La nuit tomba rapidement.
Wei Tianchong guettait depuis l’intérieur d’un buisson aussi haut que lui. Il fixait l’horizon pendant que sa marionnette veillait loyalement à ses côtés.
Les minutes passèrent et les ténèbres s’épaissirent, mais le renard ne donnait toujours aucun signe de présence.
Wei Tianchong se fatiguait de plus en plus. N’ayant jamais enduré beaucoup de privations, il ne voyait dans cette vigile qu’une corvée fastidieuse et agaçante. Ses paupières commencèrent peu à peu à alourdir.
Dans un premier temps, il lutta encore pour rester éveillé. Mais la somnolence continuait de l’assaillir, et une pensée commença lentement à germer dans son esprit… J’ai une marionnette pour me protéger, je peux bien dormir un instant sans risque.
Et c’est ainsi qu’il sombra dans le sommeil.
Après un certain temps de repos, il sentit une bourrasque de vent lui donner des frissons.
Il ouvrit les yeux et constata qu’il se trouvait toujours dans le buisson. Tout était silencieux, sans le moindre mouvement visible.
« Oufff ! Rien ne s’est passé », soupira Wei Tianchong, soulagé.
Soudain, il eut le pressentiment que quelque chose n’allait pas. Wei Tianchong tourna la tête sur le côté et aperçut un petit renard roux aux poils soyeux, accroupi à sa droite. L’animal le fixait avec de magnifiques yeux bleus. Il avait une gueule longue et affilée ainsi qu’une queue touffue.
Le regard de l’homme et celui du renard se croisèrent.
« Ah ! » lança Wei Tianchong dans un cri perçant qui déchira le silence nocturne.
« Attrape-le ! attrape-le ! » hurla Wei Tianchong.
La marionnette fit quelques enjambées vers l’avant.
À cette vue, le renard pivota sur ses pattes et s’enfuit.
« À ses trousses ! » ordonna Wei Tianchong.
Le renard fonça rapidement, bondissant hors du buisson. De temps à autre, il retournait la tête pour regarder Wei Tianchong qui le poursuivait âprement, accompagné de sa marionnette. En un clin d’œil, ils eurent quitté le village de Wanxin pour pénétrer dans la forêt montagneuse.
Wei Tianchong cria en courant : « Pas question de t’échapper ! »
Mais il semblait incapable de reprendre l’avantage, son souffle déjà lourd. Il commença alors à ralentir.
Le renard vit qu’il ralentissait et s’arrêta net.
Il se retourna vers lui, un vague mépris perçant dans le regard.
Wei Tianchong fut submergé de colère. « Putain, il ose même m’attendre. »
Il reprit sa poursuite.
Voyant qu’il fondait à nouveau sur lui, le renard rebrousse chemin pour plonger dans les bois.
Par bonds et arrêts successifs, ils s’enfoncèrent de plus en plus profondément dans la forêt.
Chaque fois que les jambes de Wei Tianchong lui défaillaient, l’animal s’immobilisait pour le fixer.
Impuissant et furieux, Wei Tianchong grimaça : « Tu ne pourras pas courir éternellement ! »
Tandis qu’ils pénétraient davantage dans les entrailles de la forêt, Wei Tianchong se retrouva au bord d’un torrent de montagne.
L’eau y coulait à grand bruit, et la rivière était assez large pour interdire tout franchissement. Le renard s’y arrêta et se retourna vers lui.
Wei Tianchong éclata d’un rire satisfait : « Eh bien ? Où comptes-tu fuir maintenant ? Je savais bien que je finirais par t’attraper ! »
D’un pas assuré, il avança avec sa marionnette, tandis que le renard restait simplement là, assis, à l’observer.
Alors qu’il n’était plus qu’à dix pas du renard, Wei Tianchong sentit le sol sous ses pieds céder brutalement.
Un large trou venait de s’ouvrir devant lui.
Wei Tianchong poussa un hurlement en chutant dans le précipice, entraînant sa marionnette avec lui.
Le fond du fossé était composé de terre meuble, et comme Wei Tianchong avait déjà reçu un entraînement physique, la chute ne lui causa que quelques douleurs fessières, sans blessure grave. En relevant la tête, il comprit que la cavité faisait au moins cinq mètres de profondeur. N’ayant appris aucun sort de saut, il était incapable d’en sortir.
La tête du renard apparut au bord du trou. L’animal plongea le regard vers le fond et pencha la tête, comme pour mieux contempler la scène. Wei Tianchong put voir la moquerie transparaître dans ses yeux.
Assis à même le sol, son cœur s’emballa. « C’en est fini ! Je suis tombé dans un piège… Je n’arrive pas à croire que j’aie été dupé par le filet d’une bête démoniaque ! »
Si on ne pouvait dire de lui qu’il était le dernier à avoir été capturé par une telle bête, il était probablement le premier.
L’idée de pouvoir y laisser la vie le submergea de remords. Il se couvrit le visage de ses mains et se mit à sangloter.
Mais le coup fatal auquel il s’attendait ne se manifestait jamais. Le petit renard le lança quelques regards avant de disparaître dans les fourrés.
Wei Tianchong patienta un moment pour voir si l’animal refaisait surface, mais l’ennui prit vite le dessus et il s’endormit.
Il plongea alors dans un rêve.
Dans ce songe, il avait mené à bien la mission et était devenu l’Héritier Authentique de Yan Changfeng. Dès lors, sa progression en cultivation marcha à pas de géant, et il se retrouva bientôt à donner des ordres à l’académie, à la Secte du Bain de Lune, au Domaine des Nuées Roses, voire au Grand Cosmos Stellaire…
À sa gauche et à sa droite se tenaient ses lieutenants de confiance, Tang Jie et Shi Meng, tandis que derrière lui s’alignaient d’innombrables beautés telles qu’An Rumeng, Liu Hongyan ou Ping Jingyue. Toutes étaient prosternées à ses pieds, lui lançant des clins d’œil aguichés. Un palais céleste flottait également au-dessus des nuées, parcourant librement le monde entier ; partout où il passait, il était vénéré et adulé.
Satisfait de ses exploits, Wei Tianchong, perché au sommet de sa vie, se mit à rire bruyamment.
Mais… attends un peu. Pourquoi pleuvait-il ?
Fou de rage, il pointa le ciel du doigt : « Je ne t’ai pas dit de pleuvoir, mais tu oses défier mes ordres ? Arrête tout de suite ! »
Mais les trombes d’eau ne firent que s’intensifier, trempant instantanément le visage de Wei Tianchong.
Son visage ?
Wei Tianchong figea sur place. Le paysage devant lui bascula : toutes ces splendeurs s’effacèrent pour laisser place au museau d’un renard qui le léchait.
« Ah ! » s’exclama-t-il en sursaut. En bondissant, il cognat fort contre une paroi rocheuse, et c’est seulement alors qu’il prit conscience d’être dans une grotte.
Il tenta de saisir son arme dans la panique, mais découvrit avec effroi qu’elle n’était plus sur lui. Quant à sa marionnette, elle ne répondait à aucune de ses convocations pour une raison obscure.
Au milieu de la stupeur qui l’envahissait, une voix résonna : « Petit ami, ne paniquez pas… »
Parce que son cheval était mort et qu’il avait dû semer un moment le groupe de Ye Tianshang, Tang Jie ne parvint au village de Wanxin qu’au matin du jour suivant.
À son arrivée, il constata que Shi Meng était déjà sur place, vêtu d’une blouse de paysan.
Tang Jie esquisser un léger sourire, sortit un uniforme scolaire de son Sac de Graine de Moutarde et le lui lança par-dessus. « Quoi ? Ye Tianshang vous a tant chassé que vous avez même perdu vos vêtements ? »
Autrefois, Shi Meng aurait certainement fait part de son irritation, mais il arborait ce soir-là un sérieux inhabituel. « Le jeune maître a disparu. »
« Comment ? » Tang Jie sursauta. « Vous dites que le jeune maître a disparu ? »
« Oui, j’ai fouillé partout, mais impossible de le retrouver », répondit Shi Meng. Bien que son cheval ait été harassé jusqu’à faire de l’écume, il n’était pas mort, si bien que Shi Meng était arrivé un peu avant Tang Jie. Il avait parcouru tout le village sans trouver la moindre trace de Wei Tianchong.
« Serait-il passé à côté ? »
« Je me suis renseigné, apparemment il est venu hier demander des nouvelles du renard démoniaque. Mais personne ne l’a vu depuis hier soir. Et quelqu’un a aussi entendu des cris cette nuit. Vous pensez… » Shi Meng laissa planer un doute, mais Tang Jie saisit parfaitement sa pensée.
Soupirant, Tang Jie répondit : « Il semble qu’il soit parti chasser le renard démoniaque seul… C’est un problème. Je n’aurais pas dû le laisser sortir sans compagnie. C’était censé être un exercice pour le muscler un peu, et regardez où ça nous mène ! »
Il martela le sol du pied et cracha un juron : « Merde ! »
Sa colère était parfaitement visible.
« Ce renard démoniaque est faible, donc le jeune maître devrait bien arriver à venir à bout de lui », se rassura Shi Meng.
« Le souci, c’est que notre monde ne fonctionne pas uniquement à coups de poings ! » riposta Tang Jie sur un ton courroucé. « Les exemples de faibles surpassant des forts foisonnent ici-bas. Quelqu’un comme lui finira inévitablement par viser le miraculé qui renverse les rapports de force ! »
« Que devons-nous faire, alors ? » demanda Shi Meng, inquiet.
« Que pouvons-nous faire d’autre ? Le retrouver ! » décida Tang Jie en s’avançant d’un pas rapide.
Guidé par les indications des villageois, Tang Jie atteignit rapidement la zone proche du buisson où Wei Tianchong avait campé.
Après un regard circulaire, il expliqua : « Le jeune maître devait bien être ici, en faction contre ce renard démoniaque. »
« Et comment savez-vous qu’il faisait la faction plutôt qu’autre chose ? » demanda Shi Meng.
Tang Jie rétorqua, sec : « Vous croyez vraiment qu’il serait capable de concevoir quelque chose de meilleur ? »
« … »
En avançant, Tang Jie explora les lieux au moyen de ses techniques d’identification spirituelle. « Aucune forte fluctuation d’énergie spirituelle, donc aucun art de sort puissant n’a dû être employé. Bien sûr, une nuit s’est écoulée, les traces ont pu se dissiper. Mais comme aucun buisson n’a l’air abattu, il n’y a vraisemblablement eu aucun affrontement ici. Shi Meng, va vérifier de ce côté s’il reste des empreintes. »
Shi Meng s’y précipita, et tous deux commencèrent à patrouiller. Peu après, il lança : « Tang Jie, venez voir ici ! »
Tang Jie accourut et aperçut Shi Meng debout sur un buisson piétiné.
Tang Jie étudia attentivement l’arbuste et murmura : « Ce n’est pas le fruit d’une bagarre. On dirait plutôt qu’on y a dormi longtemps, sans bouger… Merde, serait-il tombé endormi ? »
Ils échangèrent un regard.
Quelqu’un au caractère de Wei Tianchong était effectivement capable d’un tel geste.
Tang Jie examina les abords et repéra quelques herbes écrasées. « Les marques sont profondes et lourdes, mais occupent peu de surface. C’est la marionnette qui a laissé ça. Nous sommes bien au bon endroit. »
La marionnette étant plus lourde, ses empreintes étaient naturellement plus visibles.
Tang Jie cueillit une tige d’herbe au sol et la tendit à Shi Meng. « Active le sort de traque ! »
Le sort de traque permettait de suivre la destination cible, mais il ne fonctionnait que sur des objets avec lesquels celle-ci avait déjà interagi, et le délai entre le contact et l’utilisation de la technique avait ses limites. S’il avait été trop long, l’aura laissée sur l’objet se serait dissipée, rendant toute traque impossible.
C’est pourquoi, malgré leur proximité constante avec Wei Tianchong, ils n’avaient pu recourir directement à cet art de divination. Ils devaient d’abord localiser l’endroit où il s’était arrêté.
Même si cette tige d’herbe n’appartenait pas à l’adolescent, le fait qu’il s’y soit longtemps allongé l’avait imprégnée de son aura. Le contact n’était pas non plus trop vieux, ce qui en faisait le support idéal pour la traque.
Shi Meng saisit le brin d’herbe et activa l’incantation. Une légère traînée d’énergie finit par se dessiner sous ses yeux, s’enfonçant dans la brume lointaine.
« Il a pris par là ! » hurla Shi Meng.
« Allons-y ! » lança Tang Jie, et tous deux s’élancèrent en avant d’un pas rapide.
Ils suivirent la piste jusqu’à un torrent de montagne, où ils remarquèrent enfin le large trou voisin.
Shi Meng désigna l’excavation du doigt. « Mon dieu ! Il est tombé dedans. »
Ils se regardèrent et poussèrent un râle résigné. Seules des personnes comme Wei Tianchong avaient cette chance unique de se retrouver coincées ainsi.
Tang Jie jeta un œil vers le fond. « Il n’y est plus. Shi Meng, continue la traque ! »
« Ça ne sert à rien », indiqua Shi Meng en secouant la tête. « L’énergie spirituelle est chamboulée autour de cet endroit. Quelqu’un a dû poser quelque chose ici pour empêcher toute surveillance. »