Le majordome Vance m'a indiqué où trouver un hôtel avant que nous ne partions en hâte, et la chambre qu'on nous a donnée est si bien meublée qu'elle rivalise avec celle du manoir Gardeland. Nous n'avions pas l'intention d'y séjourner, mais ils semblaient pourtant au courant de notre arrivée ce soir. C'est presque comme s'ils avaient anticipé tout cela.
Mais je suis déjà tellement submergé par tout ce qui s'est passé que je ne peux pas m'arrêter pour y réfléchir. Les parents d'Olivia étaient morts, et elle avait cru pendant si longtemps n'avoir plus aucun parent, pour retrouver une famille et la perdre de la sorte.
Pourquoi cela a-t-il dû arriver ? Pourquoi ça a-t-il dû se terminer comme ça ? Ophelia a peut-être abandonné sa famille, mais Olivia n'y était pour rien. Olivia a été dévastée quand Ophelia est morte. Même s'ils avaient leurs désaccords, ils devraient connaître la douleur de perdre un proche. Alors pourquoi ont-ils dû la repousser ?
Je suppose que c'est aussi de ma faute d'être un automate. Quoi que je fasse, je ne serai jamais un humain à part entière. Ce n'est pas seulement ce qui s'est passé aujourd'hui. Il y a eu d'innombrables fois où j'ai été fait prendre conscience de ma différence.
Il y a eu le moment où les aventuriers de Bamel l'ont remarqué, quand Mathias m'a désigné comme un produit inférieur, quand un aventurier qui m'a pris pour un meurtrier m'a traité de monstre, et quand on m'a refusé le secours parce que j'étais un automate magique.
Il y a eu maintes fois où j'ai été regardé comme une curiosité ou avec méfiance pour être un automate magique. Mais je m'en fiche, j'ai déjà accepté de ne plus être humain, ce n'est pas quelque chose que je peux changer. Je veux juste ne plus causer d'ennuis à Olivia.
Je ne suis pas humain, donc je ne devrais pas être vu debout à côté d'Olivia. L'affection qu'elle me montre ne fera que la faire passer pour quelqu'un qui souffre de pigmalionisme aux yeux des autres. C'est aussi pour ça que je veux qu'elle tombe amoureuse de quelqu'un d'autre, et pas d'un automate magique comme moi.
Je sais que ce n'est pas quelque chose que je peux forcer, et c'est pourquoi j'ai essayé d'esquiver ses avances, en espérant qu'avec le temps ses sentiments s'apaisent et qu'elle trouve quelqu'un d'autre.
Je n'arrive pas à croire qu'il y a eu un moment où j'ai vraiment cru pouvoir l'élever maintenant que ses parents sont partis. Je ne fais rien correctement. Je ne me supporte pas, à être aussi inutile encore et encore.
« Natalia. »
Olivia appelle mon nom, et quand je lève les yeux vers elle, je sens ses mains sur mes joues.
Je vois que Natalia rumine quelque chose, alors je l'appelle et lui prends les joues dans mes mains.
« Heu… Jeune Dâme ? »
Je lui écrase les joues pendant qu'elle parle, étouffant un peu sa voix.
« Tu te prends encore la tête ? Tu n'as rien à voir avec tout ce qui s'est passé aujourd'hui. » « Mai-mai… »
Je m'en doutais. Je ne sais pas si elle s'inquiète qu'ils aient découvert qu'elle était un automate magique ou que mon grand-père m'ait repoussée, mais ce n'était pas sa faute dans les deux cas, et je m'en fiche.
« Écoute, Natalia. Cette réception toute entière avait été montée pour éliminer tout lien que j'aurais pu avoir avec la noblesse. » « Qo-i ? »
Sa voix est pleine de confusion. C'est si drôle de l'entendre comme ça, vu comme elle fait toujours la sérieuse, que je ne peux m'empêcher de sourire.
« Je m'en suis rendu compte seulement tout à l'heure. Mais enfin, réfléchis, tout était bizarre. Si l'oncle Otis avait vraiment voulu que je redevienne noble, il serait intervenu pour t'aider ou m'aider, et il n'y a aucune chance que mon grand-père ne sache pas que j'y serais à l'avance. »
Je la relâche et ses joues écrasées reprennent leur forme.
« Je pense que l'oncle Otis n'a pas empêché les nobles de se moquer de nous, et que mon grand-père a dit toutes ces méchancetés parce qu'ils ne voulaient pas qu'on s'implique avec la noblesse en général. » « Mais pourquoi auraient-ils… »
« C'est vrai qu'on peut gagner beaucoup de soutien en étant parrainé par un noble, et même la guilde t'offre plein d'avantages, mais ça vient aussi avec plein de conditions, et on ne fait que le travail qu'ils veulent. Même Chris et Mathias à l'Académie de Magie m'avaient mise en garde là-dessus, en disant que je ne devrais pas céder. » « Je trouve quand même que c'était trop dur. Le marquis à la retraite a vraiment franchi la ligne avec tout ce qu'il a dit. »
« S'ils s'étaient retenus, d'autres nobles auraient essayé de se faufiler près de moi. Et je pense que mon grand-père essayait aussi de m'encourager, à sa façon. Si je veux être comme ma mère et mon père, je ne devrais pas fréquenter les nobles. » « Je vois… Es-tu vraiment sûre de ça ? Cette famille est le peu de parents survivants que tu as, c'était ta famille aussi. » « Non, Natalia. Ils auraient pu devenir ma famille, et ils ont choisi d'aider à leur manière. »
Je pense que Natalia repense au moment où j'ai perdu mes parents. C'est vrai que j'ai été dévastée à chaque fois que j'en ai perdu un, c'était horrible. Je n'arrêtais pas de pleurer. Mais j'ai réussi à me reprendre et à me relever grâce à tous ceux qui me soutenaient.
Natalia en fait peu de cas, mais c'est elle qui m'a le plus soutenue quand ma mère est morte. C'est grâce à la façon dont elle m'a aidée que j'ai de si forts sentiments pour elle.
Et maintenant, mon grand-père et mon oncle m'ont donné une leçon : ne pas faire aveuglément confiance à quelqu'un sous prétexte qu'il est de la famille, et ne pas me laisser manipuler par les nobles. C'est pour ça que je peux sourire maintenant. Pour que Natalia se sente mieux, et pour ne pas gâcher les efforts de mes parents.
« Ça va aller. J'ai encore toi et tous les autres, Natalia. »
Honnêtement, je préférerais avoir Natalia comme amante et pas seulement comme famille, mais je ne pense pas que ce soit le meilleur moment pour en parler.
« Vous êtes tous ma famille maintenant. »
Je regarde autour de moi et vois Clarissa assise par terre à nous observer, tandis qu'Akane se faufile près des pieds de Natalia. Toutes deux ont l'air inquiètes.
« Ouaf… Soubrette… » « … » « Vous deux… »
Ah, la voix de Natalia est un peu différente. Je suppose qu'elle est trop émue, ou qu'elle finit par baisser sa garde. Cela dit, Clarissa et Akane semblent plus inquiètes pour elle que pour moi. Je pense que c'est Natalia qui a été la plus blessée par cette réception.
« Reprends-toi. » « ! »
Clarissa bondit et se met à lécher la joue de Natalia, et Akane grimpe aussi sur son corps pour la serrer.
« N-non, arrête… J-je vais bien… »
Il y a quelque chose que j'ai remarqué chez elle, bien que je sois sûre qu'elle le nierait si je le lui demandais, ou peut-être n'en a-t-elle même pas conscience. Mais elle a toujours été comme ça. Elle ne cesse de se dévaloriser, disant qu'elle n'est qu'un automate magique, qu'elle n'est pas un être vivant, se rabaissant. C'est presque comme si elle croyait que personne ne se soucierait d'elle, quoi qu'il lui arrive.
À l'époque où Clarissa était encore notre ennemie, elle s'est tellement forcée qu'elle ne s'est pas réveillée pendant six mois. Puis elle a laissé le Roc Noir l'emporter. J'ai même entendu qu'elle avait fait quelque chose de similaire pour protéger Mir dans la forêt.
Je ne pense pas qu'elle comprenne à quel point j'étais angoissée à chaque fois. Elle ne réalise probablement même pas ce que ressentent Clarissa et Akane en ce moment, et même Erika serait inquiète pour Natalia si elle était là.
« Ça va, je vais bien. »
Natalia marmonne en caressant doucement la tête de Clarissa et d'Akane. On dirait presque qu'elle se le dit à elle-même.
« Je l'ai déjà dit, mais je ne te considère pas comme un outil ou un automate magique, et si tu refais ça, je serai vraiment en colère. Et je déteste quand tu ne prends pas soin de toi non plus. Je suis contente que tu m'accordes autant d'importance, mais je serai quand même triste si tu te blesses à cause de moi. » « … Je ferai plus attention. » « … Pourquoi ne pas dire simplement que tu ne le referas plus ? » « Je m'excuse, mais je suis toujours un automate magique. »
En tant que sa maîtresse, j'ai l'autorité pour lui donner des ordres qui outrepassent sa volonté, mais je ne veux pas m'en servir sauf si c'est vraiment nécessaire. Donc pour l'instant, je ne lui donne aucun ordre, c'est juste une simple demande.
« Reviens vers moi, quoi qu'il arrive. Si tu ne le fais pas, je te détesterai, Natalia. »
C'est un mensonge.
Je pense que Natalia se néglige toujours parce qu'elle réalise comment le monde la voit, mais essaie quand même de me protéger. Je ne peux pas la détester pour ça, donc ça n'arrivera pas, quoi qu'il arrive.
J'aime en fait à quel point elle est dévouée, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour ceux qui lui sont chers, ignorant toute la douleur. Mais je veux quand même qu'elle prenne plus soin d'elle.
« Jeune Dame… Oui, je promets que je reviendrai toujours. »
En disant ça, elle pose ses mains sur les miennes. J'ai le pressentiment qu'elle brisera encore cette promesse bientôt. Une forte prémonition me le dit. Quand j'ai touché ses joues tout à l'heure, j'ai senti que sa température corporelle était plus basse que celle d'un humain, et j'ai l'impression que nos sentiments sont décalés de la même façon.
Arrête, je ne peux pas penser à ça maintenant. J'ai décidé de passer à travers ça en souriant, sinon je ne ferai que rendre Natalia encore plus inquiète. Changeons de sujet.
« Au fait, il y a un grand lit dans cette chambre, pourquoi ne pas tous dormir ensemble dans le même lit ce soir ? » « Ouaf ouaf ! » « ! » « Hein ? Non, c'est un peu… » « Mais je me sens si seule ce soir, je pensais vraiment qu'on profiterait d'un moment ensemble en famille… » « … Je comprends, mais juste pour ce soir. » « Youpi. »
Natalia laisse tomber les épaules et soupire bruyamment. Désolée d'utiliser une méthode comme ça, mais je n'ai pas menti sur ma solitude.
« Ne t'inquiète pas, je ne ferai rien de cochon. » « Tu te rends compte que le préciser aura l'effet inverse ? »
Après ça, on enfile nos vêtements de nuit et on s'allonge à quatre. Moi et Natalia au milieu, avec Clarissa de mon côté, et Akane à côté de Natalia. Je pense que je vais pouvoir bien dormir ce soir.