Puis le lendemain.
Aujourd'hui encore, c'est le travail, le quotidien.
« Allez, on bosse. »
« C'est bien d'avoir de l'entrain, mais t'as rien de spécial à faire, non ? »
Rit esquissa un sourire amer. C'est vrai, en fait.
« Un herboriste, c'est donc pas mal de temps mort. »
« C'est l'inverse du commerce à petit profit et gros volume. Cela dit, ça ne demande pas non plus des plombes pour fabriquer un seul meuble comme chez Stotchi, ni de tenir des dossiers patients comme le docteur Newman. »
Quelques ventes par jour suffisent à assurer un bénéfice confortable.
En plus, il y a la réapprovisionnement régulier en médicaments des différents hôpitaux que Newman m'a présentés, donc je suis tranquille.
« Au fait, comment ça se passe pour ton anesthésique, Red ? »
« Je compte joindre la documentation et le distribuer aux cliniques pour commencer. »
« C'est un nouveau médicament, donc ça va prendre du temps avant qu'il soit reconnu. Et l'antidote pour cette drogue, alors ? »
« Rien ne bouge de ce côté non plus. Même quand c'était toi qui tenais la boutique, y a pas eu plus de commandes, si ? »
« Non, l'affaire d'intoxication n'a concerné qu'un seul cas, à part celui que Red a soigné en urgence. »
Il y en a eu un, quand même.
« Mais la drogue elle-même se répand pas mal, paraît-il, d'après les rumeurs des aventuriers. »
Pas seulement à Zoltan, la drogue est un fléau qui gangrène toutes les villes.
Sur ce continent où tout le monde passe sa vie à se battre, utiliser des médicaments pour faire taire la douleur, c'est monnaie courante. Ces substances créent de l'accoutumance ; à dose contrôlée, y a pas de souci, mais avec une utilisation quotidienne au combat, ça vire à l'addiction, et on finit par en réclamer même quand on n'en a pas besoin.
Le fait que des antidouleurs à base d'opium, relativement bon marché, soient présents dans tous les foyers aisés ou presque laisse penser qu'il est bien difficile d'enrayer le mauvais usage des médicaments.
« Du coup, c'est quoi les effets de cette drogue ? »
« À la base, c'était homologué comme anesthésique pour supprimer la douleur, comme le médicament de Red. Mais si on en prend trois fois la dose normale, sans avaler, en le laissant sous la langue, ça procure euphorie et sentiment de libération, apparemment. »
Sacrée aventurière de rang B. Même en le faisant en à-côté, elle a sacrément bien enquêté.
« Ah, et j'ai pas trop compris non plus, mais… ils disaient qu'on pouvait « devenir un nouveau soi-même ». »
« Un nouveau soi-même ? C'est différent du sentiment de libération, ça ? »
« Ouais, les dealers insistaient lourdement sur le « nouveau soi-même » pour le vendre. »
Une drogue qui permet de devenir un nouveau soi-même ?
C'est quoi, ça ?
« Une potion magique ? Non, mais une potion magique, ça doit être liquide. »
D'ailleurs, une potion magique, c'est un mage qui insuffle manuellement un sort dans chaque flacon, donc impossible d'en produire en masse.
C'est incompatible avec l'idée de préparer de gros volumes à l'avance pour tout écouler d'un coup.
« Ceci dit, une potion magique n'est pas considérée comme un nouveau médicament, donc pas besoin d'autorisation. »
En fin de compte, c'est sûrement comme mes remèdes : un médicament dont l'efficacité vient de l'action des plantes. Quant au « nouveau soi-même », j'pige pas trop.
« Ça viendrait pas des Wild Elves, la recette de cette drogue ? »
« Pas possible. Si y avait une découverte pareille, ils l'exploiteraient pas à Zoltan, mais dans un coin à bien plus gros volume économique, et rien qu'en la fourguant à la Guilde des Alchimistes, ils se feraient une fortune. »
Les Wild Elves, ce sont des elfes qui refusent la civilisation et vivent au fin fond des montagnes. On les appelle ainsi depuis l'ère des Wood Elves, et certains savants pensent qu'ils sont les descendants directs des Anciens Elfes.
J'ai infiltré un de leurs villages une seule fois. Pas la moindre cabane, ils dormaient à la belle étoile comme des bêtes. Bien sûr, ils étaient tout nus.
Même dans cet état, ils n'avaient presque pas d'odeur corporelle, et malgré la saleté sur leurs visages et leurs corps, ça ne faisait que souligner leur vitalité elfique, au point d'en être beaux. Les elfes, c'est une race incroyable.
D'ailleurs, à force de mater la poitrine d'une elfe, je m'étais fait engueuler par Rit, chose rare. Ça me revient, tiens, nostalgique.
Les Wild Elves mènent donc une vie quasi bestiale, mais malgré l'absence d'écriture, ils détiennent un savoir immense. Rien qu'en rapportant un fragment de leurs connaissances dans le monde des humains, on peut se faire une fortune.
Cette drogue aussi, on peut soupçonner qu'elle vient des Wild Elves… mais je ne vois pas pourquoi ils iraient la vendre exprès à Zoltan, ville de frontière.
« Ils l'auraient vendue ailleurs avant de se faire virer, non ? »
« À Zoltan, les infos, ça rentre pas. »
Bon, arrête de te prendre la tête pour ça. De toute façon, y a pas de réponse.
À cet instant, la porte de la boutique poussa un grincement strident.
Un homme couvert de sang s'engouffra à l'intérieur comme s'il avait été projeté.
« Rit ! »
Avant même que je n'ouvre la bouche, Rit était déjà partie chercher médicaments et bandages. C'est ça, Rit. Je m'approchai de l'homme l'esprit tranquille.
« Ça va ? Laisse-moi voir. »
L'homme essayait de dire quelque chose, mais il semblait en pleine panique, les mots ne sortaient pas, il se contentait d'agiter les bras et les jambes en se débattant.
« Red, le sédatif ! »
Rit lança un petit flacon depuis le fond de la boutique. N'importe quel herboriste normal n'aurait jamais fait un truc aussi fou, mais entre Rit et moi, y a zéro risque de rater.
Sans quitter l'homme des yeux, je le maintins de la main droite et attrapai le flacon de la gauche. J'en ôtai le bouchon sur-le-champ et le portai sous son nez.
Son regard vacilla un instant, et il devint docile, comme vidé de ses forces.
« Bien. »
J'examinai rapidement ses blessures. Trois plaies graves, rien qu'à voir. Toutes profondes, entaillées par une lame épaisse.
Merde, faut soigner tout de suite, sinon c'est foutu.
Mais… faut aussi savoir ce qui s'est passé dehors.
« Rit, apporte juste l'hémostatique et les bandages. Après, tu peux prendre ton arme et aller voir ce qui se passe dehors ? »
« C'est pas un accident, hein. Compris. »
Rit me tendit les médicaments, saisit son shotel fétiche et sortit en surveillant les alentours sans baisser la garde.