Quelques jours après la résolution de l'incident des Rufus, Charlotte fut officiellement nommée par son père à la tête des opérations de secours, et se retrouva réunie avec plusieurs nobles dans le manoir du duc Pynemo.
« Notre approvisionnement en matériel de secours et notre aide aux sinistrés progressent. C'est entièrement grâce à votre réaction prompte et précoce, aussi vous avez ma plus sincère gratitude. » « Que dites-vous, je n'ai fait que remplir mon devoir en tant que l'un des vicomtes de Seperion. C'était ce que je devais faire. » « J'approuve les propos de Lord Feullade. Nous ne faisons qu'honorer nos obligations. »
Alors que Charlotte s'inclinait avec révérence, Godwin et Otis, assis face à elle, balayèrent ses remerciements d'un geste de la main, en souriant.
Il y avait tant des roturiers que des nobles parmi les victimes, et s'il était de leur devoir de maintenir la paix, ils avaient manifestement réagi de manière proactive pour mettre fin à l'incident au plus vite, avant de se joindre aux efforts de secours de Charlotte.
Même si Charlotte était l'héritière de la famille Pynemo, elle n'en restait pas moins une étudiante, et il était difficile de dire si elle aurait pu obtenir de tels résultats sans leur aide.
« Mais ce n'est pas seulement nous, nous avons aussi reçu beaucoup d'aide de la part du peuple. Surtout des compagnies marchandes, qui ont fourni des vivres gratuitement. Je me suis assurée de les rembourser correctement par la suite, cela dit. »
Comme l'avait dit Otis, ils avaient obtenu une aide considérable de diverses compagnies marchandes, qui fournirent médicaments, nourriture et vêtements. Le Nekome Store figurait parmi elles.
« C'est vrai, elles ont aussi été d'une grande aide. »
Charlotte, Otis et Godwin savaient que ces compagnies n'agissaient pas uniquement par bonté d'âme. Elles espéraient sans doute une juste compensation une fois la situation revenue à la normale, tout en améliorant considérablement leur image auprès du peuple. Cela n'annulait pas la réalité de leur aide, aussi les nobles ne condamnaient-ils pas cette tactique de communication.
Par-dessus cela, les aventuriers qui avaient prêté main-forte furent autorisés à garder toutes les parties de monstres prélevées sur les Rufus pour en user à leur guise, tandis que ceux abattus par les gardes de la ville ou les nobles furent vendus à la guilde, l'argent servant à financer les opérations de secours. S'agissant d'une horde menée par un monstre unique nommé, leurs restes rapportèrent une somme conséquente.
« D'après les rapports que nous avons reçus, la horde de Rufus a quitté son habitat habituel parce que le Terra-King Garan était engagé dans un combat. » « Le Terra-King n'est-il pas une espèce protégée ? » « Oui, nous enquêtons encore sur le groupe qui a violé cette interdiction. Apparemment, ils étaient nombreux, mais je ne peux pas imaginer qu'ils viennent de notre pays ou de Pivana. »
Otis mentionna Pivana, un pays voisin de Seperion, qui s'étendait dans le désert de Derbidenies. Ils avaient jadis été enlisés dans une guerre territoriale, mais c'était du passé et ils entretenaient désormais des relations amicales, sans être particulièrement étroites. Ils respectaient la décision de la guilde des aventuriers de classer certains monstres comme espèces protégées, et ils vouaient un profond respect au Terra-King, si bien qu'il était difficile d'imaginer qu'ils aient eu quoi que ce soit à voir avec l'attaque.
Leur nombre indiquait qu'ils ne pouvaient pas être un simple groupe d'aventuriers, mais plutôt une organisation plus vaste. Cela avait pu éveiller des soupçons au sein du pays. Toutefois, les enquêteurs secrets dépêchés à Pivana avaient rapporté que c'était improbable, et qu'aucun tel groupe n'y existait.
« Il est difficile de dire s'ils étaient impliqués, mais êtes-vous au courant du réseau secret de compagnies que le vicomte Barnard enquêtait ? » Godwin aborda ce sujet, et Charlotte frémit légèrement avant de répondre : « Vaguement, quelque chose à propos d'un pays ennemi occidental utilisant l'apparence d'une compagnie pour s'infiltrer ailleurs. »
Charlotte fit mine de n'en avoir qu'une connaissance limitée. Elle ne comprenait pas pourquoi Godwin soulevait ce point, aussi voulut-elle rester prudente. Pourtant, ce qu'il allait dire ensuite suffirait à briser son sang-froid.
« Il s'avère que ce réseau de compagnies s'est aussi étendu à Pivana. » « Quoi-?! En êtes-vous certain ?! » « Nous n'avons pas encore de preuve concrète, mais c'est très probable. »
Charlotte réprima l'envie de s'affaler sur le canapé pour fixer le vide du plafond, et préféra prendre de grandes inspirations pour se calmer, puis but la tasse de thé posée près d'elle.
« Je vous présente mes excuses. » « Ne vous en faites pas, ce n'est rien. »
Charlotte s'excusa d'avoir haussé la voix, bien que Godwin ne parût pas contrarié.
Elle avait déjà soupçonné que le réseau de compagnies pourrait avoir un lien avec l'affaire, et elle participait d'ailleurs aux efforts pour l'éradiquer de Seperion. Cependant, apprendre qu'il avait déjà un tel impact sur un pays voisin alourdissait considérablement la menace. Il restait difficile d'évaluer l'ampleur de son influence à Pivana, mais il y avait un risque qu'ils deviennent des ennemis de Seperion, qui n'hésiterait pas à riposter. Cela mènerait à une situation complexe, à multiples facettes, que, aussi fort que soit Seperion, il serait ardu de gérer.
Seperion était un pays multiethnique qui avait traversé de nombreuses guerres lors de sa fondation. Si certaines nations maintenaient une neutralité à son égard, beaucoup le considéraient secrètement comme un ennemi. Il y avait aussi des tensions dans les régions incorporées, certaines races restant réticentes à cohabiter avec d'autres.
La famille Feullade appartenait à une tribu qui avait succombé à Seperion lors de sa fondation, quand Seperion s'empara de leurs terres. Aujourd'hui encore, des survivants de cette tribu considéraient la branche principale comme des parias.
« C'est un problème plus grave que je ne l'avais prévu. » « Ce n'est pas quelque chose qui doit t'inquiéter, Charlotte. C'est notre travail. » « C'est vrai. Nous n'avons pas encore pris notre retraite, et nous devons travailler correctement pour que la nouvelle génération ne nous prenne pas pour de vieux fainéants. »
Alors que Charlotte désespérait en mesurant l'ampleur de l'affaire, Godwin apaisa ses craintes, tandis qu'Otis parlait avec un sourire audacieux. Les deux nobles se regardèrent ensuite, pouffant comme deux gamins malicieux sur le point de faire une farce.
« Hahaha, c'est rassurant. Je vous laisse faire alors. » L'énergie des deux avait un peu rejailli sur elle, aussi se détendit-elle et rit-elle à son tour.
Quelques heures passèrent après la fin de la rencontre avec Godwin et Otis. Un serviteur vint alors informer Charlotte que les invités de sa seconde réunion de la jour l'attendaient dans le salon du manoir.
Elle s'y rendit et y trouva Olivia Eto Gardeland assise, avec sa servante automate magique debout derrière elle.
« Merci d'être venue. J'irai droit au but, je t'ai appelée pour discuter de l'incident des Rufus il y a quelques jours. » « Hein ? Les Rufus ont encore fait quelque chose… ? »1