« Vous dites être la fille d'Ophelia, mais quel rapport avec moi ? J'ai rompu avec elle, deux fois. La première quand elle a abandonné son poste de sorcière royale pour devenir aventurière. La seconde quand elle a amené je ne sais quel voyou en prétendant l'épouser. »
Ça tourne vraiment mal.
« J'aurais pu écraser cet aventurier à tout moment, mais je l'ai laissé partir par pitié. Et on a fini par me dire que c'était de ma faute. »
Arrêtez, s'il vous plaît.
« Mais maintenant vous vous prétendez ma petite-fille ? Vous n'éprouvez donc aucune honte à revenir ici ? Cessez de faire la gamine. »
J'ai vraiment envie de lui casser la figure, mais je sens Olivia retenir mon bras, et je parviens à me calmer.
« Je vois… »
Olivia répond doucement, comme si elle pesait chaque mot.
« Ne remettez plus jamais les pieds ici. Si je vous revois, je vous détruirai, vous et quiconque aura affaire à vous, sans rien laisser derrière moi. »
La lueur de ses yeux ne semble pas affaiblie par l'âge, la sévérité de ses paroles me fige sur place ainsi que tous les invités. Même à la retraite, sa voix a une telle puissance que nul ne peut douter de la réalité de sa menace.
« Je comprends, nous partons alors. »
Olivia fait une rapide révérence, puis me tire par la main pour m'emmener hors de la salle, pendant que je suis encore sous le choc. Nous retournons dans la pièce, rassemblons nos affaires, et quittons le manoir après avoir brièvement résumé la situation à Clarissa et Akane.
Après le départ d'Olivia, plus personne n'avait vraiment envie de prolonger la fête, alors on l'a annulée et tout le monde est rentré. Beaucoup d'invités amateurs de potins avaient des commentaires plutôt colorés en partant, on aurait dit un échec total… mais ce n'en était pas un.
« Tu as bien fait, père. »
Le marquis Gardeland à la retraite était dans sa chambre, regardant par la fenêtre, quand Otis, accompagné de sa femme, le remercia.
« Hmph, je n'ai fait que dire quelques mots. Tu devrais être avec Oswald, toute la fête était supposément organisée pour célébrer ses progrès après tout. » « Il était pleinement au courant du plan. Et je me rattraperai auprès de lui plus tard. » « Je n'arrive pas à croire à quel point vous êtes cruels tous les deux. Olivia était une si brave fille. »
Seule Lorraine était pleine d'indignation. Elle avait entièrement adhéré au plan au début, mais après avoir rencontré Olivia, elle avait essayé de l'arrêter. La jeune fille avait perdu ses deux parents, mais faisait encore de son mieux pour avancer, ce que Lorraine ne pouvait s'empêcher d'admirer. Elle aurait même laissé son fils Oswald l'épouser pour restituer à Olivia sa position de noble.
« Oui, c'était une très brave fille. Mais c'est justement pour ça qu'il faut la couper du monde de la noblesse. » « Bien… c'est vrai… »
La fille de la famille Pynemo avait essayé d'inviter Olivia à la rejoindre à l'Académie de Magie, mais comme Olivia avait refusé, la famille Gardeland était restée en retrait. Mais maintenant qu'Olivia avait obtenu son diplôme et deviendrait probablement une aventurière de renom, d'autres nobles apparaîtraient bientôt pour tenter de l'employer et de se servir d'elle.
Ophelia détestait la façon dont sa noblesse l'enchaînait, alors elle a rejeté ses origines et s'est bâti un nom par ses propres efforts. Sa fille Olivia en avait été profondément impressionnée et voulait suivre ses traces, mais les nobles allaient bientôt essayer de la retenir.
Pour l'en empêcher, Otis avait imaginé un plan.
« Je suis sûr que tout le monde comprend qu'employer Olivia, c'est se faire un ennemi de notre famille. Personne n'essaiera plus de l'enchaîner. »
Otis en avait déjà parlé avec d'autres nobles alliés à lui.
Toute la fête était un prétexte pour stopper ces nobles aux liens plus distants avec la famille. Même s'ils voyaient la maison Gardeland comme une ennemie, ils n'oseraient pas encourir la colère de l'ancien marquis.
« Je ne peux m'empêcher de m'inquiéter. » « Ne t'inquiète pas, il y a déjà quelqu'un de prêt à donner sa vie pour protéger Olivia. Elle veillera sur elle quoi qu'il arrive, et elle tient déjà une place très importante dans la vie d'Olivia. »
Alors qu'Otis disait cela, Lorraine dut acquiescer à contrecœur. Ce serait trop égoïste de mettre quelqu'un en cage avant qu'il puisse battre des ailes correctement.
« Hmm… »
L'ancien marquis continua de regarder par la fenêtre la nuit sombre dehors.
Les cheveux noirs d'Ophelia avaient souvent été comparés à l'obscurité de la nuit. Ceux de sa fille étaient aussi d'un beau noir, bien que la forme ressemble davantage à celle de son père.
« Merci beaucoup. »
Quand Olivia passa près de lui en quittant la fête, elle chuchota cela d'une voix si basse que lui seul put l'entendre.
Ces mots seuls lui dirent qu'Olivia avait deviné tout leur plan.
Il fut plutôt stupéfait par sa perspicacité, compte tenu de ses difficultés dans les études et de sa personnalité franche.
« Juste… ne suis pas ses traces de trop près. »
Le vieillard marmonna cela à la fenêtre, d'une voix si basse que son fils et sa belle-fille ne purent l'entendre. Il n'y avait personne pour l'entendre, mais cela n'avait pas d'importance. Cela dit, il ne convient pas à un vieillard de laisser les jeunes générations remarquer ses soucis.
Dans sa calèche sur le chemin du retour, Knox Teg Lauftonier se remémora ce qu'il avait vu là-bas.
Un automate magique si élaboré qu'on pouvait le prendre pour un humain n'était rien de moins qu'impressionnant. Il était difficile de penser qu'un autre disciple d'Ophelia ait pu accomplir un tel exploit.
Knox et Ophelia s'étaient rencontrés par le passé, quand elle était encore étudiante, et même à son jeune âge, elle possédait déjà une haute maîtrise de la magie et une grande inventivité, ce que Knox avait clairement remarqué.
Mais il leur était difficile de vraiment se comprendre, car elle soutenait pleinement les automates magiques dotés d'une volonté, tandis qu'il s'y opposait fermement.
Créer un automate magique entièrement autonome revenait presque à construire un humain artificiel, capable de pensée et d'émotion. Mais en même temps, ils ne seraient jamais considérés comme humains.
Leurs corps resteraient mécaniques et non organiques, et ils seraient à jamais liés aux ordres de leur créateur. Même s'on leur donnait plus de liberté, le créateur y imprimerait encore ses convictions personnelles, ce qui pourrait mener quelqu'un à construire autant de gens soutenant ses propres idéaux qu'il le voudrait. Et Knox ressentait du dégoût à l'idée de créer la vie uniquement pour une chambre d'écho.