Une fois la conversation de Ruri avec Jinkuro terminée, elle quitta la pièce et croisa Marize dans le couloir.
« Oh Ruri, je viens de me renseigner sur Tsujihiko comme tu m'avais demandé. Et sur le gamin, Kazuta. » Marize avait chargé son équipage d'enquêter sur Tsujihiko pendant leur visite de la ville, et grâce à leur dévouement envers elle, ils avaient mis sa requête avant leur propre plaisir de découvrir une ville étrangère, si bien qu'ils avaient rapidement rassemblé beaucoup d'informations sur Tsujihiko, qu'ils lui avaient transmises.
« Hmm, donc il a des subordonnés. Je m'en doutais un peu quand même. » « Alors quoi, on fait une descente dans sa tanière ? » « Marize… Je crois que la façon de penser d'Olivia a déteint sur toi… et pourquoi tu me fusilles du regard maintenant ? »
Ruri fut un peu surprise par la réaction de Marize, qui avait l'air répugnée par ce commentaire.
« Pour le dire franchement, il n'y a pas grand-chose qu'on puisse faire. Je n'ai pas l'autorisation d'agir de mon propre chef, et toi tu es une étrangère, donc si tu fais du mal à quelqu'un ici, ça pourrait causer toutes sortes de problèmes. » « Je n'y avais pas pensé… »
Marize voulait vraiment aider Kazuta. Par sens de la justice et de droiture, mais principalement par compassion.
Elle était douloureusement consciente de ce qu'il ressentait. Elle avait aussi perdu ses parents, mais elle avait un oncle qui avait pu la prendre en charge. Kazuta n'avait personne, sauf un petit frère. Ce n'était pas quelqu'un qui pouvait le protéger, mais plutôt quelqu'un qu'il devait protéger. Même Marize avait eu une vie moins dure que Kazuta.
Alors elle voulait vraiment faire quelque chose pour lui, sachant à quel point il était douloureux de se trouver dans une situation similaire.
Mais elle ne pouvait pas se permettre d'agir dans la précipitation. Elle savait que son oncle l'employait principalement pour son propre bénéfice, mais elle lui était encore redevable. L'équipage du navire avait aussi placé sa confiance en elle, donc elle ne pouvait pas les embarquer tous dans une affaire personnelle.
« Bon, je n'ai pas dit qu'on ne pouvait rien faire, juste pas grand-chose. Bref, il y a deux choses que j'aimerais que tu fasses. »
En entendant cette requête, Marize réfléchit un instant avant d'acquiescer fermement.
Elles avaient appris que le père de Kazuta faisait des petits boulots pour les gardes.
Il ne gagnait pas beaucoup, mais il avait un fort sens de la justice, que Kazuta admirait. Alors quand il se mit sur la piste d'un voyou en ville, Kazuta n'y prêta pas plus attention que ça.
Ce voyou était Tsujihiko, qui se révéla bien plus violent que ne le pensait le père de Kazuta. Une fois que Tsujihiko réalisa qu'on le filait, il retourna la situation, découvrit où habitait le père de Kazuta, et s'y introduisit de nuit.
« Vous deux, ne sortez pas quoi qu'il arrive ! » Tandis que le père tentait de repousser l'intrus, la mère emmena les deux enfants et les cacha dans un placard.
« Hmph, voilà ce qui arrive aux enquêteurs en herbe minables. Enfin, votre sang n'était pas si mauvais que ça. »
Dans l'obscurité du placard, Kazuta serra son frère contre lui de toutes ses forces. C'était le seul moyen qu'il trouva pour étouffer le cri qui lui montait à la gorge.
Une fois le silence retombé dehors, il’ouvrit le placard et découvrit les restes de ses parents. Leurs corps étaient déchiquetés, tout leur sang avait été aspiré, ils ne ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient de leur vivant.
Leurs voisins évitèrent les deux enfants dévastés, de peur de devenir les prochaines cibles s'ils leur portaient aide. Tout le monde pensait que les gardes pourraient venger les enfants, mais ils étaient impuissants face à un vampire comme Tsujihiko.
Alors Kazuta décida de le faire lui-même.
Sur son chemin, une fille nommée Ruri l'arrêta et le convainquit de rentrer chez lui. Après un moment, il y repensa, et réalisa qu'il n'y avait aucune raison d'accorder autant de confiance à quelqu'un qu'il venait à peine de rencontrer.
La nuit commençait à tomber quand il décida d'y retourner, et il ouvrit sa porte pour venger ses parents.
Mais dehors, il trouva quelqu'un d'inattendu qui l'attendait.
« Pourquoi tu… » « Où tu vas ? Il est tard. »
Il fut choqué de voir Marize là.
La réouverture du port de Sashimi avait été un projet mené de façon plutôt précipitée, avec des estimations largement gonflées quant à l'activité de la ville, ce qui avait conduit à la planification et aux travaux de quartiers entiers qui ne furent jamais peuplés. Démolir les bâtiments inhabités coûterait trop cher, alors on les laissa à l'abandon pour l'instant.
L'un de ces grands bâtiments, prévu à l'origine pour être vendu comme une demeure de marchands, avait été repris par Tsujihiko. Et comme qui se ressemble s'assemble, il se trouva vite un suivi de malfrats.
Au fil du temps, le ciel s'assombrit dehors jusqu'à ce que ce soit la nuit.
Certains des sbires de Tsujihiko montaient la garde autour de la demeure, tous appartenant à des espèces dotées d'une bonne vision nocturne. Il y avait aussi beaucoup de lumière de lune, donc approcher la demeure sans être vu semblait impossible.
L'un d'eux sentit une légère brise lui effleurer la joue, et un instant plus tard s'effondra inconscient. La même brise sembla faire le tour de tout le bâtiment, tranchant la gorge de tous ceux qui montaient la garde.
À l'intérieur de la demeure, Tsujihiko et ses hommes de main buvaient joyeusement, mais soudain Tsujihiko baissa sa bouteille.
Un instant plus tard, il fit un pas en arrière, esquivant l'attaque de quelqu'un qui venait de sauter du plafond après s'être infiltré.
L'assaillant tenait un katana en prise inversée. Si Tsujihiko n'avait pas esquivé, il aurait été tranché net du sommet de la tête.
« Tu as esquivé. » Commenta-t-elle, sans avoir l'air surprise, en se relevant.
Les torches illuminèrent une fille vêtue d'un kimono bleu, le visage couvert d'un masque de lapin. Mais elle semblait être elle-même une demi-humaine lapin, car une vraie paire d' oreilles de lapin dépassait derrière le masque, ce qui lui donnait une apparence vraiment bizarre.
« C'est le déguisement le plus idiot que j'aie jamais vu. Qui t'envoie ? Les gardes ? »
Le reste des hommes dans la demeure se mirent à saisir des armes et à l'encercler, mais elle ne semblait pas inquiète.
« Je suis juste une meurtrière. »
Cette étrange réponse fit rire les hommes aux éclats. Certains sentirent qu'il y avait une raison plus profonde à sa venue en solitaire, mais ils étaient minoritaires.
« Ne te la pète pas maintenant ! »
L'un des hommes, armé d'une grosse matraque, fut le premier à attaquer.
À peine bougea-t-elle, l'autoproclamée meurtrière fit tournoyer son katana bleu, provoquant un jaillissement de sang depuis le torse de l'homme. Il ne lui fallut qu'un instant invincible pour le tuer, et en un clin d'œil elle attaqua à nouveau, en tuant d'autres.
Ceux qui restaient virent leurs camarades tomber morts les uns après les autres, et comprirent qu'ils devaient être plus prudents.
« Attaquez tous en même temps. » L'adjoint de Tsujihiko donna l'ordre. Peu importait à quel point quelqu'un était entraîné, il était difficile de parer des attaques venant de toutes les directions à la fois quand on est en infériorité numérique. C'était l'une des stratégies les plus fondamentales.
Même s'ils n'étaient que des voyous sans véritable entraînement, ils pouvaient utiliser la force brute et le nombre pour prendre l'avantage. Il leur fallait juste quelqu'un de suffisamment capable pour leur donner des directives générales.
« Attaquez droit comme une flèche ! » En tout cas, ça marcherait sur la plupart des ennemis.
« Ugachi. » Des sphères d'eau apparurent autour de la meurtrière, qui se mirent ensuite à tourner en spirales acérées, tournoyant et creusant les torses des voyous.
L'adjoint parvint à se baisser à temps pour sauver sa vie, mais quand il se releva, il se trouva face à face avec la meurtrière. Elle tenait son katana bleu dans la main droite, et une dague que personne n'avait vue dans sa main gauche, qu'elle brandit simultanément pour trancher la gorge de l'adjoint.
« Tsk, je suppose qu'il ne reste plus que moi. » Tsujihiko grommela, voyant qu'il ne restait plus que lui et la meurtrière. À présent, il pouvait supposer que tous les autres dans les autres pièces de la demeure et dehors avaient été tués aussi, et cette supposition était correcte.
Et évidemment, Tsujihiko ne ressentait rien pour ses sbires tombés.
Les sandales en bois de la meurtrière claquant contre le sol alors qu'elle fonçait en avant à une vitesse fulgurante. Mais son attaque fut bloquée par la lame de Tsujihiko, avec un clang retentissant. Son second coup fut aussi dévié.
Voyant que ses attaques ne toucheraient pas, la meurtrière sauta en arrière, et Tsujihiko éclata d'un grand rire.
« Ta première attaque était Suimonka, suivie d'Ugachi, et maintenant Asagiri. Ce sont toutes des techniques Urado-Mori, et je les connais aussi. » Tsujihiko était de lignée Urado, mais comme il était au bas du registre familial, il n'avait autant d'autorité que les serviteurs les mieux placés. Alors pour favoriser sa descendance, on l'avait mis à étudier avec les Urado-Mori, qui étaient un cran au-dessus des serviteurs.
« Être un pion pour la famille principale m'ennuyait alors je suis juste parti, mais j'ai continué à maîtriser et analyser leurs techniques, parce que je ne voulais pas me faire tuer. »
Tsujihiko avait l'air d'avoir la vingtaine, mais il avait vécu au moins dix fois plus longtemps, les vampires ayant une durée de vie extrême. Il avait passé tout ce temps à pratiquer des moyens de contrer les techniques Urado-Mori.
« Je vois que tu es habile, mais tu n'es pas aussi puissante que la personne qui m'a laissé cette cicatrice à l'époque où je courais encore sous le nom d'Enfant Chasseur de Têtes. »
En disant ça, il désigna une longue cicatrice de coupure sur sa joue.
« Je vois, donc les techniques Urado-Mori ne marcheront pas… »