Le ton de Lu Cang était empreint de grossièreté.
Il s’était déjà replié au milieu du hall d’entrée de l’auberge.
L’auberge n’était pour ainsi dire plus très animée à cette heure.
Pourtant, quelques personnages traînaient toujours dans le vestibule.
Si son interlocuteur avait voulu passer à l’acte, il n’y aurait certainement pas eu autant de témoins.
Une barrière invisible protégeait déjà le corps de Lu Cang.
L’homme face à lui arborait une chevelure blanche et douce. Un léger sourire aux lèvres, il lança : « Détends-toi. »
« Si je voulais te tuer, pourquoi viendrais-je te rendre visite ? »
« Je ne veux pas te voir », répondit Lu Cang.
« Ne dis pas ça. »
« On m’a raconté que, après Iz, tu étais le plus grand génie de la magie…»
« J’ai aussi vraiment envie de rencontrer un tel prodige. »
En parlant, il fit un pas vers lui.
Quelqu’un qui venait également vers Lu Cang approchait du canapé, là-bas.
Deux personnes identiques.
S’agissait-il d’un sortilège ?
« Qu’as-tu en tête ? »
lança Lu Cang sur un ton calme.
« Rien de bien méchant. Je souhaite simplement t’apprendre quelques sorts, histoire de vérifier si tes talents sont à la hauteur des rumeurs. »
« Mais vrai comme les rumeurs le disent… huit ans…»
« Un mage qui s’est éveillé encore plus tôt que moi. » murmura presque inaudiblement derrière lui l’homme portant une jumelle.
« Le vieux tonton veut juste t’enseigner un sortilège. » poursuivit l’homme derrière lui avec une voix de moustique.
Lui apprendre des sorts ?
En réalité, durant cette période, Lu Cang était aussi allé chercher d’autres magies.
Mais ce n’est qu’en y allant lui-même qu’il put découvrir.
La magie en circulation dans le bourg de Rhein était étonnamment rare.
Il s’avérait que la plupart des techniques exigeaient l’achat de livres de magie, et un seul grimoire de deuxième palier coûtait vingt pièces d’or.
Et l’étendue des ouvrages vendus par la boutique de magie du bourg de Rhein était navrantament réduite.
Après avoir posé des questions, il apprit que, en vérité, la grande majorité des magies ne pouvaient s’apprendre qu’en entrant dans une académie pour étudier davantage ; une petite partie seulement était autorisée à circuler sur le marché.
Même ainsi, Lu Cang avait quand même appris auprès d’autres aventuriers quelques incantations d’autres sorts de deuxième palier.
Il ne connaissait guère que des techniques telle la Chute de pierre, la Flèche d’eau ou l’Éclair ; aucune de ces pratiques ne pouvait véritablement être qualifiée de redoutable.
Sans maître pour donner des leçons, tenter d’apprendre des sorts n’était effectivement pas chose aisée.
« Oh vraiment ? Quel sort est-ce ? » interrogea Lu Cang.
« Un sortilège fort amusant. »
'Héhé. Tu essaies vraiment de me bercer comme un enfant.'
'Malheureusement, je suis né en 1997 sur Terre, et j’étais déjà un simple salarié à la chaîne à vingt-huit ans.'
Lu Cang se contenta de marmonner dans sa tête, bien sûr sans jamais le prononcer à haute voix.
Son interlocuteur se moquait éperdument que Lu Cang ait l’intention de refuser.
Il entama la récitation : « Les liens cachés dans le vide se transforment en base invariable de toutes choses, portant l’Origine de tout ; si elle n’émane pas de l’Origine, alors tout sous le ciel est vide. Tout ce qui possède myriade de formes mais demeure immuable acquiert sa loi depuis la Source et devient l’Origine des Myriad Lois. »
'Salut le charabia.'
'Quel délire il balance ?'
'Il a fini sa rengaine en deux secondes pile ?'
'Qui peut bien chanter ça ? Lisez-le une seule fois et voyez si vous vous en souvenez !'
« Héhé, désolé, je n’arrive pas à apprendre ça. »
répliqua franc-play Lu Cang.
Même s'il l'avait su mémoriser, il ne voulait pas apprendre cette magie.
Iz l'avait prévenu.
La magie ne s'apprenait pas à la légère, surtout celle enseignée par des inconnus.
Certaines magies taboues vous perdaient dès le premier instant où on les apprenait.
Au mieux, elles se retourneraient contre vous ; au pire, elles attirent directement un dieu autre-monde pour prendre possession de votre corps.
Ce tonton invraisemblablement suspect qui proposait une technique aussi louche… seuls les imbéciles s'y laisseraient prendre.
« Tu n’apprendras rien ? »
« C’est un sortilège qui peut t’aider à te débarrasser de la malédiction du regard, tu sais. »
Après avoir refusé, Lu Cang s'apprêtait à partir.
Mais les paroles de son interlocuteur le firent stopper net.
« Tu ne veux pas que ton avancement dépende à jamais des faveurs de Kumilony, n'est-ce pas ? »
« Plus le grade d’avancement est bas, plus ta spiritualité sera forte. »
« Plus il est facile d’obtenir des bénédictions supplémentaires et de gravir les sommets. »
« Mais si tu souhaites progresser avant seize ans, tu dois absolument te débarrasser de la malédiction du regard. »
« Et si un jour Kumilony n’est plus là, vas-tu abandonner tes talents et rester figé jusqu’à seize ans ? »
« La spiritualité est ce que tu dois préserver par-dessus tout. »
« Particulièrement… ta spiritualité ne ressemble nullement à celle d’un enfant de huit ans ; elle se rapproche plutôt de celle d’un nouveau-né, cet état le plus proche de la naissance originelle. »
« Si tu ne veilles pas sur ce potentiel que tu détiens, même moi j’aurais pitié de toi. »
Lu Cang tourna la tête pour le fixer.
Franchement, ce qu’il avançait touchait juste.
Lu Cang refusait catégoriquement que ses progrès dépendent constamment de l’aide autrui.
Même sachant que Kumilony était une bonne personne.
« Toutefois, si mes méthodes te paraissent douteuses, tu peux d’abord noter l’incantation. »
« Quand Iz reviendra, que dirais-tu de consulter son avis ? »
Lu Cang fronça les sourcils ; sa vigilance demeurait intacte.
Mais solliciter Iz ne devrait poser aucun problème majeur.
Son interlocuteur étant un inconnu, il fallait rester prudent.
Pourtant, Lu Cang ne pouvait certifier que cet homme arrivait avec de mauvaises intentions. Et s’il portait réellement de bonnes volontés…
Tout comme Iz et les autres.
L’expression de Lu Cang s’assouplit légèrement, et il murmura : « Merci, mais pouvons-nous attendre qu’Iz et les autres soient rentrés pour discuter en face à face ? »
« Je pense qu’Iz accueillerait avec plaisir un ami disposé à explorer ensemble des voies obscures. Puis-je connaître ton nom… ? »
L’homme à la jumelle, face à lui, esquissa un sourire faussement amical.
« Haha, tu es vraiment prudent, petit. »
« Mais si je dois le rencontrer, lui et moi finirons fatalement par nous battre. »
« Je ne suis pas prêt à affronter ce monstre. »
« Comme c’est embêtant… »
« Très bien, je te le dis. Je m’appelle Meisai. »
« Meisai. »
Le prénom semblait familier à Lu Cang, mais il ne parvenait pas à se remémorer où il l’avait lu.
Il avait croisé trop de noms récemment.
L’homme à la jumelle, Meisai.
Il le nota mentalement ainsi.
« Si tu refuses cette technique, je possède également deux petits artifices de deuxième palier que j’ai conçus moi-même. »
« Si ça t’intéresse, tu peux les étudier également. »
D’un geste assez prématuré, Meisai fourra quelques objets dans la poche de Lu Cang.
Lu Cang en sortit aussitôt les objets glissés dans sa chemise.
Il les inspecta sur place.
Trois parchemins, tous griffonnés d’incantations en Langue racine.
L’un contenait celle qu’il venait de réciter en deux secondes ; quant aux deux autres… il ignorait de quoi il s’agissait.
Mais il y en avait un quatrième.
Il s’agissait d’une feuille brune semblable à du parchemin, ornée en son centre d’un motif d’une complexité inégalée.
Une pergamine secrète…
Une Pergamine Secrète de Changement de Classe.
« C’est tout, petit. »
« Tu vois, je n’ai aucune arrière-pensée envers toi, non ? »
« Si ma magie retient ton attention, n’hésite pas à venir me revoir. »
En disant cela, il contourna Lu Cang par l’arrière.
« Attends…»
« Cette pergamine!»
Au moment où Lu Cang leva la tête.
Sa silhouette avait déjà totalement disparu…
'Viens me retrouver ? Il n’a même pas laissé d’adresse.'
'Enfin, qui est exactement ce type ?'
Lu Cang se tourna vers le bureau de réception et demanda à la dame de l’accueil : « Ma sœur, connaissez-vous un certain Meisai ? »
L’accueilliste arbora une mine interdite.
« Meisai ? »
« J’ai l’impression de l’avoir entendu quelque part, mais… je ne m’en souviens vraiment pas. »
« D’accord, merci », répondit Lu Cang.
'Elle en a la vague idée, mais ne se rappelle pas ?'
'Ça doit être un patronyme qu’on entend de temps en temps. Je l’ai probablement vu dans un livre à la bibliothèque.'
'Je poserai la question au bibliothécaire demain. Peut-être y aura-t-il une réponse.'
Lu Cang jeta un coup d’œil vers l’ascenseur.
Il restait bloqué au rez-de-chaussée.
Mais en fin de compte, après réflexion, Lu Cang fit demi-tour et quitta l’auberge.
…
« Eh salut, frère Lu Cang ! Pourquoi tu reviens déjà ? »
« Tu veux boire un verre avec nous ? »
« Allons-y ! Fêtons ta victoire contre ce Monstre de rang Roi aujourd’hui ! »
« Célébrons notre Petit Lu Cang atteignant un cap supplémentaire vers la légende ! »
Lu Cang afficha un sourire radieux. « Entendu ! Fêtons ça ! »
'Héhé… trainer avec ce groupe est plus tranquille que de dormir solo à l’auberge.'
Des aventuriers de niveau cinq buvaient également à la Guilde.
Lu Cang entretenait aussi de bonnes relations avec eux.
Depuis ces dix derniers jours, en jouant sur son âge, Lu Cang s’était lié d’amitié avec nombre d’aventuriers.
Un enfant qui sait parler, cumulé à un génie discret, donne difficilement envie de l’ignorer.
Lu Cang avait pris une potion清醒 à l’avance.
Il ne comptait vraiment pas s’enivrer ce soir.
Il fallait rester sur ses gardes envers ce hôte imprévu ; il ignorait quelles étaient les véritables intentions de cet homme.
Offrir une pergamine secrète sans raison ajoutait à la suspicion.
…