Au loin du centre de Kagune, dans une banlieue éloignée, se tenait Chocolat.
D'ordinaire si décontractée, elle ne laissait désormais transparaître aucune émotion, encore moins qu'à l'accoutumée.
On aurait dit une poupée.
Chocolat porta un doigt à ses lèvres et siffla.
Au son, une créature semblable à une colombe apparut.
À première vue, c'était une colombe, mais le bout de ses ailes était teinté de noir et elle portait une corne — on comprenait immédiatement qu'il ne s'agissait pas d'un oiseau ordinaire.
Une sous-espèce de colombe vivant sur le continent occidental.
Capable de voler sans relâche à une vitesse extrême, elle était couramment utilisée comme messagère parmi les démons.
Chocolat sortit le message et l'attacha à la patte de l'oiseau.
Un pigeon voyageur, ni plus ni moins.
Simple, mais d'une efficacité redoutable précisément pour cela.
N'utilisant pas de magie, il ne risquait pas de se heurter à une barrière ni d'être détecté.
« Vas-y. »
Au signal de Chocolat, le pigeon battit des ailes.
Il disparut bientôt au-delà du ciel.
En le regardant s'éloigner, Chocolat esquissa un sourire narquois…
Puis ses yeux s'écarquillèrent de stupeur.
Le pigeon venait de faire demi-tour.
Un problème ?
Tout en observant la scène, étonnée, elle vit l'oiseau se poser non pas près d'elle… mais sur l'épaule de Rain.
————————
« Pourquoi ? »
Ce développement imprévu se lisait dans son regard.
Puis, sur ses gardes, elle recula d'un pas.
« Y a pas de "pourquoi", je crois. »
« Quoi ? »
« La réparation de l'épée de la comète devait rester top secret. Pourtant, dès qu'on a mis les pieds à Kagune, Rein est apparue. Quand on s'est dirigés vers le continent nord, Rein et Monica nous ont poursuivis. Même en admettant qu'ils aient réuni l'info quelque part, c'est beaucoup trop rapide. »
« C'est… »
« Pour les démons, le continent oriental est territoire ennemi. Y glaner des renseignements impose forcément une lenteur. Agir vite en pays hostile est quasi impossible. Et pourtant, ils ont collecté l'info facilement. Impossible par des moyens normaux. Mais… s'il y a un espion infiltré ? »
« … »
« C'est la déduction la plus naturelle. Arriver à cette conclusion l'est tout autant. »
Il caressa du bout des doigts la gorge du pigeon posé sur son bras.
L'oiseau.emit un roucoulement étrangement proche de celui d'une colombe.
Une espèce qu'on croirait connaître sans l'avoir jamais vue.
Son sang de dompteur de bêtes frémissait.
S'il avait eu le temps, il aurait aimé en étudier l'écologie en profondeur.
Bon…
Pour l'instant, il fallait s'occuper de cette dernière.
« Pourquoi penses-tu que je te trahirais ? »
« Franchement, je n'avais pas identifié de coupable précis. »
« Hein ? »
Parce que leurs actions étaient trop systématiquement anticipées, il avait commencé à suspecter l'existence d'un espion.
Mais son identité restait inconnue.
En enquêtant méticuleusement sur leur entourage, il aurait peut-être pu la découvrir.
Seulement, l'espion se serait alors rendu compte qu'on le suspectait.
Il aurait disparu sans leur laisser la moindre trace.
C'est pourquoi il avait évité tout comportement pouvant mener à l'identification.
À la place, il avait prévu, analysé la prochaine action probable, et tendu un piège.
Le résultat… c'était ça.
Il avait réussi à démasquer l'espion : Chocolat.
Non.
Il fallait plutôt dire : quelqu'un qui avait l'apparence de Chocolat.
« Qui es-tu ? »
« Je suis Chocolat, moi. »
« Non. Chocolat ne peut pas être une espionne, c'est exclu. »
« Pourquoi peux-tu l'affirmer ? »
« Parce qu'elle est une camarade précieuse pour Chiffon. »
« … »
« Leur lien est authentique. Quelles que soient les circonstances, elles ne se trahiraient pas. »
Chocolat pouffa.
« Un idéal aussi sucré que du sucre. Les humains trahissent facilement, tu sais ? Peu importe que ce soit quelqu'un d'important ou n'importe qui. »
« Même ainsi, je choisis de croire. Je crois que leur lien surpasse tout. »
« Ha bon… C'est à cause de ce genre de sentiments enfantins que mon mensonge a été percé. Mmh, un peu vexant. »
Estimant qu'il était inutile de continuer à cacher la vérité — ou peut-être par franchise naturelle —, celui qui avait l'apparence de Chocolat cessa d'imiter sa manière de parler.
« Je repose la question. Qui es-tu ? »
« … »
Après un silence réfléchi, la créature arborant le visage de Chocolat sourit narquoise.
« D'accord, je te dis qui je suis. »
« … »
« Pas la peine d'être si méfiant ? C'est une récompense pour m'avoir démasquée. Et puis… tu t'en doutes déjà, non ? »
« … Un démon ? »
« Bingo ♪ »
Elle sourit radieuse et pirouetta sur place.
On ne sut par quel mécanisme, mais en un instant son apparence changea.
Une fillette d'une dizaine d'années.
Petite, d'une finesse telle qu'on craignait qu'elle ne se brise au moindre contact.
Des cheveux argentés légèrement ondulés.
Une robe couverte de volants, comme celle d'une poupée.
« Je m'appelle Mona. Ravie de te rencontrer. »
« Pas question de faire ami-ami avec un démon. »
« Mmm, c'est sûr ? »
« Quoi ? »
« Vous les humains, vous ne savez rien de nous, les démons. Vous nous considérez juste comme les ennemis naturels de tout être vivant. Pourquoi attaquons-nous les humains ? Pourquoi cherchons-nous à exterminer les autres créatures ? Vous n'en savez rien. »
« … »
« Enfin, la plupart s'en fichent du "pourquoi", hein. C'est peut-être juste, d'ailleurs. Face à un ennemi qui vous attaque, personne ne songe aux circonstances de l'adversaire. L'abattre sans réfléchir est un jugement correct. Mais… »
Mona sourit.
Bien qu'elle ait l'air d'une gamine, son sourire était d'une méchanceté glaciale.
« Toi, est-ce que ça te suffit ? Décréter qu'on est l'ennemi, nous anéantir sans connaître la vérité… et t'en contenter ? »
« Les démons auraient donc une grande cause ? »
« Comment savoir. Du point de vue humain, ça ne compte peut-être pas comme une grande cause. Mais nous, nous avons nos raisons. Enfin, tous les démons ne partagent pas les mêmes motifs. Simplement, je pense que le Roi Démon, lui, a une grande cause. »
Si les paroles de Mona étaient vraies, c'était extrêmement inquiétant.
On ne pouvait pas laisser passer.
Cependant…
« Pour l'instant, je me concentre uniquement sur comment t'attraper. »
Il se mit en posture, prêt à bondir à tout instant.
De plus, Kanade, Tania et Chiffon apparurent pour l'encercler de tous côtés.
Évidemment, il n'agissait pas seul.
Il avait prévenu tout le monde à l'avance pour qu'ils le rejoignent au moment venu.
« Mmh, c'est un peu défavorable ? À la base, je sais seulement me transformer, le combat c'est pas trop mon truc. »
« Transformation ? »
« Ouais. Comme tu as pu le voir, je peux prendre l'apparence de n'importe qui. Je me suis infiltrée régulièrement en faisant semblant d'être l'une de vos camarades pour collecter des infos. »
« … Tu parles beaucoup, mais ça veut dire que tu te rends ? »
« Mais pas du tout ~ »
Mona rit tout en sortant le même dispositif de transfert que possédait Monica.
« J'ai déjà sécurisé ma fuite, c'est pour ça que je suis tranquille. Tout ce que je t'ai raconté, c'est mon cadeau pour m'avoir trouvée. »
« Kanade ! »
« Nyan ! »
« Alors, à la prochaine ~ »
Kanade bondit comme le vent, mais ne fut pas assez rapide.
La silhouette de Mona se fondit dans l'air et disparut.