Rinrirara affichait une mine hébétée, tandis que Misfia semblait ne pas savoir comment l'aborder.
Ruti, elle, ne daignait plus leur accorder la moindre attention, installée dans son fauteuil avec l'air détendu de qui considère l'affaire comme réglée. Enfin, parmi les personnes présentes, je suis probablement le seul à remarquer que Ruti est décontractée.
« Ah, euh, bon alors »
Et me voici, pour on ne sait quelle raison, propulsé au rôle de modérateur. Je suis totalement étranger à ce conflit intérieur de Véronia, mais comme les deux concernées ont cessé de parler d'elles-mêmes, je n'ai pas le choix.
« Est-ce qu'on peut considérer que vous acceptez nos deux exigences — la grâce pour Misfia et le refus de remettre le registre des fidèles — au motif qu'elles ne serviraient pas les intérêts du prince Salius ? »
« … Je n'ai jamais eu l'intention de laisser Sa Hautesse mettre la main sur le registre. Pour ce qui est de Misfia, disons qu'on laisse la chose en suspens. »
« Ça nous arrange. Zoltan n'en demanderait pas tant. Reste à savoir comment faire entendre raison au prince Salius pour qu'il renonce… »
« Mon séjour à Zoltan est de toute façon limité dans le temps. J'ai une montagne de choses à régler à Véronia. »
« Si c'est le cas, tant qu'on parviendra à garder Misfia cachée d'ici là, il n'y aura pas de problème. Passons au point qui vous concerne : la succession au trône du prince Salius. S'il s'avère impossible, comment renforcer son influence au palais royal une fois que le camp de Léonor aura pris le pouvoir ? »
Une fois la question de la succession tranchée, l'existence de Misfia perdra toute valeur d'échange pour les deux camps. La résoudre est sans doute la meilleure option.
Pour être honnête, je pense que la succession sera très difficile. Je ne connais pas les arcanes de la cour de Véronia, mais les droits au trône penchent pour l'autre camp, l'influence politique aussi, et la reine actuelle lui sert d'appui : un dispositif sans faille.
Quant au prince Ugs, je sais seulement qu'on le dit amateur de sport, un bel homme au corps d'athlète.
Je n'ai jamais entendu parler de talents politiques ou militaires particuliers, mais le fait qu'aucun scandale ne l'entache en fait déjà un prince héritier plus que correct.
En résumé, il n'y a aucune brèche par où le prince Salius pourrait s'infiltrer.
Et c'est sans doute Rinrirara qui en a la conscience la plus aiguë.
« Il n'y a d'autre choix que de maintenir une force assez considérable pour que le camp de Léonor ne puisse pas nous éliminer de force. »
« Mais avec ton caractère, tu n'as pas su rallier les factions adverses, si ? »
« Si je flatte le camp de Léonor et que cela déçoit mes propres partisans, que deviendrai-je ? »
« C'est justement là qu'intervient l'habileté politique. À contrecœur, je l'admets : Léonor excellait dans cet exercice. »
Rinrirara raisonne sur la base que le prince Ugs du camp de Léonor montera sur le trône. Misfia aussi. Toutes deux ont compris que la succession de Salius est désespérée.
Au début, il a fallu que je les relance pour qu'un dialogue s'engage ; peu à peu, le débat s'est enflammé, et ma présence n'est plus nécessaire.
À cet instant, un son de cloche parvint de loin.
« ? »
Une cloche sonne à l'extérieur.
Nous sommes dans une cave, donc le bruit est à peine perceptible pour qui n'a pas sa perception renforcée par sa bénédiction.
Mais très vite, tout le monde finit par l'entendre.
Ding ding ding ding ding !!
La cloche résonne dans toute la ville, assez fort pour atteindre la cave.
C'est le signal d'une situation d'urgence !
« Rit et moi, on va voir ce qui se passe là-haut. »
« Nous aussi, on y va. »
Ceux qui montent sont Rit, Galandin, l'évêque Shien et moi — quatre personnes.
Mieux vaut que la présence de Misfia ici ne s'ébruite pas, et pour contenir Rinrirara, la présence de Ruti est préférable.
D'ailleurs, selon la situation, Galandin et l'évêque Shien devront peut-être rejoindre directement leur poste.
« Attendez. »
Alors que nous nous apprêtions à sortir, Ruti nous retint.
« On y va tous ensemble. »
« Tous ? Toi aussi, Ruti, et Misfia aussi ? »
« Non, Rinrirara, Tise et les autres haut-elfes aussi. »
Non seulement Galandin et l'évêque Shien, mais même Rit nous lança, à Ruti et à moi, un regard inquiet.
« Compris. On y va tous ensemble. »
Pourtant, j'approuvai la proposition de Ruti.
« C'est plus sûr. Si quelque chose arrive ici, celle qui en pâtirait, c'est probablement Rinrirara. »
D'ailleurs, son visage affiche une perplexité évidente.
Ce qui se passe ne peut pas être un de ses coups montés.
L'emmener pourrait même s'avérer utile.
« Plus que jamais, vite, à la surface. »
Tous semblaient encore déconcertés, mais ils se remirent en marche vers le niveau supérieur, au son de la cloche.
***
Dehors, un garde, perché sur une tour de guet, frappait la cloche à en faire saigner les oreilles, pris d'une frénésie quasi folle.
Et dans les rues, les habitants du quartier central couraient vers le Conseil central de Zoltan — qui fait aussi office de forteresse — oubliant le maintien composé qu'ils arborent d'ordinaire.
« Qu'est-ce qui se passe ?! »
Galandin interpella l'un des gardes qui dirigeait l'évacuation des résidents.
« Galandin-san !! Et l'évêque Shien-sama !!! »
Le garde, livide, poussa un cri qui tenait du sanglot en reconnaissant Galandin.
Les riverains, entendant ce nom, s'arrêtèrent net et se massèrent autour d'eux.
Ne voulant pas attirer l'attention, je m'écartai discrètement de Galandin et de l'évêque Shien.
Bon, l'effet de surprise est un peu passé, mais je devrais encore passer pour le simple herboriste Red, normalement.
« Nous venons d'entendre la cloche et de sortir. Expliquez-nous ce qui se passe. »
« Oui… je ne sais que ce que le chef m'a dit, pas les détails… »
Le garde tremblait de tout son corps, comme s'il redoutait de prononcer la suite.
« On nous a ordonné d'évacuer les citoyens parce que Véronia attaque ! »
« Impossible !! »
Derrière Galandin, Rinrirara jaillit.
« Qu… qu'est-ce que vous… »
Saisissant le garde par le col, elle le pressa de questions avec une férocité terrifiante.
« C'est certain ?! Les navires de Salius ont-ils vraiment attaqué ?! »
« Je… je n'en sais rien ! Je vous dis que je n'ai fait que répéter ce que le chef m'a dit !! »
« Inconcevable ! Salius sait pertinemment qu'il ne doit pas mobiliser l'armée ! »
« Comment veux-tu que je le sache !… C'est… c'est douloureux !! »
Le garde tenta de se dégager, mais le bras de Rinrirara, qui le maintenait soulevé par le col, ne broncha pas.
Même le bras épais de Galandin, qui s'empressa de l'agripper par l'épaule, fut ignoré.
Mais —
« Lâche-le. »
Ruti prononça ces mots en posant la main sur le bras de Rinrirara.
Le corps du garde glissa simplement le long de ce bras, relâché.
« Kehok keho… Qu'est-ce que c'est que ce bordel ! »
Le garde marmonna, l'air mécontent.
Mais, par égard pour Galandin et l'évêque Shien, il ne dit rien de plus et reprit son travail d'évacuation.
Rinrirara contempla sa main, soudain inerte, avec stupéfaction.
Sa main tremblait.
Pourtant, le prince Salius a mobilisé l'armée ?
Rinrirara, qui commande les forces armées, est absente : faire marcher l'armée sans elle laisse une drôle d'impression. Et ce n'est pas une simple menace : si un autre pays envahit et occupe un territoire, fussent-ce les marches, les vassaux du royaume d'Avalonia et les évêques de l'Église de la Sainte Direction ne resteront pas les bras croisés.
Du point de vue de Salius, c'est un coup qu'on ne joue que lorsqu'on tient une carte maîtresse pour assurer sa succession… Je ne l'ai pas cru poussé à commettre une telle erreur de jugement.
Mais s'il a vraiment fait marcher l'armée, il n'est plus question de prendre son temps.
Ruti essaie juste de profiter d'une slow life tranquille à Zoltan, pourquoi une telle situation doit-elle surgir ?
Je jetai un coup d'œil à Ruti : son attitude n'avait pas changé.
Pour l'instant, parmi les fuyards, personne ne porte de trace de combat. Du moins, aucun affrontement sérieux n'a encore éclaté.
« Quoi qu'il en soit, allons voir du côté du quartier portuaire. Par contre, Galandin et l'évêque Shien feriez mieux de regagner vos postes respectifs. »
Sur les mots de Rit, les deux hommes acquiescèrent.
« C'est entendu. Désolé, mais on compte sur vous. »
« Ma position m'empêche d'agir librement, c'est frustrant. Je vous confie Mistorm. »
Sans faire montre de leur âge — ils doivent frôler les soixante-dix ans —, ils se faufilèrent avec une aisance déconcertante dans la foule pour rejoindre leurs subordinates.
Vigorieux, malgré tout. On comprend que les gens de Zoltan comptent sur eux.
« On y va. »
Je tapai sur l'épaule de Rinrirara, encore raidie.
« Ah, ah… »
Elle vacilla, penchant la tête sur ses jambes qui flageolaient, mais finit par marcher droit.
Elle avait été subjuguée par la pression de Ruti, sa bénédiction de « Héros » libérée à plein. Un être humain ordinaire se serait évanoui sans surprise.
Rinrirara, elle, ne semble pas s'être rendu compte qu'elle avait eu peur.