« Bro... Ne t'avise pas de te croire tout permis. Tu crois savoir ce qui arrive à qui désobéit aux adultes ? Hein ? »
« Je ne désobéis pas. Je me contente de respecter les règles fixées au départ, sans les changer juste pour t'engraisser. La sanction que mes camarades ont méritée, c'est moi qui la prends. Ça te va ? »
Bro se leva sans ciller face aux menaces de Shitsutsui, les deux mains levées comme en signe de reddition.
Pourtant, ses yeux ne montraient aucune soumission.
« Hmpf... Salaud... Tu as oublié la dette que tu nous dois, toi qu'on a gratifié d'un poste à responsabilités malgré ta condition de "race incomplète" ! »
« J'oublierais jamais. Je te suis reconnaissant. C'est justement pour ça... que je veille à ce que tu n'engraisses plus au point d'y laisser ta santé. »
« Tch ! ! »
« Je règle le compte. Alors rentre tes envies. »
Le porc engraissé se dressa, le souffle court, le visage écarlate de colère.
Il saisit la bouteille de saké sur la table et l'abattit de toutes ses forces sur la tête de Bro.
« Na... Bro ! »
« Broo ! »
« Kyaaaaa ! »
« Ah, Bro ! Son "chapeau" ! »
La bouteille vola en éclats. Les fragments ricochèrent. Et sous le choc, le chapeau de Bro s'envola... Hein ?
« Hé, qu'est-ce que c'est que ça ? C'est... Hein ? »
« Na... Hé, hé ! »
« C'est... Bro-kun... Hein ? Eh ? Quoi ! »
Les voyous paniquèrent « C'est mauvais ! », tandis que les nobles clients restaient pétrifiés face à « l'impossible ».
Moi aussi... J'en suis resté là...
« Qu... Qu'est-ce que c'est que ça... »
« ... »
« Dis, Train... La tête de Bro... Ses oreilles aussi... »
Je questionnai Train, mais elle ne semblait pas si surprise que ça.
Pas possible...
« Je t'ai déjà dit ce qu'il était... Un "demi-portée"... N'est-ce pas ? »
Train le savait depuis le début.
Ça.
La vraie identité de Bro, toujours coiffé profondément de son chapeau.
Une chevelure bleue dressée en arrière, toute lisse.
Et sur son front, une unique « corne » qui pointait légèrement.
Sans compter ces « oreilles » pointues, différentes de celles des humains.
« Hé, c'est Bro-kun ça ? Qu'est-ce que ça veut dire, pourquoi Bro-kun... »
« C'est pas possible, Bro-kun est... »
Les clients, excités par les enchères et les paris, blêmirent d'un coup.
Et les voyous...
« Ch't... Bro ! »
« Hé, Bro ! On gère ici ! Toi, file dehors ! »
« Putain, pourquoi t'as pas esquivé ! Pourquoi... »
« Calmez-vous, les vieux ! Certes Bro n'est pas ordinaire mais... »
Cette réaction des voyous. Oui, les voyous « savaient ».
« Ah, froid... Aïe... Bah, ça fait partie de la punition... J'encaisserai. Quoi qu'il m'arrive. »
Tandis que tout le monde restait coi devant ce Bro qui riait encore, Shitsutsui fit résonner sa voix dans toute la salle de jeu.
« Hmpf, c'est ça ! Messieurs-dames réunis ici... Cet homme, Bro Glen... nous a trompés pour se fondre dans la société humaine... C'est un mazoku, un mazoku, un mazoku, un mazoku ! ! »
« Exact, il est... Humain et majin... Un métis... C'est-à-dire, un half. »
Face à cette identité de Bro que je n'avais pas du tout anticipée, j'en perdis mes mots et mon temps de réaction.
Les nobles, qui papotaient encore gaiement avec Bro tout à l'heure, firent volte-face comme d'un seul homme, reculant saisis d'effroi.
Pourtant, Bro essuyait le sang qui perlait sur son crâne mouillé, demeurant parfaitement digne.
« J'ai ni trompé ni caché quoique ce soit. Je gardais ce chapeau parce qu'il me plaisait, c'est tout... Et de toute façon, ma vraie nature, elle est ni humaine, ni mazoku, ni half. »
Une identité qu'il aurait dû cacher.
Normal. Même si la guerre est finie, le monde d'aujourd'hui n'accepte toujours pas si facilement les êtres difformes.
C'est pour ça qu'Aka-san a tant galéré, et c'est parce qu'elle en avait conscience qu'elle s'était terrée au fin fond des montagnes.
D'autant plus qu'être half, c'est n'être ni pleinement mazoku, ni pleinement humain.
Voilà pourquoi Shitsutsui comme Train disaient « demi-portée ».
Pourtant, Bro ne sourcillait pas.
Loin de dissimuler sa difformité, il l'assumait à visage découvert, et insistait sur le fait que sa véritable identité...
« Voyou. C'est ça, ma vraie nature. »
Ni humain, ni mazoku, ni half. Il clama qu'il était un voyou, et s'y cramponna.
« Bro Glen ! Je t'ai utilisé parce que, bien que half, tu étais apprécié des gens du coin et des jeunes, donc c'était commode. Juste commode ! Et voilà... Voilà... Il a l'air de pas être satisfait tant qu'il a pas morflé sévère, hein, hein, hein, heeein ! ! Je vais te graver dans la chair le crime d'avoir désobéi à moi, Shitsutsui Pauhara, dont les ancêtres ont consacré leur vie à l'essor de l'Empire ! ! »
« Pauhara... ? Ah... Ce type, ce fonctionnaire... Jadis, sa ruse et son pouvoir politique ont fait prospérer l'Empire et fait souffrir notre armée du Roi Démon... Je vois. Je me demandais pourquoi un porc aussi bête, borné et laid était ministre... Certes le sang est bon, mais c'est juste un incompétent qui doit son poste à l'ombre de ses aïeux... »
Train disait des choses d'une virulence incroyable... Mais c'est pas le moment.
Même si Shitsutsui lui-même est ce qu'il est, son rang et ses sbires sont bien réels.
« Vous autres, faites-en de la bouillie ! Hachés menus ! À l'ouvrage, à l'ouvrage, à l'ouvraaage ! ! »
Sur cet ordre, les types costauds de Shitsutsui ricanèrent en avançant.
Ces mecs... Ils ont l'air gardes du corps mais... Ce sont pas des guerriers... Cela dit, pas des civils non plus.
« ... Tous... Ont un certain niveau. Probablement pas des guerriers... Mais des mercenaires. »
Comme l'évaluait Train, dans tous les cas, c'est pas de la petite frappe.
Mais quand bien même ils fonceraient tous ensemble, Bro...
« Hé hé, sale gamin prétentieux. »
« C'est quoi ton délire, espèce de déchet ? »
« Voyons jusqu'où tient ton culot. »
Disant ça, des dizaines d'hommes armés de bouteilles, chaises et gourdins se dressèrent devant Bro.
Et Bro, imperturbable, s'apprêtait à tout encaisser.
Non, pas ça...
« « « Arr... Arrêtez――― » » »
« Vous autres, posez pas un doigt sur lui ! ! »
Au moment où moi et les voyous allions jaillir d'un même élan, Bro nous en empêcha.
« C'est juste une mise au point. Pas une histoire de voyous, de half, d'insulte au ministre... Les premiers à avoir enfreint la règle, c'est « nous ». Là-dessus, on ne transige pas. »
D'un coup, Bro rappela le point de départ qu'on avait failli oublier.
Shitsutsui n'est pas en colère pour ça. Il est furieux parce qu'on a refusé son chantage.
Pourtant Bro... Et « nous », t'as rien fait, toi !
« Ar... Arrête, Bro ! C'est moi ! Tout, c'est ma faute ! Je paierai ! Je crèverai ! Alors, s'il te plaît, ministre Shitsutsui ! Je me ferai virer, alors, alors laisse Bro tranquille ! Je t'en supplie ! ! »
Oui, le déclencheur, c'est la violation de règle par Bucket-head.
Bucket-head sanglotait, le front au sol, implorant son pardon.
Mais Bro sourit...
« Kakakaka, quel con. Des potes censés être égaux et sur un pied d'égalité... Pourtant, pourquoi y a-t-il un "chef" ? C'est pour mener le combat plus que quiconque, et pour assumer la responsabilité à la place de tous. C'est MON rôle. Alors je ne céderai pas ! »
« Br... Bro... »
« En plus, si tu crèves, ce sera triste, non ? Donc toi, tu regardes ce qui m'arrive, ça te fera mal au cœur, tu regretteras d'avoir enfreint la règle. Et tu jureras de plus jamais le faire. Ça, c'est TA mise au point. C'est bien plus dur que de se croire quitte après s'être fait tabasser, et ça t'empêchera de recommencer, hein ? »
À l'instant où il dit ça à Bucket-head en larmes, un homme abattit une chaise sur la tête de Bro.
« Assez avec votre amitié de pacotille, gamin ! »
« Gah... »
« Ora ! T'as dit que tu prenais la responsabilité, prouve-le ! »
« Hein... »
« Juste une ordure, et t'oses ! »
Bro n'esquiva pas. Face à cette proie sans défense, les hommes le frappèrent, le piétinèrent, le martelèrent sans pitié, à cœur joie.
« Arrêtez, arrêtez ! ! »
« Merde, merde, merde ! ! »
« Non, s'il vous plaît, Bro va mourir ! ! »
Les voyous pâlissaient, les femmes hurlaient. Tandis que les nobles...
« Mais enfin, Bro-kun est... Non, c'est un half, non ? »
« Exact ! Il nous a trompés ! C'est de la fraude pure et simple ! »
« Si on avait su qu'il était half, on n'aurait jamais eu affaire à lui ! »
« C'est ça ! »
Cette scène, qu'on aurait normalement détournée des yeux, ils tentaient de la justifier par « Bro est un half ».
« C'est ça, tu n'es qu'un monstre ! Un bon à rien qui ne peut traîner qu'avec des déchets de voyous ! »
« Un type comme toi qui fait le malin, tu crois qu'on va te laisser braver les adultes ! ? »
« Allez, pleure et mets-toi à genoux pour t'excuser ! »
Tabassé à loisir, insulté à loisir.
Pourtant, Bro ne ripostait pas, restant debout à encaisser indéfiniment.
Il ne tombait pas, ne pliait pas, continuait d'encaisser, le sang giclait, son visage et son corps se couvraient de blessures atroces.
Et pourtant...
« Br... o... »
Je tremblai involontairement. Impossible de nommer cette émotion.
Quoi qu'on lui inflige, son regard ne pliait jamais face à l'adversaire.
Bro, qui devrait être bien plus fort qu'eux, s'obstinait à honorer sa propre mise au point.
« Ce... Ce type... »
J'ai vu de mes yeux le caractère effronté de Bro, sa force en bagarre, l'affection des jeunes et des gens du quartier.
Certes, j'ai pensé « pas ordinaire », « fort », « populaire », mais c'est tout.
Des caractères atypiques, des types forts, des gens populaires, y'en a plein d'autres bien plus que Bro, je le pensais.
Mais cette façon de vivre... Cette posture... Qui va jusqu'au bout de lui-même, sans jamais montrer sa faiblesse...
« Ce mec... C'est... Incroyable... »
Un voyou qu'on ne peut pas respecter. Non, voyou ou pas, humain, mazoku, half, moi personnellement, ça n'avait plus d'importance.
Simplement, en tant que « homme », mon cœur a tremblé.
Alors, est-ce que je peux rester planté là à regarder ça ?
Rester en dehors du coup ?
Même si je suis un tiers, je ne supportais pas de ne rien pouvoir faire.
« Hé, gamin... Ne fais pas l'impair. C'est bête et incompréhensible... Mais lui, il se bat à sa façon... Tu vas intervenir ? »
Je m'en rendis compte, j'avais déjà fait un pas.
Face à moi, Train esquissait un sourire amer, pourtant je...
« Ça me regarde pas. Je suis ni pote, ni voyou. Juste... J'en ai marre qu'on me fasse un spectacle dégoûtant sous les yeux, alors j'interviens. »
« Fuhahahaha, intervenir parce que ça te déplaît. Le monde appelle ça être un voyou. »
Je balançai mes lunettes de protection.
Mes pieds, déjà, ne s'arrêtaient plus.