En entendant Ruri, Marize remarqua enfin que le petit garçon à la peau hâlée avait essayé de voler le katana de Ruri. Le visage de l'enfant se figea, réalisant qu'il avait fait une bêtise.
« Aïe ! Lâche-moii ! » « Mm non, tu ne t'en tireras pas si facilement. »
Il n'avait même pas l'air d'avoir dix ans, alors peu importe à quel point il se débattait, il n'avait pas la force nécessaire pour se libérer de l'emprise de Ruri.
« Excusez-moi, y a-t-il un problème ? » « Ah, oui, ce gamin... »
Le propriétaire de la boutique vint voir ce qui se passait, et Mariza tenta d'expliquer, mais fut rapidement interrompue.
« Désolées, on pourrait avoir une portion de thé et de dango en plus ? » « …D'accord. »
Plutôt que d'expliquer, Ruri demanda plus à manger. Le propriétaire sembla un peu confus un instant, puis afficha un large sourire et retourna à l'intérieur.
« Bon, pourquoi ne pas commencer par nous dire pourquoi t'as fait ça ? » Ruri força l'enfant à s'asseoir avec elles et commença à l'interroger, mais il se contenta de tourner la tête et refusa de répondre, bien décidé à garder le silence.
« Hmm, c'est embêtant. »
Même s'il n'était qu'un enfant et qu'il avait été interrompu avant d'avoir pu faire quoi que ce soit, c'était tout de même une tentative de vol. Ruri servait la famille qui régnait sur ces terres, elle ne pouvait pas simplement l'ignorer. Elle voulait au moins savoir pourquoi il avait fait ça, mais l'enfant semblait déterminé à ne rien dire.
« Les voilà, thé et dango pour trois. » Le propriétaire revint avec leur commande. Ruri la récupéra et posa une assiette avec des dango et une tasse de thé devant l'enfant.
« Tiens, mange. Je sais que ça a l'air d'un pot-de-vin avec de la nourriture, mais je saurai pas quoi faire si je connais pas ton histoire. »
« …J'en veux pas. » L'enfant se détendit juste un instant avant que son visage ne se renfrogne à nouveau et qu'il repousse la nourriture. « Je suis pas un mendiant. J'ai pas besoin de votre pitié. »
« Et t'es qui, toi ? Tu viens d'essayer de me voler quelque chose, ça fait de toi un criminel. Si tu veux pas parler, alors vole pas en premier lieu. »
« Hé, Marize ?! »
Sans crier gare, Marize se mit à parler sèchement à l'enfant, sans tenir compte de son âge. Même Ruri en resta stupéfaite.
« Ruri est gentille avec toi et essaie de raisonner avant de te livrer aux gardes. Alors qu'est-ce que tu devrais faire ? Rester muet ? Si c'est ce que tu veux, vas-y, piétine sa gentillesse, je m'en fiche, mais ce qui arrivera après sera de ta faute. »
D'une certaine façon, Marize se revoyait un peu dans cet enfant. Elle avait été déraisonnablement méchante avec Olivia par le passé, mais Olivia avait répondu par la gentillesse et l'acceptation. Pourtant, même après tout ça, Marize avait encore du mal à vraiment apprécier Olivia, et elle retrouvait la même attitude chez l'enfant.
Les mots de Marize semblèrent toucher une corde sensible chez le gamin, car il cessa de se plaindre.
Ruri essayait toujours de comprendre ce qui avait pris Marize, qui venait de dire que l'enfant avait eu ce qu'il méritait et se bourrait les joues de dango.
« J'ai besoin d'une arme puissante pour me venger. » Après un moment de silence, l'enfant expliqua enfin sa situation. « Tsujihiko a tué mes parents. Les armes ordinaires ne peuvent pas le tuer, alors il m'en faut une puissante. J'ai entendu dire à quel point ton katana était spécial, alors j'ai essayé de le prendre. »
« Oh, euh… je suis désolée… » « C'est qui, ce Tsujihiko ? Un bandit ou un truc du genre ? Pourquoi tu le dis pas aux gardes ? »
Ruri grimça de douleur émotionnelle en réalisant que l'enfant avait pris ses absurdités au sérieux, alors Marize dut continuer à poser les questions. Si l'enfant disait la vérité, ils avaient affaire à un meurtre, et c'était le genre de chose que les gardes et les autorités locales devaient traiter.
« Ces types peuvent rien faire. Un paquet sont déjà allés l'arrêter, mais il les a tous tués, et maintenant ils veulent plus s'en mêler. Y a même des rumeurs qui disent qu'il serait en fait l'Enfant Décapiteur… » « L'Enfant Décapiteur ? » « Vous connaissez pas l'Enfant Décapiteur ? » « Je viens juste d'arriver de Seperion. Je sais rien de ce pays. » « L'Enfant Décapiteur, c'est le meurtrier du Passage du Décapiteur. »
Le Port de Sashimi se trouvait dans le Pays de Kanon, les différents territoires de Reibana ayant des noms différents des familles qui les contrôlaient. Non loin se dressait le Mont Seppou, qui marquait la limite entre le Pays de Kanon et le Pays de Toyomi, et l'Enfant Décapiteur était un tueur en série mystérieux qui y était apparu une fois.
L'Enfant était vraiment petit, d'où son nom, mais il courait comme le vent. Cet enfant tuait tous les bandits qui se cachaient autour du Mont Seppou, laissant leurs têtes tranchées le long du sentier de montagne, qui finit par être connu sous le nom de Passage du Décapiteur une fois qu'il ne restait plus aucun bandit.
« C'est une légende locale ou quoi ? »
Marize semblait un peu sceptique sur toute l'histoire, mais l'enfant éleva la voix pour protester.
« Non ! C'est vraiment arrivé, y a une dizaine d'années ! » « C'est plus récent que je pensais. »
Marize avait l'impression que c'était une sorte de vieux conte transmis de génération en génération, alors elle resta un peu bête tout en continuant à siroter son thé.
« Un jour, l'Enfant Décapiteur a juste disparu, mais maintenant on dit qu'il est de retour. » « Hmm, je vois. On fait quoi, Ruri ? »
Tout lui semblait encore un peu étranger, mais elle était assez curieuse pour vouloir aller au fond de l'affaire. Mais Ruri faisait partie de la garde de la famille Urado, donc elle était plutôt proche des autorités. Ça devrait être facile pour elle de trouver un moyen de s'occuper d'un meurtrier comme ça.
« Il me semble me rappeler un certain Tsujihiko tout en bas du registre de la famille Urado… c'était toujours un gamin à problèmes, mais ça explique pourquoi les gardes normaux n'ont pas pu faire grand-chose contre lui… »
S'il faisait partie de la famille Urado, alors il était aussi au moins en partie vampire, ce qui lui donnait des capacités physiques accrues et des pouvoirs de régénération. Ces derniers signifiaient que même si on lui tranchait tous les membres, il survivrait. Les vampires peuvent régénérer leurs membres en un temps quasi nul, et les plus puissants peuvent survivre à une décapitation.
D'habitude, les seuls moyens de tuer un vampire, c'est d'utiliser des méthodes spécialisées, ou de faire appel à un autre vampire.
« Argh… je m'attendais pas à tomber sur d'autres problèmes ici. »
Ruri avala le reste de ses dango d'une traite et fit descendre le tout avec du thé, puis se leva, prête à partir, incapable de rester en place après avoir entendu ça.
« Mm… glou… Comment tu t'appelles ? Et t'as de la famille ? » « Euh… je m'appelle Wa… non, Kazuta, et j'ai un petit frère. » « Je vois. Alors tu dois rester en vie pour protéger ton frère. Je m'occupe du reste. »
Ruri paya leur repas et partit.
« Ah, hé, c'est quoi ce "je m'occupe du reste" ! En plus tu m'as même pas dit ton nom ! » « Oups, t'as raison. »
Ruri s'arrêta et se retourna, l'œil non caché par son cache-œil brillants alors qu'elle souriait.
« Je m'appelle Ruri. Je suis juste une servante. »
Ruri se dirigea vers l'auberge où logeait l'équipage du Béluga, pour tout rapporter à Jinkuro en premier.
« Mieux vaut pas que tu t'en mêles. » « Je m'en doutais. »
Jinkuro coupa court à l'idée de Ruri instantanément, ce qu'elle avait déjà anticipé.
« Si ce Tsujihiko est celui qu'on pense, alors j'doute que les gardes puissent faire quoi que ce soit contre lui, et ce sera à nous de le gérer. Mais on ne pourra le faire qu'une fois qu'on aura reçu un ordre formel. » « Combien de temps ça prendrait ? » « Faut compter environ une semaine entre l'examen des preuves et la procédure de désaveu. En fait, peut-être seulement quatre jours… »
Jinkuro calcula rapidement le temps dans sa tête, bien que ce processus ne puisse commencer qu'une fois que les gardes auront présenté l'affaire, et il était impossible de savoir quand ils le feraient.
« On a qu'à attendre jusqu'à là ? » « On a pas le choix. Les gardes sont chargés de la sécurité publique. Si on agit de notre côté en ignorant leur procédure, ça pourrait créer un très mauvais précédent. »
Intervenir dans quelque chose qui ne relevait pas de leur juridiction était une forme d'autoritarisme qu'ils voulaient éviter. Sinon, n'importe qui pourrait simplement ignorer le protocole et user de la force comme bon lui semble, excusant son comportement parce qu'il se sentirait dans son bon droit, et ça détruirait toute la hiérarchie d'autorité et l'ordre public.
C'était facile de dire que c'était une urgence donc on pouvait pas attendre la procédure, mais ça restait une décision très arbitraire. Mieux valait faire preuve de retenue et toujours suivre les règles, pour montrer aux gens qu'ils seraient toujours traités équitablement et éviter les futurs conflits d'intérêts.
C'était pour ça que les règles existaient en premier lieu, et le gouvernement devait donner l'exemple en s'y conformant en tout temps.
« Seul quelqu'un en dehors de la loi pourrait régler ça plus vite. Comme l'Enfant Décapiteur, à l'époque. » « C'est une blague bien sombre vu que c'était un tueur en série. »
C'était rare de voir Ruri réagir aussi sérieusement à une remarque en passant.