une proportion régulière, comme une ombre qui s'épaissirait à mesure que la lumière s'intensifie. J'avais appris à mes dépens qu'il était impossible de l'évaluer ou de le mesurer de quelque manière que ce soit.
C'était un domaine où je ne pouvais rien faire d'autre qu'attendre, supplier de tout mon cœur, espérer, puis espérer encore.
Après m'être changé et avoir pris mon écharpe, ma veste ainsi que mes chaussettes, je sortis de l'annexe. Il était déjà chaussé et se tenait bien droit au pied de la pierre du seuil.
Son visage, tandis qu'il parcourait du regard le jardin soigneusement aménagé, paraissait plutôt indifférent. Pourtant, le vieil homme avait affirmé qu'il avait fait l'éloge de Myeongwoljae. Cet endroit devait donc, au moins, satisfaire son sens esthétique.
« Attendez un instant. »
Je m'approchai de lui, retirai la main qu'il avait glissée dans la poche de son pantalon et la saisis.
Une main longue et ferme, grande et lourde, que j'emprisonnai étroitement dans la mienne.
Désireux de ne laisser aucun espace entre nous, je glissai mes doigts entre les siens pour les entrelacer. Il observa silencieusement ce geste, puis écarta les doigts afin de me faire de la place.
Le paysage se transforma en un instant.
Comme si une personne malvoyante venait de mettre des lunettes, comme si elle quittait une forêt dense pour déboucher sur une vaste plaine.
Submergé une nouvelle fois par l'ampleur soudaine de mon champ de vision, je tournai lentement la tête pour contempler les alentours. Il attendit patiemment la fin de ce mouvement lent et maladroit, puis abaissa les yeux vers nos mains jointes.
« Vous voyez bien ? »
« Oui. Pour le moment. »
À cette réponse assortie d'une réserve, la ligne élégante de ses yeux frémit légèrement.
Je gardai pour moi la remarque selon laquelle cet homme exprimait vraiment les choses avec une discrétion extrême. Ce geste n'avait probablement pas été fait dans l'espoir que je remarque quoi que ce soit de particulier. S'il avait voulu attirer mon attention, il semblait plutôt du genre à me provoquer avec quelques paroles peu aimables.
« Je ne suis pas encore capable de le définir clairement, mais je comprends peu à peu certaines choses. Lorsque je perçois les couleurs sans que l'empreinte soit établie, il semble que des effets secondaires surviennent systématiquement. »
« Comme à Jeju. »
« Oui. Et il semble également impossible de déterminer combien de temps il faut pour que ma vision revienne à son état normal. »
Je cessai de tourner la tête et me mis lentement en marche.
Lui qui avançait d'ordinaire à grandes enjambées franches ralentit le pas pour s'adapter au mien. La pointe de ses chaussures, visible dans mon champ de vision, brillait au point qu'il aurait été impossible d'y trouver le moindre grain de poussière.
Nous traversâmes le vaste jardin, puis franchîmes un seuil assez élevé.
Devant l'élégante maison traditionnelle, parfaitement entretenue, se trouvait une voiture aux lignes modernes qui s'accordait assez mal avec le décor.
« Vous avez encore conduit vous-même aujourd'hui, on dirait. »
« J'aurais dû prendre un chauffeur. »
« Pourquoi ? »
Il m'avait ouvert la portière du passager comme pour m'escorter, puis abaissa les yeux vers nos mains toujours enlacées. Comprenant parfaitement le message, je pinçai les lèvres et dénouai prudemment nos doigts.
Je savais pourtant, pour l'avoir appris par expérience, que quelques minutes ainsi ne suffisaient pas à faire retomber l'obscurité. Malgré cela, une faible inquiétude monta en moi. Après tout, les injustices s'étaient toujours abattues sans prévenir, aux moments les plus inattendus.
Je montai dans la voiture et attachai ma ceinture. Il referma la portière, contourna le capot, puis prit place au volant. La carrosserie oscilla légèrement sous son poids.
Je songeai que l'habitacle semblait un peu étroit pour contenir un homme aussi grand et droit.
Après avoir tiré sa ceinture, démarré et passé la vitesse en une succession de gestes rapides, il me tendit soudain la main.
Son attitude était désinvolte, comme s'il me remettait quelque chose qu'il avait obtenu par hasard, ou me disait simplement de la prendre si j'en avais besoin.
Mais puisqu'il me revenait toujours d'accueillir avec gratitude la moindre faveur, même plus fine qu'un cheveu, je saisis sa main sans un mot.
Je refermai mes doigts autour de cette large paume et les entrelaçai un à un aux siens. Je n'avais jamais trouvé mes propres mains petites, mais comparées aux siennes, mes doigts étaient plus courts d'une demi-phalange. Il en allait de même pour la largeur de ma paume.
« Vous avez de grandes mains. »
« Plutôt, oui. »
« Vous utilisez aussi un stylo-plume, monsieur le président ? »
« Pour rédiger ou signer des documents importants. »
« Il a donc été fabriqué sur mesure et adapté à votre main, comme celui qu'utilisait le maître ? »
« Il sera trop grand et trop lourd pour vous. »
Malgré ses paroles, alors que la voiture était momentanément arrêtée, il sortit de la poche intérieure de sa veste un stylo-plume au brillant lustré et me le tendit.
Le stylo, dont l'extrémité arrondie était sertie d'une pierre transparente, avait déjà un poids appréciable alors que je ne faisais que le tenir.
« Il vaut mieux attendre la fin de la croissance avant d'habituer sa main à un stylo-plume. La force de préhension et la manière de tenir le stylo peuvent changer dès que les doigts grandissent d'un rien. »
« Cela ne m'intéresse pas vraiment. Même mon sceau, je le trace à la main. Et s'il est lourd, cela ne rend-il pas simplement l'écriture plus fatigante ? »
Je trouvais déjà trop fastidieux d'apposer un sceau sur mes tableaux et finissais souvent par le dessiner du bout des doigts, d'un geste coulé. Alors, un stylo-plume...
Tout en y songeant avec une indifférence feinte, je fis tourner le stylo entre mes doigts. Je trouvai qu'il convenait parfaitement à ses grandes mains, soignées, élégantes et bien proportionnées. J'aurais aussi aimé le regarder écrire avec. Même son écriture devait certainement refléter son tempérament.
« Un stylo trop léger se déséquilibre facilement. Il ne convient pas pour travailler sa calligraphie. »
« De toute façon, cela fait longtemps que mon écriture est devenue affreuse. Avez-vous quelque chose de prévu après le repas ? »
« Vous feriez bien d'apprendre à aller droit au but. »
Une nouvelle remarque, prononcée avec le même calme.
Était-il donc incapable de parler gentiment sans que des épines lui poussent dans la bouche ? Je voulus répliquer, puis ravalai mon souffle. Je savais que toutes les remarques qu'il formulait pour me faire comprendre quelque chose suivaient toujours la même logique.
Il acceptait sans broncher que je parle franchement, sans polir mes mots, quitte à me montrer un peu insolent ou déplacé. En revanche, il semblait détester que je tourne autour du pot ou que je cherche à le sonder à demi-mot.
« Gardez-moi près de vous après le repas aussi. Je resterai tranquille. »
À cette demande formulée doucement, il ne répondit rien. Ce silence n'était pas un refus, mais il était difficile de le prendre pour un assentiment. Je me tus donc à mon tour, cherchant ce que je pourrais ajouter. Que pouvais-je préciser pour que cela paraisse raisonnable ? Il comprenait certainement ma situation sans que j'aie besoin de supplier ouvertement, mais puisque j'étais en position de demandeur, je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir.
La voiture, qui roulait sans à-coups, s'arrêta après un certain temps. Il dénoua nos doigts entrelacés, descendit le premier, remit les clés au voiturier, puis contourna le capot. Pensant qu'il allait encore m'ouvrir la portière, je m'empressai d'attraper la poignée et posai le pied dehors. Lui qui s'approchait à grandes enjambées s'arrêta alors.
Je trottinai jusqu'à lui et saisis délicatement le bout de ses doigts. Il me dit de le suivre, puis se remit en marche devant moi.
Malgré l'ampleur des lieux, l'endroit demeurait calme. On y percevait pourtant plusieurs signes discrets de présence. Dès que les portes automatiques s'ouvrirent, trois employés s'approchèrent rapidement.
« Nous allons vous conduire à l'intérieur. »
Personne ne nous demanda si nous avions réservé ni sous quel nom. Après tout, il en allait déjà ainsi avec le vieil homme. Où qu'il se rende et quelle que fût la personne qu'il rencontrait, le vieil homme pouvait ignorer qui se trouvait devant lui, mais il n'existait personne qui, lui, ne le reconnût pas.
Il était tout naturel qu'un service des plus attentionnés s'ensuive. Et tout cela semblait aller de soi pour lui.
La pièce, bien trop vaste pour un repas en tête-à-tête, était d'une élégance presque excessive. Le rouleau suspendu au mur, le service à thé posé sur une petite table basse, le meuble en nacre à trois niveaux installé près du seuil et la porcelaine blanche possédaient chacun leur charme, tout en s'accordant parfaitement. On voyait que l'aménagement avait été pensé avec soin.
« Je vais seulement la retirer pendant le repas. »
Comme pour tenir sa parole, je me contentai de masser doucement la main qu'il m'avait tendue tandis que les employés dressaient la table.
Je me dis que deux hommes ayant peu de points communs, séparés par une différence d'âge non négligeable et assis l'un en face de l'autre en se tenant fermement par une main, devaient offrir un spectacle plutôt étrange. Malgré cela, je ne le lâchai pas.
Les employés qui s'affairaient autour de nous firent comme s'ils n'avaient pas remarqué nos mains jointes. Comme si elles n'existaient pas, comme si leur regard les traversait sans même les enregistrer.
La table, dressée avec autant de goût que de raffinement, se révéla aussi savoureuse qu'elle était belle. Après tout, pour satisfaire un homme qui avait sans doute grandi en ne mangeant que ce qu'il y avait de meilleur, quelque chose de simplement convenable n'aurait probablement pas suffi.
Entre deux bouchées, j'exposai une à une les conclusions que j'avais accumulées jusque-là.
Il s'agissait des critères que j'avais établis après avoir appris à le connaître, de quelques définitions que j'avais formulées à ma manière, ainsi que de prémisses auxquelles il me semblait impossible de déroger.
Peut-être était-ce à cause des épreuves qui me rongeaient de l'intérieur, ou de ce sentiment d'injustice qui ne trouvait nulle part où se déverser, mais je me mis à parler bien plus longtemps que nécessaire. Il ne m'interrompit pourtant pas. Il se contentait parfois de quelques mots lorsque j'oubliais de manger à force de parler.
« Voilà tout ce que j'ai réussi à organiser. Vous avez probablement mené vos propres recherches de votre côté, monsieur le président. »
« C'est exact. Mais rien ne peut vraiment remplacer ce que la personne concernée a appris par sa propre expérience. »
À mesure que le repas touchait à sa fin, je commençai moi aussi à manquer de choses à dire.
En réalité, ce que j'avais pu établir depuis que je connaissais cet homme n'avait rien de particulièrement considérable. Le temps durant lequel le monde m'était apparu pleinement lumineux et éclatant grâce à lui avait été bien plus bref que les longues périodes d'obscurité qui s'étaient ensuite abattues sur moi comme un contrecoup.
Peut-être me fallait-il donc, tout en cherchant un moyen de réussir l'empreinte, envisager aussi l'éventualité de son échec.
Après avoir terminé jusqu'au dernier morceau de sanja servi en dessert, ainsi que la tisane d'omija à la robe claire et limpide, je me levai.
La main fermement refermée autour de la sienne, je le suivis à petits pas, tel un enfant qu'on aurait peur de laisser seul au bord de l'eau, ou un petit animal trottinant derrière sa mère.
Cela faisait longtemps que le monde autour de moi ne m'avait pas paru aussi lumineux et éclatant. Cette clarté me semblait étrangère, comme si j'avais pénétré dans un autre univers, et elle me plaisait.
C'était précisément pour cette raison qu'elle m'effrayait davantage.
Je ne pouvais m'empêcher de me demander combien l'obscurité qui suivrait serait profonde, ni combien de temps elle durerait.
Pendant qu'il réglait l'addition, je montai dans la voiture, qui avait déjà été avancée devant l'entrée.
Même en conduisant avec aisance, il ne m'indiqua pas une seule fois notre destination. Je savais pourtant qu'il me la révélerait sans difficulté si je posais la question, mais cela suffit malgré tout à me contrarier légèrement.
« Où allons-nous ? »
Je posai la question tout en tripotant sa grande main comme s'il s'agissait d'un jouet. Par moments, je pressais fermement ses articulations solides ou frottais les os saillants du dos de sa main. Chaque fois, son regard impassible s'abaissait brièvement vers nos doigts avant de revenir aussitôt à la route.
« J'ai terminé les affaires urgentes que j'avais à régler. Nous rentrons chez moi. »
« Chez vous, monsieur le président ? »
« Oui. Comme vous l'avez probablement déjà entendu, je n'apprécie pas particulièrement Myeongwoljae. »
Cette réponse simple était parfaitement compréhensible.
En outre, j'étais curieux de découvrir l'endroit où il vivait. Quel genre de refuge pouvait s'être aménagé quelqu'un qui reconnaissait à Myeongwoljae une beauté noble et raffinée, mais disait ne pas l'aimer parce qu'il s'y sentait mal à l'aise ? D'autant plus qu'il semblait posséder un sens esthétique particulièrement développé.
En temps normal, les lieux inconnus ne suscitaient chez moi aucune émotion particulière.
Mais cette fois, c'était différent.
Ma vision était plus que claire : elle était resplendissante. Et il s'agissait de l'espace habité par un homme qui éveillait mon intérêt. Cela seul suffisait à faire naître ma curiosité.
L'être humain pouvait vraiment se montrer opportuniste.
Durant tout le trajet, je contemplai le paysage par la fenêtre et posai parfois une question.
« Cette chose-là, de quelle couleur est-elle ? »
Mes interrogations surgissaient sans prévenir, lancées au hasard de mes envies, mais il y répondait consciencieusement malgré son ton détaché. Lorsqu'il n'avait pas eu le temps de regarder parce qu'il se concentrait sur la conduite, il le disait franchement et me demandait de reposer la question plus tard.
Ainsi se poursuivit, par intermittence, une conversation que n'importe qui d'autre aurait sans doute trouvée insignifiante. Puis la voiture s'arrêta.
Une demeure imposante, quoique moins vaste que Myeongwoljae, emplit tout mon champ de vision. La façade, d'une teinte subtile quelque part entre le blanc et le gris, attirait le regard grâce aux touches de couleurs primaires vives qui la ponctuaient çà et là.
Après s'être garé dans le garage, dont le volet se releva lentement pour révéler l'intérieur, il coupa le moteur. Au cliquetis du verrou qui se libérait, il retira sa main et, sans que je m'y attende, le monde perdit aussitôt ses couleurs.
Rejeté dans un univers où n'existaient plus que des nuances de gris, j'eus l'impression que la luminosité et l'éclat de ma vision chutaient d'un seul coup, et mon champ visuel vacilla comme une ondulation.
L'anxiété, que je n'étais pas parvenu à dissiper complètement et qui me chatouillait encore faiblement les chevilles, fit brusquement accélérer ma respiration. Je clignai des yeux en réprimant tant bien que mal ce souffle devenu court. Lorsqu'il ouvrit la portière du passager et se pencha légèrement pour regarder à l'intérieur, je me jetai presque sur lui pour l'agripper.
Il m'observa un instant, puis entrelaça calmement ses doigts aux miens en resserrant sa prise. Une tendresse qui n'avait rien d'évident.
Nous passâmes par une porte reliée au garage, puis montâmes un escalier qui menait au hall d'entrée. Comme une autre porte se trouvait en face, je la regardai avec étonnement, et il m'expliqua d'un ton détaché qu'elle donnait sur l'entrée venant du jardin.
En me tournant légèrement depuis le hall, je découvris un espace si vaste qu'il en paraissait presque vide. Pourtant, il n'avait rien de désert ni de lugubre. Tout un pan de mur était ouvert par une baie vitrée, ce qui donnait à la pièce l'air bien plus grande qu'elle ne l'était réellement, et la lumière qui la traversait effleurait doucement plusieurs tableaux accrochés dans le salon de réception.
Il était évident que leur disposition avait été calculée avec précision, de sorte que les couleurs ne pâlissent pas et que les œuvres ne soient pas abîmées.
Les tableaux, protégés sous verre et composés uniquement d'un agencement croisé de couleurs primaires éclatantes, étaient profonds sans être sombres, intenses sans être agressifs. C'était, d'une certaine manière, un lieu où je pouvais reprendre mon souffle.
Tout, dans l'esthétique qui s'offrait à mes yeux, différait de Myeongwoljae, et pourtant l'endroit me procurait le même sentiment d'apaisement.
Nous traversâmes l'entrée et gagnâmes le salon. Comme je n'avais pas l'habitude de porter des chaussons, la plante de mes pieds se refroidit aussitôt. Sentant la fraîcheur se diffuser depuis le sol de pierre, je remuai les orteils, puis levai les yeux vers lui avant de tirer lentement sur la main que je tenais.
Il observa en silence mon manège, puis haussa imperceptiblement les sourcils.
« Un instant, excusez-moi. »
Qu'en serait-il, cette fois ?
Un mince espoir et une légère inquiétude s'étaient mêlés pour emplir tout mon être. J'avais l'impression que mes entrailles se tordaient.
Je le fixai jusqu'à ce qu'il remplisse tout entier mon champ de vision, puis portai notre main jointe à hauteur de mes yeux et déposai un baiser furtif sur le bout de ses doigts. Ensuite, je la reposai et balayai les alentours du regard. La lumière qui entrait, l'éclairage vif, les tableaux accrochés au mur, les ombres qui se déposaient dans l'espace — je m'efforçai de repérer le moindre changement, ou l'absence de changement, comme si je cherchais des poux.
Je répétai ensuite les mêmes gestes, dans l'ordre.
J'embrassai le bout soigneusement dessiné de ses doigts, la légère saillie de ses métacarpes, la frontière entre ceux-ci et le dos de sa main, cette large paume assez grande pour engloutir mon visage, puis jusqu'au poignet qui dépassait légèrement sous la manche de sa chemise habillée.
Lorsque j'eus déposé un baiser partout, sans rien omettre, le monde autour de moi avait changé tout en restant le même. À chaque contact, ma vision devenait incroyablement lumineuse et nette, comme si une explosion de lumière venait de m'inonder.
Mais cela s'arrêtait là.
« J'ai bien l'impression que cette méthode ne fonctionne pas. »
Je chassai tant bien que mal la déception qui me collait à la peau, puis tendis soudain la main.
Son regard se plissa légèrement en suivant mes doigts qui se balançaient dans le vide. Il avait manifestement compris ce que ce geste signifiait.
Parfois, pour un même acte, le résultat de l'empreinte variait selon la personne qui en prenait l'initiative. Une action accomplie par le sujet réceptif pouvait ne produire aucun changement, alors qu'elle déclenchait l'empreinte lorsqu'elle venait du résonateur.
Il était donc naturel qu'il reproduise exactement les mêmes gestes.
Après tout, on ne pouvait guère interpréter cela comme une intention sexuelle. Je savais parfaitement à quel point les baisers que je venais d'essayer avaient été maladroits et légers.
Il approcha ses doigts pour soutenir ma main tendue, tandis que ses lèvres se tordaient imperceptiblement. Son pouce arrondi frotta doucement l'extrémité de mon index et de mon majeur, comme s'il les grattait du bout de l'ongle.
Alors que mon regard se faisait plus appuyé, comme pour percer l'intention dissimulée derrière ce geste, il expira lentement, comme s'il ravalait un souffle, puis inclina la tête.
Les lèvres que j'avais autrefois qualifiées d'un rouge frais se posèrent sur le bout de mes doigts.
Contrairement à cette chair souple que j'aurais pu définir si facilement, je ne trouvai aucun mot approprié pour décrire la sensation qui enveloppa tout mon corps.
Il reproduisit exactement ce que je venais de faire.
Chaque fois que cette chair rouge touchait le bout de mes doigts, la jointure entre mes métacarpes et le dos de ma main, ma paume plus petite comparée à la sienne, puis la peau tendre à l'intérieur de mon poignet tenu fermement, mon champ de vision ondulait sous une multitude de couleurs.
Les teintes déjà présentes m'apparurent plus nettes, plus précises, plus intenses encore.
Ses lèvres pressèrent doucement le creux léger au centre de mon poignet, puis la veine bleuâtre qui courait juste à côté, avant de s'éloigner lentement.
Il se redressa avec lenteur et me contempla sans un mot. Pendant ce temps, la splendeur qui avait envahi ma vision s'apaisa progressivement.
Comme une surface d'eau agitée dont les vagues finissaient par retomber, tout s'enfonça doucement dans le calme.
« Il semblerait que ce ne soit pas cela non plus. »
Je hochai silencieusement la tête.
Il avait raison. Cela ne semblait pas davantage constituer l'empreinte.
Même après que ses lèvres se furent retirées et que sa main se fut éloignée, j'avais encore distingué les différentes couleurs pendant un bref instant. Mais cela n'avait pas duré.
Très vite, le monde autour de moi redevint entièrement monochrome.
« Puis-je visiter la maison ? »
« Faites donc. Regardez tout ce que vous voulez, où bon vous semble, sans vous en soucier. »
Je ravalai la déception qui s'était élevée en moi lorsque mes attentes s'étaient dissipées.
Il répondit sans difficulté à ma question, formulée volontairement sur un ton léger. Il marqua ensuite une brève hésitation, puis annonça qu'il allait se laver avant de s'éloigner.
J'observai un instant son dos droit disparaître vers une destination inconnue, puis entrepris de regarder tranquillement autour de moi.