À environ mille cinq cents kilomètres à l'ouest de Zoltan.
Un cuirassé en acier progressait sur l'océan, crachant une fumée noire.
Dans la cabine, une jeune fille qui ne semblait pas avoir plus de dix-huit ans était assise sur un canapé, vêtue d'une robe.
C'était Leonor de Veronia.
Reine consort de Veronia, on pouvait dire sans exagération qu'elle était désormais la personne la plus puissante du royaume, la fin de vie de Geyserick approchant.
« Alors ? Salius a-t-il bougé ? »
À la voix de Leonor, claire comme un grelot, les deux princes qui étaient assis en position de lotus ouvrirent les yeux.
Tous deux mesuraient près de deux mètres, leurs corps privilégiés sculptés comme des statues.
C'était une beauté différente de celle, fine et souple, héritée des Hauts-Elfes par Salius — une beauté humaine et asura.
Silvério et Uzuku, les deux princes, ouvrirent lentement les yeux et offrirent à celle qu'ils appelaient mère un sourire aux dents blanches.
« Mère, Salius a enfin attaqué Zoltan. »
« C'est bien, très bien. »
Leonor dissimula sa bouche déformée derrière son éventail et rit avec élégance.
Bien sûr, Leonor n'était pas une elfe. Son âge dépassait largement soixante ans ; elle aurait dû entrer dans la vieillesse.
Elle maintenait la jeunesse de son corps grâce à divers médicaments et à la magie. Cette enveloppe charnelle avait été façonnée en y versant une quantité d'or impossible à porter.
Mais ce mot « enveloppe » ne désignait que l'apparence. Même avec l'alchimie et la magie, nul ne connaissait de méthode pour prolonger la vie.
S'il en existait une, le problème de la succession ne se serait jamais posé.
Leonor vieillissait elle aussi.
Elle ne pouvait plus bouger avec l'agilité d'autrefois. Ses membres étaient engourdis, ses doigts ne lui obéissaient plus comme avant.
Contrairement à l'« Archimage » de Misfia, la « Combattante » qui était la bénédiction de Leonor ne lui permettait pas de conserver sa force en vieillissant.
Bien qu'elle ait l'air d'une jeune fille, le corps de Leonor était encore plus affaibli que celui de Misfia.
« Ainsi, Rinrirara, Salius, et ma sœur aînée, c'en est fini pour elles. »
Un prétexte légitime pour les éliminer était né.
Il ne restait plus que ce navire amiral de la flotte du Roi Démon, le *Wendidart*, et les huit galions de la marine de Veronia dont elle avait saisi le commandement en profitant de l'absence de Rinrirara.
Les marins qui avaient refusé de se soumettre avaient été débarqués ; des mercenaires manœuvraient désormais les vaisseaux.
Une force amplement suffisante pour rayer Zoltan de la carte.
« Cependant, Mère n'avait pas besoin de venir en personne, n'est-ce pas ? »
La remarque de Silvério était fondé.
Contrairement à Misfia, Leonor ne possédait aucune compétence de combat, aucune pour commander une armée, ni pour manœuvrer un navire ou lire la météo.
Sa présence ici ne servait à rien.
Pourtant, Leonor secoua la tête.
« J'ai toujours fait attention à ma santé. Parce que je veux vivre plus longtemps que ma sœur. Qu'elle mène une existence désespérée tandis que je mène une existence heureuse. Plus ce temps sera long, mieux ce sera. C'est pour cela que je ne l'ai pas tuée. »
Leonor posa la main sur son flanc.
« Ce serait une maladie du foie. Je la contrôle avec des médicaments, mais après Geyserick, ce sera mon tour. »
« Hmm. »
« Vous le saviez aussi, n'est-ce pas ? La vision à mille lieues des princes de Veronia peut percer les contrées les plus reculées, elle ne saurait être incapable de discerner la maladie de leur mère qui se tient à leurs côtés. »
« Notre vision à mille lieux ne fait qu'entrevoir les environs de ceux dont nous connaissons le nom et le visage. On ne peut l'utiliser qu'une fois par jour. Quant à voir une maladie des entrailles, c'est impossible. »
« De plus, Mère a figé son apparence extérieure. Dans ces conditions, aucun signe de maladie ne peut transparaître. »
« Hohoho… Gardons cette version. »
Humains, elfes, démons, tous finissent par mourir.
Seuls les asuras en sont exempts.
« C'est pourquoi je dois voir de mes propres yeux ma sœur aînée souffrir et mourir avant de rendre le dernier souffle. »
Les prunelles de Leonor brûlaient encore de la haine envers sa propre sœur.
Précisément parce qu'elle pressentait sa fin, son cœur débordait de vitalité.
« Les humains sont intéressants. »
« Tout à fait. »
Les deux asuras aux allures de princes repensèrent à Geyserick.
Rongé par une maladie pulmonaire, affaibli au point de pouvoir mourir à tout moment, il s'accrochait à son souffle restant comme s'il attendait quelque chose.
S'ils enduraient de telles souffrances, et si, quelque effort qu'ils fassent, la mort identique les attendait au bout, des asuras résisteraient-ils comme le faisait Geyserick ?
Silvério comme Uzuku auraient probablement renoncé et accepté la mort. Même s'il s'agissait de leur ultime vie, sans possibilité de réincarnation, les asuras ne s'obstinent pas dans la douleur sans espoir.
Les humains sont intéressants.
C'est pour cela que tous deux étaient restés à Veronia, choisissant la méthode patiente de s'emparer du royaume sur la durée.
Geyserick, qui portait la rare bénédiction d'« Empereur » et était devenu roi conformément à ses aspirations.
Rinrirara, qui aurait dû faire carrière comme pirate grâce à sa bénédiction de « Pirate », mais était devenue générale pour Geyserick.
Misfia, qui possédait la puissante bénédiction d'« Archimage » mais avait fui sa patrie.
Et Leonor, qui ne détenait que la banale bénédiction de « Combattante », mais avait manipulé ces trois héros par la ruse et s'apprêtait à remporter la victoire.
« On ne pourra pas se satisfaire sans avoir vu la fin. »
« Ah, comment Mère va-t-elle mourir, moi, j'ai hâte de le savoir. »
Les asuras riaient de l'existence de Leonor et des siens comme s'ils parlaient d'une pièce de théâtre qu'ils attendaient avec impatience.
***
Cinq jours plus tard. Le quartier bas de Zoltan.
Je marchais en portant un panier rempli d'oranges.
« Frère Red, qu'est-ce que tu fais avec toutes ces oranges ? Tu vas faire de la confiture ? »
Tanta avait l'air de bonne humeur, sans doute venait-elle de déjeuner.
« Non, tu sais qu'il y a une réception entre le prince Salius et les hautes sphères de Zoltan ? »
« Oui, c'est pour ce soir, non ? M$^{me}$ Mistorm et Ruti et les autres ont réussi à tout arranger ! »
Le problème que posait le prince Salius lui-même restait entier, mais pour l'instant, tous les soucis concernant Zoltan — le registre des fidèles, l'attaque du quartier portuaire, et la vie de Maître Mistorm, qui est désormais l'un des nôtres — étaient résolus.
Le prince Salius avait versé l'indemnité promise pour l'attaque du port et retiré sa demande de remise du registre.
De son côté, Zoltan avait proposé de menus compromis pour sauver la face du prince d'une grande puissance — fourniture de vivres, autorisation pour les marins d'accoster dans le quartier portuaire — et la cérémonie de signature officielle, suivie d'une réception, devait avoir lieu cet après-midi.
« Et en plus de la réception du prince Salius, il y a un buffet pour les marins ordinaires dans une autre salle. C'est pour ça que j'apporte ces oranges. »
« Pourquoi c'est toi, Frère Red ? »
« Bonne question… En fait, il a été décidé que je préparerais quelques plats. »
« Vraiment ?! »
Je baissai la tête en souriant amèrement.
Je suis propriétaire d'une herboristerie, pas cuisinier.
« Mais la cuisine de Frère Red est délicieuse, alors tout le monde va être content ! »
« J'espère. »
Apaisé par le sourire innocent de Tanta, je ne pouvais pourtant cacher mon angoisse face à ce territoire inconnu qu'était la cuisine pour une telle foule.
L'estomac noué.
Comment en suis-je arrivé là ?… Il faut remonter un peu le fil de l'histoire.