Je rentrai à la boutique et demandai à Rit de tenir le comptoir pendant que je préparais les médicaments que je devais livrer demain au docteur Newman.
On entendait parfois des « Hein ? Rit-san ? » étonnés, mais il n'y eut pas de problème particulier.
« Les rumeurs vont se propager en un rien de temps. »
L'aventurier le plus fort de Zoltan avait raccroché pour devenir employé d'une herboristerie.
Une fois que ce serait su, ça ferait du bruit. Quand Rit était venue pour la première fois à la boutique, j'aurais menti si j'avais dit que je ne trouvais pas ça embêtant… mais maintenant, je n'éprouve plus ce genre de sentiment.
« Cela dit, quoi faire ? »
Devrais-je en parler à l'autre aventurier de rang B, Albert ? Pour lui, ça voudrait dire passer de deuxième aventurier de Zoltan à premier. Non, mais bon… on s'est parlé une seule fois avant, on n'a pas vraiment de liens.
D'ailleurs, un métier d'aventurier sans aucune protection sociale, sans prime de départ ni retraite à la clé, est-ce vraiment quelque chose qui mérite qu'on s'y tienne par obligation ? N'est-ce pas une profession libre où l'on devient aventurier quand on en a envie, et où l'on arrête quand on en a envie ?
« Ouais, ouais, que ça fasse du bruit ou pas, peu m'importe. »
Après avoir tourné le problème dans tous les sens, j'atteignis cette conclusion un peu désespérée, me convainquis moi-même, et décidai de me concentrer sur le travail restant, repoussant le souci à plus tard.
***
La journée touchait à sa fin, le soleil couchant s'apprêtait à disparaître.
Dans cette ville, le travail s'arrêtait un peu avant le coucher du soleil, et rentrer chez soi dans les lueurs du crépuscule était la norme. C'est pourquoi les commerces qui peuvent espérer les achats des gens qui rentrent restent ouverts un peu après le coucher du soleil, et le quartier de divertissement où se rendent les travailleurs ouvre de la fin d'après-midi jusqu'au cœur de la nuit.
Ma boutique, l'Herboristerie Red & Rit, ferme aussi au coucher du soleil, il me reste donc environ une heure avant de fermer.
Pour l'instant, Rit et moi sommes assis derrière le comptoir, à attendre les clients en bavardant de choses sans importance.
« Ah, tiens, moi, je veux boire de l'hydromel. »
« D'où ça sort-il, tout d'un coup ? »
« Non, aucune raison particulière, j'ai juste eu soudainement une envie irrésistible. »
« Ah, bon, ça arrive. Mais on n'a pas d'hydromel ici. »
L'hydromel, comme son nom l'indique, est un alcool fait à partir de miel. Ce n'est pas un alcool de luxe, mais il est un peu cher pour en boire couramment. Concrètement, un vin populaire coûte 0,25 peryl la bouteille — une pièce d'argent de quart de peryl — alors qu'une bouteille d'hydromel coûte 2 peryl, soit huit fois le prix du vin.
Pour info, une tasse de café coûte 0,01 peryl — une pièce de cuivre common. Un verre de whisky coûte 0,1 peryl — dix pièces de cuivre common.
Les allies de table et cidres en cruche, les amis du peuple, font 4 litres pour 0,5 peryl — cinquante pièces de cuivre common : deux pièces d'argent de quart de peryl.
Ce qu'on a en stock, c'est une cruche de cidre et une outre d'un alcool fort fait à partir de sève, que j'ai reçue en paiement des médicaments quand j'ai soigné un monstre blessé appelé Zoug que j'avais croisé dans la montagne il y a longtemps.
« Je peux aller en acheter un peu ? »
« Ouais, va-y avant qu'on ferme. »
« Merci ! Prépare un dîner qui va bien avec l'hydromel, hein. »
« Compris, du coup ce sera pain et plats un peu costauds. Grignoter des pommes en dessert en buvant, c'est pas mal non plus. Les ingrédients, je les ai achetés hier, ça devrait suffire. »
Quand j'acquiesçai, Rit partit comme le vent — non, pas une image, littéralement une bourrasque grâce aux capacités physiques surhumaines que lui confère sa bénédiction — et sortit de la boutique en un éclair.
« Mais enfin… pourquoi tout d'un coup de l'hydromel ? »
Et avec une telle énergie.
Pendant que je ruminais, sentant le temps s'écouler mollement, la porte de la boutique s'ouvrit et la clochette tinta.
« Bienvenue… »
Je clignai des yeux involontairement, vérifiant que je ne me trompais pas.
« Petite boutique. »
« Bonjour. »
Toujours aussi hautain et posé, l'homme qui était devenu le premier aventurier de la ville se tenait là : l'aventurier de rang B, Albert.
« Euh… quel genre de médicament cherchez-vous ? »
J'avais décidé de ne pas le voir, et c'est lui qui vient à moi.
« Hmph, je ne suis pas venu acheter de médicaments. »
« …… »
Qu'est-ce que c'est ? J'ai un mauvais pressentiment. Franchement, s'il n'est pas client, j'ai envie de lui dire de partir. Mais maltraiter Albert, qui a une certaine influence sur les aventuriers de la ville, nuirait à mon commerce à l'avenir.
Du coup, je décidai de me taire pour l'instant.
« …… »
« …… »
Pour quelqu'un qui dit ne rien acheter, il lorgne partout dans la boutique. Impossible de deviner ce qu'il a en tête.
« Tu te contentes de cette boutique ? »
Ah, il est venu chercher la bagarre ?
« Je suis satisfait. »
Mais je ne t'achèterai pas. Je répondis sans conviction.
« Ta boutique à toi, tes produits faits par toi, des clients qui les achètent, un revenu suffisant pour mettre de la couleur dans ta vie, une colocataire mignonne… »
« Colocataire ? »
J'en avais trop dit.
« Hum, bref, de toute façon je suis satisfait de cette boutique. Je ne sais pas ce que tu viens faire, mais tu perds ton temps, je ne répondrai pas à tes attentes. »
« Ignorer la vie d'en haut rend le bonheur bon marché. »
Il ricana avec ironie, mais pour quelqu'un qui a vécu comme vice-commandant des chevaliers, avec un train de vie noble, ça ne faitstrictement aucun effet.
J'appuyai ma joue sur ma main, afficha un air ouvertement ennuyé, et lui rendis la pareille.
« … Bon, peu importe. Écoute, D-rank. »
« Quoi, y a encore quelque chose ? »
« Je vais droit au but : c'est toi qui as tranché l'Ours-Hibou ? »
« Qu'est-ce que tu racontes, c'est toi qui as abattu l'Ours-Hibou. »
Je vois. Il a remarqué que c'est moi qui l'ai tué. Remarquer que les blessures s'étaient multipliées dans l'incendie, pour un pourri qu'il est, il a quand même les bases du rang B.
« La blessure mortelle sur l'Ours-Hibou n'a pas été faite par mon épée. C'est une lame plus émoussée, par exemple… l'épée en cuivre que tu as. »
« Hé hé, je suis un aventurier de rang D, moi. Y a pas moyen que je puisse trancher un Ours-Hibou. »
Au moment où je dis ça, une intention de meurtre jaillit du corps d'Albert.
Hé hé, sérieux ? Il compte attaquer pour tester ?
L'intention d'Albert fut claire tout de suite, mais impossible de savoir s'il compte s'arrêter au dernier instant ou s'il vise à tuer.
« Je repose la question : c'est toi qui as tranché l'Ours-Hibou, Red ? »
« Je te dis que c'est pas moi. »
Albert donna un coup de pied dans le sol.
En même temps, la longue épée qu'il tira de sa taille s'abattit sur mon épaule.
La pointe s'arrêta net à quelques centimètres de ma gorge.
« Whoa ! »
Avec un temps de retard, je tombai sur les fesses.
Albert ne cacha pas sa déception et me regarda de haut.
« Je pensais t'inviter à rejoindre mon groupe, mais c'était une erreur de ma part. »
Franchement, faire le faible, c'est pas de tout repos.
À ce moment, le vent souffla.
« Ah. »
Une rafale traversa le dos d'Albert. C'est la meilleure façon de le décrire.
Les deux épées de Rit fondirent sur Albert par-derrière.
Réagir à ça, Albert n'est pas manchot.
Mais sa posture était incomplète pour parer, et son épée fit *crac* — un son ridiculement sec — avant d'être coupée en deux par la lame de Rit.
Même s'il a pu annuler l'élan, Albert ne put que s'effondrer pour esquiver de justesse la lame de Rit. Par hasard, il se retrouva dans la même position que moi tout à l'heure quand j'avais fait exprès de tomber.
Mais c'était sa limite. Depuis cette posture, il ne pouvait pas esquiver la prochaine attaque. Pour contre-attaquer, son épée était brisée.
« Attends, Rit ! »
Je l'arrêtai en catastrophe. L'épée de Rit s'immobilisa net.
Tout en gardant ses yeux chargés d'une intention de tuer qui transperçait son adversaire, la pointe de son épée pointée droit sur le front d'Albert, Rit recula d'un pas.
« Ri, Rit !? Pourquoi tu es là !? »
« Albert, qu'est-ce que tu fais à mon homme ? Selon ta réponse, je te tue. »
« A, gu… »
C'est la vraie intention de meurtre d'une épéiste qui a croisé le fer avec l'armée du Roi Démon. Albert ouvrait et fermait la bouche, tremblant.
« Il dit qu'il venait m'inviter dans son groupe. Le coup tout à l'heure, c'était soi-disant un test. »
Quand je dis ça, Rit dévisagea Albert avec un regard glacial.
J'haussai les épaules, agitai la main pour dire que c'était bon.
Rit rangea son épée, l'air mécontente.
« Phew. »
Moi qui regardais, j'en ai eu des sueurs froides.
Albert se releva en titubant, regarda le comptoir où j'étais « jusqu'à tout à l'heure », puis se retourna vers l'entrée où je me tenais maintenant.
« Pourquoi tu es là… depuis quand ? »
« J'ai pas voulu me prendre le contrecoup de Rit. »
Albert pencha la tête, perplexe.
« Bon, dégage vite. »
« Hi !? »
Intimidé par Rit, il s'enfuit en courant.
« Red ! Ça va !? Tu n'es pas blessé ? »
« Y a pas de raison. »
« Tant mieux, celui-là a osé tirer son épée sur Red, c'est quoi son idée !? Fallait le trancher, non ? C'était de la légitime défense ! »
« On peut pas se permettre de trancher le seul aventurier de rang B de Zoltan. Même comme ça, il est nécessaire à Zoltan. »
« Vraiment ? »
Pendant qu'on parlait, l'intention de meurtre qui émanait de Rit se dissipa, et l'ambiance redevint normale.
« De toute façon, toi aussi t'en fais trop. Faire un truc aussi dangereux. Tu aurais dû contre-attaquer ! »
« Tranquille, tranquille, je pensais qu'il y avait neuf chances sur dix qu'il s'arrête avant. »
« Et s'il ne s'était pas arrêté, tu faisais quoi ? »
« Bah, à ce moment-là, je contre-attaquais. »
« Lame à peine à la distance de la peau, comment tu comptes contre-attaquer… tu ne me diras pas que tu peux vraiment le faire ? »
« Allez savoir. »
Bon, laissons ça.
« Mais dis donc, Rit, t'étais pas obligée de jeter l'hydromel que t'as pris la peine d'aller acheter. »
Je brandis le sac contenant la bouteille d'hydromel que j'avais attrapé au vol.
Rit rougit.
« Go, gomen, j'ai pas fait exprès. »
« C'est bon, merci. Quoi qu'il en soit, content que tu t'en fasses pour moi. »
J'avais bondi du comptoir pour attraper l'hydromel que Rit avait lancé. Après m'être donné tant de mal pour cacher mes capacités à Albert, exhiber une partie de ma force pour une bouteille d'alcool, c'est discutable… mais c'est l'alcool que Rit voulait boire, je détestais l'idée qu'elle le casse pour moi.
« Allez, c'est un peu tôt, mais on ferme. Une fois le pointage des ventes fini, on mange. Puisqu'on l'a acheté, profitons-en pour boire tranquillement ce soir. »
« … Oui ! »
J'ai un pressentiment que ça va devenir embêtant, mais profitons de l'instant présent.
Sinon, quand les vrais ennuis arriveront, ce sera nous qui perdrons.
***
Pourquoi de l'hydromel… je l'ai su bien plus tard, quand Rit me l'a raconté : dans son pays natal, les couples mariés prennent un mois de congé et profitent de leur lune de miel en buvant de l'hydromel.
Rit s'en est souvenue tout à coup, et a eu une envie irrépressible d'en boire avec moi… c'est ce qu'elle m'a avoué.
Évidemment, quand je l'ai appris, on a tous les deux fini rouges comme des tomates.