Le village de Craigisna. Un bourg né autour d'un pont enjambant la rivière, qui relie la route du Sud à Loggervia.
L'élevage y est florissant, de vastes pâturages pour vaches et chevaux s'étendant à perte de vue.
Plus particulièrement, la race bovine qu'ils ont sélectionnée pendant des générations est réputée pour être servie non seulement à la table du roi de Loggervia, mais aussi dans les palais des royaumes d'Avalonia et de Cataphract.
« Pour aller à Loggervia, passe par la route du Sud. » Les voyageurs ajustaient leur itinéraire pour passer une nuit obligée à Craigisna, où ils festoyaient de la viande locale — peut-être pas la crème de la crème, mais de quoi se régaler.
« Arrêtez ! Ce taureau est un reproducteur !! »
« Ah bon ? »
Un soldat orque, un sabre à garde de chêne légèrement courbé en main, toisa l'homme qui s'accrochait à lui, un sourire sadique aux lèvres.
« Mon père, mon grand-père, et leurs ancêtres avant eux ont élevé cette lignée ! Vous avez déjà pris toutes les vaches ! Si vous l'emmenez, notre race s'éteint ! Tout le travail de mon père aura été pour rien ! »
« Je m'en fiche. »
Sans la moindre hésitation, l'orque abattit son sabre.
L'homme s'effondra, la lame plantée dans le dos, poussant un cri de douleur.
« Le démon-sama a ordonné de réquisitionner toute la nourriture d'ici. »
L'orque se mit en route vers les bêtes attachées.
Mais il s'arrêta net en apercevant une fillette qui se dressait devant les vaches apeurées, les bras grands ouverts.
« Ne touchez pas aux vaches de papa ! »
À ses côtés, deux gamins au visage blême brandissaient un râteau et une bêche.
L'orque lécha ses lèvres.
« Hé hé. »
Tenant toujours son sabre dégoulinant du sang de leur père, il reprit sa marche.
La fillette aurait voulu fuir de terreur, mais la vue de son père gisant dans son sang la fit serrer les dents et tenir bon.
Ni elle, ni les garçons ne pouvaient opposer la moindre résistance. Ils allaient mourir pour rien — pas pour un sens, non. La fillette se battait ici pour sa famille. Parce qu'elle savait, eux aussi le savaient, qu'ils le regretteraient toute leur vie sinon.
Sentant l'orque lever son sabre, la fillette trouva ses dents qui claquaient insupportablement et les serra de toutes ses forces.
***
« Gah !? »
Nos lames, la mienne et celle de Rit, se glissèrent dans les interstices de la cuirasse de l'orque. Il s'effondra, immobile.
« Tout le monde va bien !? »
Rit accourut vers les enfants. Pendant ce temps, je me rendis auprès du paysan倒れ et lui fis boire une potion de soin.
« J'aurais aimé lui donner une potion de soin supérieur, mais contente-toi de celle-là. »
« Uhn… »
Il perdait du sang, la conscience trouble, mais la blessure refermée, il s'en sortirait.
« C'est… la héroïne Rit-san !? »
« Oui, c'est moi. Désolée d'être en retard. Je suis venue sauver ce village. »
Des acclamations mêlées de larmes s'élevèrent du côté de Rit.
Je me retournai. Elle serrait les enfants dans ses bras avec un sourire rassurant, leur intimant de rester cachés jusqu'à la fin du combat.
« Ne vous en faites pas, on sera rentrés pour le dîner. »
« Vraiment !? »
« Bien sûr. Crois en la héroïne Rit. »
« Oui !! Et la personne là-bas, c'est un camarade de Rit-san ? »
« Heu ? »
La fillette me désignait. Rit buta sur ses mots.
Je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire en coin.
« Qu'est-ce que tu en penses ? Je suis un camarade, moi ? »
À ma boutade, Rit me lança un regard noir. La fillette parut inquiète, son visage s'assombrit.
Rit se hâta de rectifier :
« Euh, oui, bien sûr ! C'est mon camarade. Il est super fort, alors avec nous deux, l'armée du roi démon, c'est du gâteau ! »
« Waouh ! »
Les yeux des gamins brillèrent en me regardant. Je faisais de mon mieux pour ne pas éclater de rire.
« Merci ! Le grand frère camarade de Rit-san ! »
Rit affichait une expression subtile face aux mots des enfants.
***
« Arrête de rire ! »
Une fois quittés les pâturages, Rit me donna un coup de pied dans le dos tandis que je riais à gorge déployée.
Bien sûr, je l'évitai.
« Ne t'esquive pas ! »
« C'est déraisonnable. »
Pour libérer Craigisna occupé par l'armée du roi démon, Theodora et moi devions frapper les orques.
En cas d'attaque surprise, ceux-ci se regroupent auprès de leur commandant pour rassembler des informations. Ruti et les siens frappent alors ce point de rassemblement, abattent le commandant et exhibent sa mort à tous les orques pour briser leur moral et les mettre en déroute.
À dix, nous ne pouvons pas affronter une armée déployée. Il faut les frapper au moment où ils se concentrent.
Rit voulait voir notre méthode, elle nous a suivis de son propre chef. Au départ, elle devait rejoindre Ruti pour viser le commandant, mais face aux exactions de l'armée du roi démon dans le village, elle n'a pas pu tenir.
On a échangé Theodora et Rit, et nous voilà à chasser l'orque à deux.
« Ah, c'est bon ! Qu'est-ce que tu veux ! À ce moment-là, je pouvais pas dire "il est pas mon camarade" ! Elle aurait eu l'air inquiète, cette gamine ! »
« C'est vrai. Rit, t'es une camarade sur qui on peut compter. »
« Grr… »
Tandis que nous bavardions, une patrouille de quatre orques apparut.
« Bon, quatre orques devant nous. »
« Les deux de gauche, c'est pour moi. »
« OK, je prends la droite. »
Les orques nous repérèrent et poussèrent des cris.
Tout à l'heure, je n'avais pas le loisir de faire du bruit et les avais abattus sur-le-champ, mais là, il faut qu'ils fassent du vacarme, sinon la stratégie ne tient pas.
« Allez, on y va. »
Je tirai mon épée et fonçai.
« Qui êtes-vous !! »
Les orques dégainèrent leurs sabres pour répondre.
Mon premier coup fut bloqué par la lame d'un orque.
« Tu tiens le coup. T'es pas mal, toi. »
Les trois autres fondirent sur moi pour me taillader.
« Tu traines quoi ! »
Rit bondit, un shotel dans chaque main.
La lame incurvée caractéristique du shotel contourna la parade d'un orque et lui trancha le corps.
À cet instant, l'attention de l'orque devant moi se détourna. Sans laisser passer l'ouverture, je renversai ma lame et la lui plantai dans l'épaule gauche.
« Gya !? »
« Igi !? »
Deux orques reculèrent en titubant, la main sur leur blessure, et s'effondrèrent.
Mais les deux restants ne montraient aucune frayeur. Dos à dos, ils nous observaient avec une assurance totale.
… Ces types sont costauds, c'est sûr.
« Technique de coordination : A-Un Rafale Vent ! »
Des lames de vent tourbillonnaient dans toutes les directions.
« Kuh !? »
Pour la première fois, le visage de Rit se crispa.
Nous parâmes la pluie de lames tout en reculant en sautant.
« … Dans l'armée principale du roi démon, on tombe parfois sur ce genre de spécimens. »
Je murmurai en examinant les entailles restées sur ma cuirasse.
Rit, elle, avait une manche de robe déchirée. Ni l'un ni l'autre n'avions pris de dégâts sérieux, mais percer cette tempête de lames allait être coton.
« Je suis Gaderuto. Mon nom signifie Oiseau de Feu. »
« Moi, c'est Bijuruto. Mon nom signifie Oiseau de Foudre. »
« « Affronter le Feu et la Foudre de la Treizième Compagnie de Chevaliers, c'est que vous avez pas de chance ! » »
Des héros orques, sans doute.
Des catins qui ont franchi la ligne de la mort maintes fois, faisant monter leur niveau de bénédiction.
« En plus, une technique de coordination… »
Il existe des techniques qui décuplent leurs effets quand plusieurs personnes les déclenchent en même temps. Celle-ci combine "A-Rafale Vent" et "Un-Rafale Vent", deux techniques d'arme courbe, lancées simultanément.
« C'est la première fois que j'en vois une en vrai. »
Des adversaires de ce calibre. Je veux les abattre ici.
Je testai en lançant un couteau de jet, mais il fut instantanément pulvérisé par les lames de vent.
Rit lança une Flèche de Flamme par magie spirituelle, mais elle s'éteignit avant de les atteindre.
« Ni les flèches, ni la magie ne traversent notre A-Un Rafale Vent ! »
Pas de bluff. Avec la magie d'Ares ou de Theodora, ce serait autre chose, mais celle de Rit ne percerait pas.
« Cette… !! »
Rit brandit ses lames pour engager au corps à corps.
« Attends. »
Je saisis son poignet alors qu'elle se mettait en garde.
« Heu, ah, quoi ? T'étais où, toi ? »
Je m'étais glissé à ses côtés grâce à la compétence « Jambe comme l'Éclair ».
Les orques montrèrent un instant de surprise, mais reprirent vite leur calme.
« Une compétence qui accélère les jambes. Mais peu importe ta vitesse, notre technique t'atteindra ! »
Effectivement, mon « Jambe comme l'Éclair » ne peut percer le « A-Un Rafale Vent » qui couvre 360 degrés.
Ma compétence se borne à augmenter ma vitesse. Elle rend les attaques à distance plus difficiles à viser, mais face à une tempête d'innombrables lames, elle est impuissante.
« Qu'est-ce que tu fais, tu vas pas me dire de fuir, si !? »
Rit me dévisagea, le poignet toujours dans ma main.
« Bien sûr que non. Mais on ne peut pas perdre du temps ici. »
« C'est pour ça que j'allais me battre ! »
Je resserrai ma prise et plongeai mon regard dans le sien.
« Qu… quoi… »
« Mieux vaut qu'on coordonne. Je pare les attaques, toi tu restes derrière moi et tu te concentres sur l'offensive. »
« … La coordination, hein. J'admets que t'as pas tout à fait tort. Mais non. »
*Gochin.* Un bruit sec. Le front de Rit venait de heurter le mien… Ça fait mal.
« Tu me déçois. Moi, avec mes deux lames, je suis faite pour parer plein d'attaques, et ton épée longue a plus de portée que mes shotels. Tu gagnes deux pas d'allonge. Les rôles sont inversés. Ou alors c'est "protéger la femme, c'est le devoir du chevalier" ? T'es bête ou quoi !! »
Front contre front, Rit me fixa droit dans les yeux.
Elle a raison, Rit.
« Désolé. Tu me couvres ? »
« Compte sur moi. »
Rit en tête, ses deux lames levées, moi juste derrière.
« Le A-Un Rafale Vent couvre environ 270 degrés chacun. Ils se couvrent mutuellement l'angle mort dorsal. Donc pas d'angle mort. Mais il y a une zone où les lames sont moins denses. La cible, c'est leur face. Là, c'est l'angle mort de l'autre. »
Nous nous élançâmes vers le point exact où leurs regards se croisaient, juste devant eux.
Mais les orques arboraient toujours ce sourire confiant.
« C'est NOTRE technique, ça ! Vous croyez pouvoir la briser comme ça ! »
Leurs dos collés pivotèrent d'un mouvement parfaitement synchronisé. De notre point de vue, le flanc. L'endroit où leurs deux lames se rejoignent, la zone la plus dense.
« Contre une attaque focalisée, on répond par notre tempête de lames ! Le A-Un Rafale Vent n'a pas d'angle mort ! »
L'instant d'après, la technique « A-Un Rafale Vent » repartit de plus belle. À cet instant précis, je saisis le bras de Rit et déclenchai « Jambe comme l'Éclair ».
« Na, quoi !? »
En un clignement d'œil, Rit et moi nous étions déplacés face à eux.
Là où les orques restaient médusés, Rit n'hésita pas une fraction de seconde et plongea dans la tempête de lames.
*Cacacacacacac !!*
Au rythme surhumain, les deux lames de Rit chantèrent.
Les lames de vent qui visaient mon front furent repoussées par ses épées. Mais en tendant le bras droit pour me protéger, elle s'ouvrit le corps. Une cible élargie sur laquelle s'abattit la nuée de lames.
Rit les parait toutes de la main gauche, mais quelques-unes la traversèrent, lui entaillant superficiellement la cuisse.
« Encore trois pas ! »
Au lieu de m'inquiéter pour elle, je criai.
Un pas. Deuxième pas. Le sang gicla de son bras gauche. Elle ne s'arrêta pas. Troisième pas.
Rit et moi, épaules touchées, échangeâmes nos positions.
Mon estoc transperça la cuirasse d'un orque et s'enfonça dans sa poitrine.
« Nuoooo !! »
Mais l'orque, dans cet état, agrippa ma lame.
« Quoi !? »
Il raidit tous ses muscles, verrouillant mon épée pour m'empêcher de la retirer.
Et le second orque porta son sabre droit à mon cœur.
Ma main gauche tendit, la main de Rit se posa dessus. Quand elle la retira, son shotel y restait.
De la main gauche, je tranchai vers le haut l'orque qui m'abattait son sabre.
Le sabre qui s'abattait sur moi s'immobilisa à un cheveu de ma gorge.
*Gachi-gachi.* Le grincement du métal qui mord sur le métal. Le shotel de Rit bloquait le sabre.
« Tu n'as même pas esquivé. Faire confiance à ton camarade à ce point, t'es un sacré numéro… »
L'orque murmura ces louanges d'une voix rauque.
La pointe du shotel s'enfonça plus profond dans son flanc, atteignant les entrailles. L'orque au sabre s'effondra, forces épuisées.
« Magnifique. »
Voyant son compagnon tomber, le dernier orque arracha mon épée de son corps. Le sang jaillit en bouillonnant. Blessure mortelle.
La bouche rouge tordue en un dernier rictus, il s'affala contre son camarade, comme pour l'accompagner jusqu'au bout.