Ce n'était pas encore l'heure où la nuit laisse place à l'aube.
Les alentours demeuraient plongés dans un silence total, baignés dans l'obscurité.
Comme pour souligner les contours des corps enlacés, la lumière de la lune et des étoiles s'infiltrée par la fenêtre.
On pouvait sentir contre soi un corps doux et souple.
Les mains gracieuses de Grace, qui m'enlaçait par-derrière, me chatouillaient la poitrine.
Dans mon dos, une douceur d'un volume indescriptible pressait contre moi. Elle l'écrasait sans ménagement contre mon corps, serrant ses bras autour de moi.
« C'est... un sentiment étrange. »
Une voix murmure dans mon dos.
« — Vraiment ? »
Je réponds, me laissant enlacer par-derrière.
« Non, ce n'est pas au sens où je trouve étrange que nous en soyons arrivés là... »
Je ne sais pas ce qu'elle a essayé de rectifier, mais on dirait qu'elle affirme que c'est tout à fait naturel.
Grace rit doucement à ses propres mots, puis continue.
« — Fufu, ne vous fâchez pas, d'accord ?
Kei, vous ressemblez... d'une certaine façon.
— À mon père. »
À ces mots, je me retourne involontairement vers Grace.
Nos regards se croisent et, visiblement gênée, ses joues s'empourprent.
« Ton père... ?
— Urban ? »
« Oui.
Ce n'est pas que vos visages soient identiques... Mais vous êtes tous les deux un peu confiants, tout en ayant une part de fragilité... et au final, vous accomplissez ce en quoi vous croyez.
Votre taille, votre timbre de voix, votre façon de parler se ressemblent un peu.
Et... le fait d'être un excellent magicien aussi. »
J'ai été plus surpris d'apprendre que son père était magicien que de la comparaison avec Urban. J'avais vaguement l'impression qu'Urban était un guerrier.
« Urban était... magicien ? »
À ma question, Grace sourit légèrement et me pose une question.
« Kei, vous souvenez-vous des "noms" des armes de Majin sorties du "Trésor" ? »
« — Ah. »
Je réponds et fais défiler dans ma tête les noms et apparences des armes que j'ai tenues jusqu'ici.
Et comme pour les égrener, Grace en récite les noms.
« L'Épée de l'Empereur Flamme, "Francesca".
L'Épée de l'Empereur Glace, "Viola".
La Hache Foudre, "Ziebart".
L'Épée Trésor, "Alexander".
L'Épée de Cristal, "Agate".
L'Arc Magique, "Ishmer".
— Mais il y en a une qui est différente. »
Il y avait un nom dans ma tête que Grace n'a pas cité.
« — "Le Bâton du Sage" ? »
Quand je dis ça, Grace sourit.
« Correct.
"Le Bâton du Sage" n'a pas de "nom propre".
Les armes de Majin conservées dans le "Trésor" portent comme nom propre le nom du "Majin" qui les possédait à l'origine.
Mais "Le Bâston du Sage" n'en a pas.
Parce que... "Le Bâton du Sage" était l'arme que mon père utilisait. »
L'arme d'Urban.
Autrement dit, l'arme de celui qui a hérité du "Trésor" lui-même. C'est pour ça qu'elle n'avait pas de nom pour l'identifier.
« — Mon père était de "l'attribut Ténèbres". Il ne pouvait donc pas apprendre la magie de lumière.
Excellent magicien, il a maîtrisé tous les attributs sauf la lumière... et a pu utiliser la magie de lumière finale grâce au "Bâton du Sage".
En tenant ce bâton, il a pu manipuler les six attributs, et les gens se sont mis à l'appeler "Sage".
Et le bâton qui faisait de mon père un "Sage"... on l'a appelé "Bâton du Sage". »
En l'entendant, je comprends qu'il y a une raison solide à ce nom.
« Je vois...
Mais je ne sais pas comment était le père de Grace, moi être appelé "Sage" me met mal à l'aise... »
En fronçant les sourcils, je dis ça, et Grace sourit gentiment.
« — Comme je pensais, Kei "ressemble" à mon père. »
À ses mots pleins de conviction, je souris malgré moi.
— Mais je sens une petite accroche dans cette phrase.
"Ressemble" ?
Où est-ce que j'ai déjà entendu cette réplique... ?
Je repense en regardant le visage de Grace, et en peu de temps je retrouve le moment.
— C'est ça, Léna.
Elle m'avait dit que je "ressemblais par des côtés insignifiants".
Elle n'avait pas dit à qui, mais d'après son ton, c'était quelqu'un d'important pour elle.
Quand la réplique de Léna me revient, les visages de Léna et Grace que j'ai en tête se superposent un instant.
Parlant de ça, le visage de Léna quand elle enlève ses lunettes ressemble aussi à Grace.
— Au moment où je pense ça, l'idée "pas possible" me traverse l'esprit, et sans trop réfléchir, je la lâche.
« Grace, je veux te demander un truc...
Ta mère, elle ne s'appellerait pas "Léna" par hasard ? »
Pris de court par ma question soudaine, Grace ouvre grands les yeux.
« Non, ce n'est pas... »
Mon hypothèse est niée sur-le-champ.
— Mais en y réfléchissant, c'est évident.
La mère de Grace n'est pas une "Majin". C'est une humaine.
Et on m'avait dit qu'elle était sans attribut. Léna est de l'attribut eau, pas sans attribut.
Donc Léna ne peut pas être sa mère. J'ai posé une question idiote sans bien réfléchir.
— Mais la réaction de Grace ensuite n'est pas celle que j'attendais.
« Kei... tu as rencontré "Léna" ? »
« — Hein ? »
Ma voix se brise de surprise.
Qu'est-ce qu'elle vient de dire ? Grace connaît Léna ?
Et sa phrase d'après me surprend encore plus.
« Léna est...
Léna est la "petite sœur" de mon père.
Donc... ma "tante". »
« Hein...
EEEEEEEEH !? »
Me rendant compte d'avoir hurlé en pleine nuit, je clappe les deux mains sur ma bouche.
Ce n'est pas une question de monde petit. J'ai découvert un arbre généalogique dingue.
Le "tu ressembles" de Léna, c'était parce que je ressemble à son frère.
Devant mon état, Grace fait une mine sérieuse et me repose la question.
« Vous avez bien rencontré Léna, alors. »
« Ah, oui...
Je t'avais dit que j'avais rencontré une "Majin" au fond de l'Abysse et qu'on avait discuté, non ? »
« C'est vrai, elle était là... »
J'ai certainement vu les manières de Léna et pensé à Grace.
Le goût pour le thé aussi... à y bien regarder, c'est le même.
Le regard froid qu'elle me lance parfois... elles le nieraient toutes les deux, mais c'est pareil.
Surtout, toutes les deux sont des beautés aux yeux fendus... et ont une grosse poitrine.
— Hein, en y repensant, y a pas mal de points communs.
En voyant mon air niais, Grace se méfie et demande.
« Kei, "pas possible", mais avec ma tante... »
J'ai répondu en catastrophe.
Un peu... trop paniqué peut-être.
« Hein !? Attends, qu'est-ce que tu... !? »
« —— »
Grace me pince le bras sous la couette. À fond.
« Itai ! C'est un malentendu ! »
« — Moui. »
Grace boude et me tourne le dos.
On s'enlaçait y a deux secondes... c'est gâché.
Pendant que je rumine face contre oreiller, Grace se retourne, soupire et m'enlace doucement.
« En fait...
Mon père m'a juste dit "j'ai une demi-sœur d'un autre père", mais je n'ai jamais rencontré ma tante.
Donc, en entendant le nom de Léna... j'ai vraiment été surprise. »
Je regarde le visage de Grace et lui rends son étreinte.
« C'est ça.
Je vois, père différent donc attributs différents entre frère et sœur...
— Tu fais quoi ? L'Abysse est scellé par un coin.
Si tu veux, on peut l'ouvrir tout de suite pour aller la voir. »
Mais Grace secoue la tête en souriant.
« Non...
J'ai l'impression que quand le moment viendra, le destin nous fera nous rencontrer. »
Elle ne dit pas qu'elle ne veut pas la voir.
Donc je pense sans fondement que ces deux-là se croiseront quelque part plus tard.
« D'accord, compris.
Le dernier portail de transfert est... à l'est de Harland, à "Ferim".
"Ferim", c'est ton pays d'origine, Grace ? »
« Oui...
C'est un endroit sans rien, mais je peux vous guider. »
J'embrasse son front à cette réponse, et lui dis tout bas « Je compte sur toi. »
Grace acquiesce, et collée à moi avec regret, elle sombre dans une douce torpeur.
Le lendemain, après avoir salué le Dragonien, l'Homme-léopard et Roberto, nous passâmes par le portail pour nous rendre à Ansel, la capitale du royaume de Harland.
Ansel est l'endroit le plus à l'est où je peux me rendre par portail dans ce monde.
Au-delà, ce sont les lieux où je voyageais avant d'apprendre la magie de portail. Donc aucun coin n'y est planté pour le transfert.
La première chose à faire à Ansel, c'est aller rendre compte au chancelier Olga. Depuis qu'il nous a vus partir vers l'ouest pour arrêter les "Majin", il n'a eu aucun rapport.
Bien sûr qu'on est en vie, mais il faut aussi lui signaler la destruction des portails.
— Seulement, avant d'aller à Ferim, il y a un truc que je dois absolument faire.
« Désolé, j'ai un petit truc à régler.
Vous pouvez m'attendre en ville ? Je pense être de retour pour midi. »
À ma proposition, Célestia, sentant l'ambiance, me répond.
« Compris.
J'irai au palais rendre compte d'abord. On ne pourra peut-être pas voir Olga-sama tout de suite, mais Grace et Silvia, vous voulez venir avec moi ? »
« Mouais, c'est une idée. Mais moi je passe. J'irai avec Kei après. Grace, tu fais quoi ? »
« J'accompagnerai Célestia.
— Alors, Kei, à plus tard. »
Après leur avoir fait un signe de main, je parcours d'abord les étals d'Ansel et entre dans une boutique de quartier.
Je discute un peu avec le tenancier pour savoir quelle est la spécialité réputée d'Ansel.
Sur ces infos, j'achète quelques produits et les range dans un joli petit panier.
Bien sûr, je n'oublie pas de les "scruter" pour être sûr qu'ils sont bons.
Puis, caché dans l'ombre d'une ruelle, j'ouvre un portail et me téléporte à destination.
Au moment où je franchis le portail, une voix connue me parvient dans le dos.
« — Encore toi.
Je sais pas ce que tu veux, mais t'as l'art d'apparaître pile quand ça t'arrange... »
Je me retourne en souriant, et là, une beauté aux cheveux bleus est assise sur une chaise, un livre à la main.
Sans un mot, je pose le panier sur la table et m'installe lentement sur le canapé.
Léna semble intriguée par le contenu du panier, qui ne me va pas du tout.
Elle s'approche, regarde dedans avec intérêt, y fourre la main et en met un en bouche illico.
« Hmm... Cette fois, tu as au moins les bases de la politesse. »
— Bien, premier test réussi. Si elle est contente avec des gâteaux, c'est pas cher payé.
Par contre, elle a l'air difficile sur le goût, faudra faire gaffe à ce que j'apporterai la prochaine fois.
« Et alors... tu as vu... Léda ? »
Elle me demande ça entre deux bouchées.
C'est pas un gamin, elle pourrait avaler avant de parler...
Mais si je le dis et qu'elle boude, ça sert à rien. Je réponds sérieusement.
« Ouais, je l'ai vu.
Il m'a dit ce que je voulais savoir, et en plus... ma propre "véritable nature".
Et là-dessus... je vais aller frapper le dernier portail. »
En fixant Léna durement, je vois qu'elle esquive totalement le mot "véritable nature" que j'ai insisté, et répond à côté.
« Hou...
Et ta prochaine destination est décidée, alors pourquoi t'es venue exprès ici ? »
Vu sa réaction, c'est clair qu'elle avait pigé que je suis un "Majin".
Mais la reprendre là-dessus maintenant n'a pas de sens. J'abandonne l'idée et lui dis pourquoi je suis venu.
« — Léda a dit que toi aussi, tu étais pour frapper les portails.
Et que détruire le dernier portail, c'était une demande de sa part.
Est-ce qu'il s'est trompé ? »
Léna, en préparant du thé, répond à ma question.
Le thé vient d'être infusé, une vapeur chaude s'élève des tasses.
« Pour nous qui héritons de l'idéologie du Roi des Majin, la destruction des portails est assurément profitable.
Même si... ça ne mène pas à une solution fondamentale. »
« Dans ce cas... Léna, j'ai un truc à te demander pour aller frapper le portail.
Un truc que toi seule peux faire probablement.
— C'est pour ça que je suis venu. »
En sirotant son thé, elle me regarde avec méfiance, plissant les sourcils.
« Un truc à demander ?
— Connaissant ton bonhomme, c'est encore une saloperie, j'parie ? »
Je ris et nie.
« Ahah, rien de tel.
Par contre, c'est un truc que toi seule peux faire.
— C'est pour ça que je suis venu. »
Je déplace le panier de gâteaux sous son nez pour lui montrer.
« Vraiment, t'es un homme fourbe.
— Qu'est-ce que tu veux ? Dis-le. »
Vu qu'elle en est là, elle a peut-être fini par s'intéresser à ce que je vais dire.
Léna adopte une posture d'écoute attentive.
« C'est... »
Je ricane et lui balance ce que j'ai en tête.
Des rochers rugueux me lacèrent le corps entier.
Le lit d'aujourd'hui... c'est le jour et la nuit par rapport à hier.
Après m'être fait jeter dessus encore et encore, je commence même à avoir une sorte d'attachement pour ce lit dur.
Je suis étendu face contre terre, incapable de bouger, quand je vois une lumière magique briller au-dessus de moi.
Je souffle rauquement, me retourne en panique sur le dos et lève les deux mains.
« Attends attends !! Je meurs, je meurs ! »
À ma voix, Léna fait une tête visiblement déçue.
« — Quoi, c'est déjà fini ? »
« "C'est déjà fini" tu dis...
J'ai l'impression d'avoir été bien maltraité, moi... »
À ma plainte, elle a l'air vexée, se retourne vivement.
Devant mes yeux, des fesses bien fermes et bien dessinées. C'est ça aussi, un privilège.
« Dans ce cas, ton affaire est finie, non ?
Franchement, j'me demandais ce que tu voulais me faire faire... et me voilà lessivée.
Je rentre me coucher. Tu m'as fait bosser pour rien... »
Elle avait l'air super motivée à me tabasser y a deux secondes, mais là elle se met à râler comme si c'était une corvée.
Mais mes affaires ne sont pas finies. Il me reste un point important.
« Attends.
Lena, au fait, tu te souviens de notre première rencontre ? »
Cette question sorti de nulle part lui tire un regard glacé.
« — De quoi tu parles ? »
« Tu te souviens, non ? Au début, on a fait un "pari".
Et tu as promis de m'accorder un souhait si je gagnais.
— Ce vœu, tu ne me l'as toujours pas accordé, non ? »
À mes mots, Léna claque la langue, vexée.
« — Tch, tu retiens des trucs inutiles. »
Je me redresse en ricanant et continue.
« Allez, dis pas ça.
Un pacte est un pacte. Je le fais valoir. »
« Parle vite.
Mais un souhait déraisonnable, je l'accorderai pas. »
Ce que j'ai en tête... n'est pas déraisonnable.
Par contre, comment Léna va réagir, j'en ai aucune idée.
« Écoute bien, ce que je veux que tu fasses... »
Et je lui expose mon menu "souhait".
Je repasse le portail et rentre à la capitale.
Il est encore en plein après-midi. J'ai réussi à revenir dans les temps comme promis.
J'entre dans la cantine où on s'est donné rendez-vous, les trois sont déjà là.
« Kei, bienvenue.
C'est bien tombé. Pour la route vers Ferim, on voulait se caler sur l'itinéraire. »
Je rejoins direct le trio et vérifie ce que dit Grace.
« Vous savez où est Ferim ? »
« J'ai fait une carte simple. »
La carte que tend Grace est un gribouillage à main levée, mais l'essentiel y est.
Ferim est... au nord-est d'Ansel, à l'est de la ville portuaire d'Ashbel.
Il n'y a pas de grande route jusqu'ici, le déplacement à cheval a l'air compliqué.
« Au-delà d'ici, pas de portail.
D'abord on remonte la route vers le nord, on passe par une ville-relais et on vise le port. »
Célestia complète.
« Olga-sama nous arrange une calèche.
Si on part maintenant, on peut atteindre Ashbel avant la nuit. »
« Ça aide.
Une fois au port... désolé, mais je veux faire un détour par Charis.
Et de là, on vise Ferim. »
Au nom de Charis, Grace me regarde sans un mot.
Charis... c'est là qu'on s'est rencontrés et qu'on s'est battus ensemble, Grace et moi.
« Grace, tu peux nous guider de Charis à Ferim ? »
« — Oui, bien sûr.
La forêt est un peu profonde, mais on passera sans problème. »
À sa réponse, j'acquiesce satisfait.
« Alors c'est parti pour cet itinéraire.
Une fois les salutations à Olga faites, on prend la calèche et on décolle. »
À ma déclaration, les trois femmes sourient et hochent la tête.
Une calèche roule sur la route qui relie la capitale Ansel à la ville portuaire d'Ashbel.
Fuyant le soleil qui commence à pencher, la calèche file vers le nord, toujours plus au nord.
En moi, plus aucune hésitation.
Quoi qu'il m'attende devant, quel que soit le résultat qui en naîtra...
C'est le chemin que j'ai choisi, je le sais.
Je regarde les yeux de Grace, tout près de moi, où l'on pourrait se noyer, et je veux continuer à porter mon choix avec confiance et responsabilité.
(Fin de la septième partie)