Je me rends compte que le soleil a bien baissé.
Bientôt il teintera le ciel de rouge, et le crépuscule enveloppera la ville de Zoltan.
Nous sommes assis face à face de part et d'autre de la table, et la conversation bat son plein sans queue ni tête.
« Hé, Red. »
« Quoi, Ritt ? »
Ritt me fixe droit dans les yeux.
« Moi aussi, je peux travailler dans cette boutique ? »
« Hein ? »
Une voix bête m'échappe malgré moi. Je n'avais pas du tout prévu ça.
« Red & Ritt, herboristerie. Tu ne trouves pas que ça sonne bien ? »
« Att, attends un peu. Tu es l'une des deux seules aventurières de rang B à Zoltan, quand même. »
« Je prends ma retraite d'aventurière. »
« Non non, attends, attends ! »
Qu'est-ce qui lui prend, à Ritt ?
Avoir envie de bosser dans une boutique où pas un client n'a pointé le bout de son nez depuis midi.
« Tu le vois bien, la boutique vient d'ouvrir et elle ne marche pas fort. Je n'ai pas les moyens d'embaucher quelqu'un. »
« Mais pendant que tu iras cueillir des herbes, qui tiendra la boutique ? La fermer pendant ce temps-là, ce serait du gâchis. »
« Grmf, bon, c'est vrai que… mais au fond, les clients… »
« Clients ou pas, on vient d'ouvrir. Ça va venir. Laisse-moi jeter un œil à l'intérieur. »
« Mmh ? »
Avec un air de celle qui sait tout, Ritt se met à arpenter ma boutique.
« Un comptoir, des étagères des deux côtés. Hum hum, c'est simple. »
« Je n'expose que des herbes communes. Celles qui sont rares ou demandent des précautions de stockage, je les garde en réserve ou je les cultive dans le jardin. »
« L'atelier est assez grand, on pourrait y caser deux herboristes de plus. »
« Engager des techniciens coûte cher, donc ce n'est pas pour tout de suite. »
« Et puis la cuisine, la salle de bains, la chambre, le salon où on causait tout à l'heure. C'est une chouette boutique, non ? »
« Hein ? »
En hochant la tête, Ritt se met à marmonner je ne sais quoi.
En tendant l'oreille, on dirait qu'elle fait des calculs.
« Vu l'échelle économique de Zoltan et tes compétences, Red, le revenu mensuel, une fois déduits les frais, l'entretien des équipements et les impôts, tournerait autour de 180 périls en pièces d'argent. »
« Quoi !? … Autant que ça ? »
En deux jours de cueillette, je vends mes herbes à la guilde des aventuriers pour environ 100 périls.
Et elle me dit qu'en boutique, ça ne ferait que 180 périls par mois.
« Sérieux ? Les herbes, c'est moi qui les ramène, donc pas de coût de matière première. »
« Les herbes, on n'en consomme pas des masses non plus. Contrairement à la guilde qui fournit les herboristeries en gros, ici on vend au détail aux clients et aux médecins, donc il faut du temps pour écouler le stock. Je pense qu'un aller-retour par mois pour la cueillette suffira amplement. »
« Grmbl… »
Ça se vend si peu que ça ?
Pourtant, les herbes servent à tout un tas de trucs.
« À la base, Red, tu es devenu chevalier tout de suite, et après tu as continué l'aventure avec le Héros, alors tu as peut-être oublié, mais le budget mensuel d'un citoyen lambda, c'est dans les 30 périls. »
« Ouais, je sais ça… »
« Une herboristerie ordinaire, si elle dégage 150 périls de bénéfice par mois, c'est déjà florissant. Les 180 périls que j'ai annoncés, c'est une projection optimiste, en supposant que les gens du coin connaissent la boutique et qu'elle tourne à plein régime. »
Les herbes rachetées par la guilde des aventuriers sont ensuite revendues plus cher aux herboristeries et aux marchands ambulants.
Je pensais qu'en vendant direct, je ferais plus de marge, mais en y réfléchissant, c'est normal : la guilde écoule les volumes parce qu'elle a les circuits de distribution.
Une boutique indépendante peut avoir du stock, mais il faut du temps pour le vendre.
Je me disais qu'en ouvrant boutique, ça roulerait tout seul, mais j'ai peut-être été naïf.
« Mais oui, au fond, 30 périls suffisent pour vivre. »
Ritt a raison. Moi, j'ai été adoubé direct, j'ai gravi les échelons et j'ai fini vice-commandant de l'ordre des chevaliers Bahamut.
À l'époque, mes frais de vie tournaient autour de 3 000 périls par mois. On me traitait comme un haut noble. J'habitais un manoir dans l'enceinte du palais, avec des servantes à mon service.
Quand je voyageais avec Ruti, les butins de guerre contre l'armée du Roi Démon et les trésors de donjons rapportaient des dizaines de milliers de périls, mais entre les élixirs hors de prix, les armes forgées dans des minerais rares qu'on remplaçait sans cesse, les dépenses étaient tout aussi folles.
Mon rapport à l'argent est peut-être un peu faussé.
« Je vois… Ceci dit, tu t'y connais drôlement bien. »
« Je suis quand même une princesse, j'ai étudié tout plein de choses à la cour. Et quand j'étais dehors, je faisais du garde du corps pour plein de boutiques, non ? Pour faire causette, je demandais aux patrons comment ils géraient leur affaire. »
Elle bombe le torse avec un « éhèn » triomphant. Son air me rappelle la Ritt batailleuse de nos débuts, et je ne peux m'empêcher de rire.
« Bon, après… Ce serait bien d'avoir un médicament qu'on ne trouve nulle part ailleurs, mais Red n'est pas un herboriste de métier, donc c'est pas comme s'il avait des recettes miracles sous le coude… »
« Hum, en fait, j'en ai peut-être une ou deux rares. »
« Eh, vraiment ? »
En réalité, l'élaboration de recettes n'a rien à voir avec les compétences. Une recette, c'est de la connaissance pure ; les compétences n'interviennent qu'au moment de la préparation.
Mais même si on trouve une recette utile, sans la compétence correspondante au niveau requis, on ne peut pas la réaliser. Donc concrètement, seuls les alchimistes ou herboristes bénéficiant d'une bénédiction se lancent dans le développement de nouvelles recettes.
Pourtant, moi, j'ai toujours cherché ce que je pouvais faire sans compétence propre. Et au fil du voyage, j'ai eu accès à des connaissances de toutes époques, jusqu'aux textes des anciens elfes.
Niveau savoir-faire en préparation, je ne crains pas la concurrence des alchimistes professionnels. Mais si je l'ébruite, ça m'attirera des ennuis, alors je me tais.
« Ça doit être dans la réserve. »
Même avec les connaissances, je reste limité aux préparations faisables sans compétence propre. Les anciens elfes n'ont d'ailleurs pas cherché à développer l'alchimie sans compétences. Du coup, ce que je fais, c'est de l'original. En croisant des savoirs de plusieurs époques, j'ai mis au point des remèdes réalisables avec la seule compétence de base « alchimie élémentaire ».
Ritt et moi gagnons la réserve.
« Les médicaments originaux qu'on peut faire à Zoltan, c'est ces deux-là. »
Je sors d'un tiroir une potion grise dans un flacon bon marché et une pilule grosso modo de la taille du bout de mon petit doigt.
« Quels effets ? »
« Celle-ci, je l'ai baptisée "potion multiplicatrice". »
« Po-po-tion mul-ti-pli-catrice ? »
« Ouais. Si tu la mélanges soigneusement à une potion magique du commerce dans une proportion de un pour cinq, puis que tu répartis le tout équitablement, tu obtiens cinq flacons à partir de l'original. »
Une potion magique n'est pas une herbe : c'une potion qui a enfermé un sort. La baie blanche sert souvent de catalyseur pour ces potions magiques.
La baie blanche n'a pas d'effet particulier sur le corps humain, mais en extrayant son jus et en y ajoutant divers ingrédients selon le sort qu'on veut stocker, on peut sceller la magie. Boire la potion déclenche le même effet que le sort.
Comme ça ne marche qu'en la buvant, les sorts scellés sont généralement des soins ou des buffs. Mettre un sort d'attaque dans une potion ne sert à rien, vu qu'il faudrait la faire boire à l'ennemi.
En revanche, les potions magiques coûtent un bras. Une potion de soin de niveau 1, la cure potion, qu'on trouve dans n'importe quelle ville, coûte déjà 50 périls : pour les gens du commun, les mercenaires de bas étage ou les gardes, c'est un remède d'urgence pour les situations critiques.
Quant aux aventuriers de rang C et plus, ils en boivent comme de l'eau après chaque combat pour affronter les gros monstres.
« La potion multiplicatrice coûte 5 périls en matières premières. Si je la vends… euh, disons 20 périls, quatre fois le coût. Comme ça permet de faire quatre extra cure potions qui valent 750 périls pièce sur le marché, je me dis que ça devrait partir, enfin… je crois… »
Ritt tient la potion multiplicatrice, fronçant les sourcils en la dévisageant.
Bah alors, je croyais que c'était révolutionnaire. En voyage, on l'utilisait pour multiplier les extra cure potions et les potions de puissance magique, et même Arès l'avait adoptée sans rechigner.
« Ça… ça ne se vendra pas. »
« Mensonge… Qu'est-ce qui cloche ? »
J'ai les épaules qui tombent. J'avais confiance, moi, et voilà qu'on me dit que c'est mort.
« Ce n'est pas une question de "clocher" ! Si tu la commercialises, la valeur des potions va s'effondrer ! Les gens n'auront plus qu'à payer le cinquième du prix actuel ! »
« Mais comme je suis le seul à savoir la faire, ça ira, non ? »
« Le simple fait que cette potion existe est un problème énorme… Si tu la mets sur le marché, la guilde des aventuriers, la guilde des marchands, la guilde des mages, l'Église de la Sainte Direction, et probablement même la guilde des voleurs ne te laisseront pas faire. »
J'essaie de rire, mais le visage de Ritt n'a rien d'une blague.
« C'est quand même une potion, hein ? Ce n'est pas un artefact magique à plus de 10 000 périls. »
« Un artefact à 10 000 périls, c'est une commande unique sur mesure. Ce qui fait tourner l'économie, ce sont les potions bon marché que n'importe qui peut utiliser. »
Devant mon air perdu, Ritt, qui me fixait, adoucit soudain son regard.
« Pukuku… Ahahahaha !! »
Elle éclate d'un grand rire et me tape dans le dos à tour de bras.
Je reste coi, sans comprendre.
« Désolée, mais je suis rassurée. »
« Rassurée ? »
« Je te prenais pour quelqu'un d'exceptionnel, toujours calme, capable de tout, qui fonçait dans les combats terribles contre l'armée du Roi Démon sans sourciller… Quand je pensais que c'était fini pour moi, tu apparaissais comme un éclair pour me sauver… Je te sentais à des années-lumière. »
« C'est pas si grandiose que ça. »
« Si, Red, tu es quelqu'un de grand. Cette potion, si tu la diffuses par étapes, sauvera des tas de gens et aidera même la guerre contre le Roi Démon. Mais là, je viens de réaliser que toi aussi, tu as des trucs que tu ne sais pas, des trous dans la raquette… et ça, jusqu'à tout à l'heure, je ne l'avais même pas imaginé. »
Ritt rit aux larmes, je ne sais trop pourquoi.
Je n'aurais jamais cru qu'elle m'idéalisait à ce point. Quand on s'est rencontrés, j'étais déjà en dessous du lot niveau combat. Et même après lui avoir sauvé la mise, Arès et Danan m'avaient vertement engueulé pour m'être précipité.
« Tu es déçue ? »
« Non, j'ai encore plus envie de rester avec toi. »
Ritt arrête de rire, relève son bandana du bout des doigts pour cacher sa bouche et détourne les yeux. Ses oreilles ont l'air rouges.
Moi aussi, je détourne les yeux, « heu, hum » je ne sais trop quoi dire, et je me gratte l'arrière de la tête.
« Ah, ouais, bon, ben… visiblement, gérer une boutique tout seul, c'est pas gagné. »
Bon, j'admets. Je n'ai pas du tout envie de repousser son affection. Au contraire, je suis heureux à un point qui m'étonne moi-même.
C'est sûrement parce que Ritt est une camarade du temps où j'étais Gédéon. Pour moi qui ai été rejeté, viré du groupe, le fait qu'elle me reconnaisse… ça veut dire que cette quête où je m'accrochais désespérément en sachant que j'étais un boulet n'était pas vaine.
« Quand tu as du temps… et le salaire, je pourrai pas payer grand-chose… mais si tu veux m'aider, ça me ferait plaisir. »
« Ouais ! »
Cette fois, Ritt ne cache pas sa bouche derrière son bandana. Elle sourit à pleines dents.