J'ai failli retourner dans le salon sur un élan, mais je n'avais pas encore montré l'autre médicament.
« Euh, bon, cette pilule, je l'ai mise au point depuis mon arrivée à Zoltan. »
« Pas question que ce soit un truc qui a le même effet qu'une Extra Cure Potion. »
« C'est impossible. C'est un nouveau type d'anesthésique. »
« Un anesthésique ? »
« L'effet est le même que les précédents, mais avec une dépendance réduite. »
Les anesthésiques utilisés en chirurgie créent une forte accoutumance, et les patients qui deviennent toxicomanes après avoir soigné leurs blessures ne sont pas rares. Malgré tout, un traitement sans anesthésie est une douleur intolérable même pour un aventurier, et le choc de la douleur et de l'hémorragie peut être fatal.
Même en tenant compte du risque d'addiction, l'anesthésie est un médicament absolument indispensable.
« Mais s'il n'y a pas de dépendance, mieux vaut qu'il n'y en ait pas, non ? Je l'ai trouvé dans le journal d'un aventurier qui a traversé le Continent Sombre. Ses ingrédients poussent naturellement à Zoltan. C'est peut-être les elfes qui les y ont introduits. Bref, c'est un nouvel anesthésique. Les civils n'en auront pas besoin, alors je compte le vendre aux médecins et aux aventuriers… Qu'est-ce que tu en penses ? »
« Oui, ça me va. Je pense que ça peut faire un bon revenu… Mais il vaudrait mieux obtenir d'abord l'approbation du conseil de Zoltan. »
« Du conseil ? »
« Même avec une faible dépendance, c'est un anesthésique. Certains vont forcément se demander s'il ne peut pas servir de drogue. Donc mieux vaut faire reconnaître ses effets par le conseil à l'avance, pour éviter qu'un ordre d'arrêt de vente ne tombe plus tard. »
« C'est vrai. »
« Les ventes d'un nouveau médicament sont imprévisibles. Si on récupère toute la demande en anesthésiques de la ville, ce sera un revenu considérable. Dans ce cas, l'approvisionnement risque de ne pas suivre. »
« Bah, il suffit de la compétence Préparation de base, donc si j'embauche du monde, on peut augmenter la production rapidement. »
À ces mots, Ritt s'est figée net.
« Ah oui, j'avais oublié parce que Red est trop fort, mais c'est un médicament qu'on peut faire en Préparation de base, celui-là. »
La plupart des anesthésiques puissants nécessitent la compétence Préparation intermédiaire. Dans ce sens aussi, ce médicament me convient parfaitement, mais…
« Le médicament en lui-même est formidable, mais le fait qu'on puisse le fabriquer sans bénédiction officielle, ça pourrait poser problème… »
« C'est… ça l'est ? »
« Mais les gens de la ville ne savent pas que la bénédiction de Red est spéciale. Pour la vente normale, il suffit de dire que Red a une bénédiction qui permet d'utiliser la Préparation intermédiaire. »
« Mais si quelqu'un a la compétence supérieure d'herboriste, Analyse de préparation, il peut retrouver la recette à partir du médicament. »
« Red, t'es vraiment calée en connaissances sur les bénédictions. Une compétence supérieure propre à une bénédiction, personne ne la connaît d'habitude. »
Connaître la bénédiction de l'adversaire, c'est connaître son jeu.
Cette règle vaut aussi pour les monstres, avec quelques rares exceptions.
Certaines races ont des bénédictions qui leur sont propres, mais la plupart sont les mêmes que chez les humains. Surtout dans le monde des monstres, les cinq bénédictions les plus courantes sont Guerrier, Barbare, Voleur, Mage noir et Prêtre. Si on sait ce que ces bénédictions permettent, on peut prédire le style de combat de l'adversaire.
Dans mon cas, comme je ne peux pas compter sur mes compétences, j'ai essayé de combler par la connaissance. J'ai remarqué très tôt que la bénédiction de Ritt ici présente était Éclaireuse des esprits, et qu'elle avait la magie des esprits comme atout.
Il y a eu une période où, devenu incapable de briller au combat, je m'enfonçais dans les rangs ennemis pour cerner leurs capacités et transmettre les contre-mesures à mes camarades.
En tout cas, jusqu'à ce qu'on doive affronter de plus en plus souvent l'armée principale du Roi Démon, les « Asura Démons ». Ces types sont les seuls êtres, animaux compris, à ne pas posséder de bénédiction. On les appelle aussi les ratés de Dieu.
Mais à la place, ils fusionnent entre Asura Démons pour acquérir de nouvelles capacités.
Je ne sais pas si cette info est exacte, mais il est certain que les Asura Démons utilisent un système de compétences que je ne connais pas.
« Enfin, à Zoltan, il n'y a pas d'herboriste capable d'utiliser des compétences supérieures. Tant qu'on fait du commerce dans la ville, je pense que ça ira. Comme tu es le seul à pouvoir le fabriquer, la quantité qui passerait chez les colporteurs serait de toute façon minime. »
« Tant mieux. Alors je dirai aux clients que j'ai une bénédiction qui me permet d'utiliser plusieurs Préparations intermédiaires, si on me le demande. »
« S'il te plaît. Mais du coup, si tu le dis trop, on va te demander pourquoi tu ne vends pas de médicaments de niveau intermédiaire. Donc seulement si on te le demande. »
« Je ne vais pas aller mentir de mon propre chef. »
Mieux vaut ne pas mentir. Si on ne ment pas, on n'a pas à craindre que le mensonge soit découvert.
Le silence est d'or, disait un ancien héros.
« Un ancien héros, hein… »
Ritt l'a dit avec une certaine émotion. Les héros de l'époque où les elfes des bois dominaient le continent relèvent presque du conte de fées. Beaucoup doutaient de leur existence réelle, mais l'apparition de Ruti, une vraie héroïne, a prouvé que la bénédiction de Héros existe, et les héros du passé ont été réévalués.
Aujourd'hui, des archéologues et des bardes fouillent les bibliothèques des vieilles villes et les fresques des cités abandonnées à la recherche d'archives et d'histoires sur les héros.
« Ça n'a plus rien à voir avec le moi d'aujourd'hui. »
Pour moi, en effet, ce n'est plus qu'une histoire sans lien.
***
On a pas mal causé dans l'entrepôt, on dirait.
Quand j'ai relevé la tête, le soleil couchait et le ciel rouge allait être avalé par la nuit.
« Dis, on mange ? »
« Je mange ! »
Quand elle répond avec tant d'entrain, ça met du cœur à l'ouvrage pour cuisiner.
Je suis retourné dans la cuisine, me demandant quoi préparer.
« Ceci dit, j'ai pas fait les courses. Avec ce qu'il y a… »
J'ai découpé des cuisses de poulet en gros morceaux, que j'ai mis à mijoter avec de l'eau et du gingembre râpé. Quand la viande s'est attendrie, j'ai ajouté des pommes de terre coupées en deux et des œufs durs.
Quand les pommes de terre sont devenues tendres, j'ai jeté des pâtes dedans, assaisonné avec du sel et des herbes… et c'est prêt.
Des pâtes à la soupe, style du Sud.
En voyage, jeter l'eau de cuisson des pâtes, c'est du gâchis, alors je fais souvent des pâtes à la soupe. Cette recette vient de là. J'espère qu'elle plaira à Ritt.
Depuis mon arrivée à Zoltan, j'ai presque jamais cuisiné pour quelqu'un d'autre.
Un peu tendu, j'ai apporté les bols à table.
***
« C'est bon ! »
« Tant mieux. »
Ritt a retiré son bandana, s'est assise et mange mes plats avec un air délicieux.
Voir quelqu'un apprécier sa cuisine, ça fait toujours plaisir.
« Du coup, je vais pouvoir manger ta cuisine tous les jours ? »
« Hein ? Ah, ouais. »
Apparemment, elle compte venir tous les jours.
Bah, préparer les repas pour mes camarades, c'était un de mes plaisirs, alors pourquoi pas.
« Tu manges à quelle heure le matin ? »
« Vers sept heures et demie. »
« Alors faut que je me lève tôt. Quand on est aventurier, les jours sans quête, on a tendance à traîner au lit. »
Visiblement, elle compte venir le matin aussi. Donc trois repas par jour chez moi. Comme je peux pas lui verser un vrai salaire, lui préparer à manger, c'est pas mal.
Demain, la table sera plus animée.
« Dis, je paie, on installe un bain. »
« Un bain ? Ça serait chouette, mais te faire faire ça… »
« C'est bon, c'est bon, je m'en servirai aussi. »
Elle a l'intention de se laver ici, à la maison.
Mouais ?
« Y a qu'un lit simple, par contre. Faudra que j'en achète un demain. »
« Heu, ouais ? »
« Mes affaires perso sont dans ma boîte d'objets. Les meubles, je les ai laissés dans l'ancienne maison. »
C'est un peu précipité, on dirait…
« Ahaha, on dirait pas que tu emménages chez moi ? »
« Ahaha, vu que j'emménage chez toi, c'est normal, non ? »
« Hein ? »
« Hein ? »
Attends, depuis quand j'ai dit qu'elle emménageait ? Certes, le bâtiment est assez grand vu qu'il y a la boutique, mais l'espace de vie n'est pas si large.
« Mais je l'ai dit au début. Je prends ma retraite d'aventurière pour travailler ici. »
« Ah, ouais, t'as dit ça… Hein ? Pourquoi ça veut dire emménager ? »
« Bah, je prends ma retraite et je bosse ici, donc vivre sur place, c'est plus pratique, non ? »
« Ah, ouais, c'est… c'est vrai ? »
« C'est sûr. »
« C'est sûr… »
C'est sûr, ça ?
En résumé… en gros, Ritt va vivre chez moi.
« Heu, ouais ? Non non, attends, c'est pas terrible, ça ? »
« Pourquoi ? »
« Bah, vivre ensemble, ça veut dire plein de trucs… »
« C'est quoi, ce "bah" ? Avant, on dormait dans la même tente. Là, y a plus de distance qu'à l'époque. »
« C'est vrai qu'en bivouac, tout le monde dort ensemble. »
« Alors c'est pareil. On est "camarades", non ? »
« Heu ? Ouais, c'est vrai, on est camarades. »
« Alors y a pas de problème pour dormir dans la même pièce. »
« C'est vrai. »
« C'est sûr. »
C'est sûr, hein.
« Bon, je vais me laver, j'utilise la salle de bain. »
« Ah, ouais, t'as des vêtements de rechange ? »
« Y en a toujours dans ma boîte d'objets. »
« C'est… comment dire, ça va comme ça ? »
« Y a un chouette jardin ici, si j'ai le temps demain, je les ferai sécher au soleil. »
« Ouais, alors je t'aiderai. »
« C'est bon, c'est bon… Vraiment, c'est bon ? »
« Ouais, on les étendra dès le matin. »
… Au fait, on dort dans la même pièce ?
Je veux dire, y a qu'une chambre, c'est sûr.