Ceux qui s'étaient réunis pour soumettre le Roi Démon Heathcliff s'étaient ainsi baptisés.
Les Croisés Saints.
« Dans ce cas, nous sommes l'armée du Roi Démon. »
Ludger, de son côté, préparait sa propre défense à sa manière.
La toute première chose qu'il fit fut d'évacuer la population de la ville grâce à Hans, qui s'était éveillé.
« J'ai peine à croire ce que je vois. »
Debout sur le rempart, Alex resta sans voix face au spectacle qui s'offrait à lui.
« Il a peut-être le pouvoir sur ce monstre, mais ce n'était pas si grave avant, n'est-ce pas ? »
La première chose qui s'offrit au regard d'Alex fut la Première Ville-Porte au-delà du mur d'enceinte.
Si l'on devait décrire le paysage de la ville, un seul mot conviendrait — noir.
Bien que ce fût la nuit, le ciel était clair et la lune brillait intensément.
De plus, comme les bâtiments de la ville étaient construits en Pierre Sacrée, ils réfléchissaient la lumière des lampes et scintillaient faiblement par eux-mêmes, même la nuit.
C'est pour cette raison que Bretus pouvait s'autoproclamer nation sainte.
À présent, ce même Bretus était englouti par les ténèbres.
Comment appeler cela ?
La malice du monde ? Une ombre contorsionnée ? Une vague noire ?
Peu importait.
La puissance, elle, était bien réelle.
Hans, celui qui créait les ombres, restait immobile depuis un moment déjà.
La substance noire qui semblait d'abord n'être qu'un manteau ne cessait de ramper vers l'extérieur, s'étalant sur le sol, et de son sein jaillissaient sans fin des bêtes noires qui se tordaient.
« Elles sont devenues plus petites qu'avant, mais leur nombre et la vitesse à laquelle elles sont créées... c'est un tout autre niveau. »
« Eh bien, il s'est éveillé maintenant, donc c'est logique. »
« C'est même possible ? Comment quelque chose d'aussi petit peut-il engendrer des bêtes sans fin ? »
Pour Alex, chevalier, la scène sous ses yeux était totalement incompréhensible.
Les chevaliers possédaient une force et une endurance largement supérieures à celles des humains ordinaires — ils étaient, en tout sens, surhumains.
De ce fait, leur métabolisme était naturellement élevé et leur consommation d'énergie énorme ; ils avaient besoin d'un réapprovisionnement constant.
Alex, bien que de constitution mince, mangeait assez pour faire passer n'importe quel glouton pour un petit joueur.
Pour créer quelque chose, il faut dépenser une quantité correspondante d'énergie ou de puissance.
Pourtant, le monstre né de Jévaudan, désormais Hans, défiait même cette loi fondamentale.
« Si tu commences à te poser ce genre de questions, le principe même de la magie ne devient-il pas absurde ? »
« Tu n'as pas tort. Alors, combien de ces trucs peut-il invoquer ? »
« S'il ne s'arrête pas, elles ne cesseront d'arriver. »
« ......Autant que ça ? »
« La Bête de Jévaudan est, après tout, la cristallisation de l'énergie négative rassemblée du monde — un cryptide né de la malice du monde. Sa puissance puise finalement dans le monde lui-même. »
En d'autres termes, pour l'arrêter, le monde devrait être rempli uniquement de paix et de repos, exempt de toute peur, angoisse et désespoir.
Mais le monde ne fonctionnait pas ainsi.
Chaque personne portait en elle une part d'ombre, une douleur au fond du cœur.
Cette énergie émotionnelle négative subsisterait toujours.
« Les bêtes qu'invoque Hans sont cette puissance donnée forme. »
« ......En gros, toute la crasse de ce monde s'est accumulée, et Hans est devenu la porte qui l'ouvre ? »
Depuis combien de temps l'histoire du continent s'écoulait-elle ?
Depuis la naissance de l'humanité, combien avaient vu le jour et étaient morts, combien de civilisations s'étaient élevées et effondrées ?
La quantité de puissance négative accumulée à travers tout cela dépassait toute mesure.
« Souiller une ville sainte avec la crasse du monde... on incarne vraiment les méchants à la perfection. »
« Tu le savais en venant ici, non ? »
Les bêtes noires dévorèrent la Première Ville-Porte.
Ses habitants avaient déjà fui vers la Deuxième Ville-Porte ; seuls les soldats de Bretus restés sur place y demeuraient.
Ils furent impuissamment avalés par la marée de bêtes noires qui déferlait comme un flot.
« Qu'est-ce que c'est que ça ?! D'où sortent de telles abominations ! »
« Ne reculez pas ! Battez-vous ! Battez-vous, bon sang ! »
« Elles n'en finissent pas ! Lumenis, accordez-nous la force ! »
Armés de leur foi, ils se battirent de toutes leurs forces — mais les limites humaines étaient absolues.
Au final, d'innombrables soldats furent déchiquetés, entraînés au fond, ou absorbés par la marée immonde.
Ceux qui y tombaient avaient peu de chances de laisser ne serait-ce qu'un cadavre.
La Première Ville-Porte fut entièrement noyée dans les ténèbres — et pourtant, la vague noire ne s'arrêta pas.
Comme une vague brisant une digue, le courant souillé poussa vers la Deuxième Ville-Porte.
Contrairement à la première, les fortifications de la deuxième porte étaient encore fonctionnelles — pourtant...
« Ça ne tiendra pas longtemps. »
L'issue était trop évidente.
Pour l'arrêter, il fallait s'occuper de Hans lui-même, mais trop d'obstacles se dressaient sur la route.
Percer une telle armée exigerait une force d'élite pour transpercer un point unique, ou une équipe furtive pour contourner et frapper par derrière.
Mais la Première Ville-Porte était déjà perdue, et les soldats de la Deuxième Porte avaient peine à tenir la ligne, sans parler de contre-attaquer.
L'issue du combat était honteusement claire.
Grrr ! Ouaf !
Awooo !
Les bêtes hurlèrent.
Leurs corps visqueux, semblables à du goudron, s'écrasèrent contre les murs de la Deuxième Ville-Porte.
Une forteresse construite pour repousser toute menace extérieure — à présent, ce mur saint et immaculé était souillé de crasse.
« Q-qu'est-ce que c'est... ? »
Les soldats sur le rempart tremblèrent face à ce qu'ils voyaient.
De leurs pieds jusqu'à l'horizon, le noir s'étendait sans fin.
On aurait dit qu'un marais d'ombre recouvrait le monde entier.
Il bouillonnait et pulsait, se gonflant et se rétractant comme une chose vivante.
Mais en y regardant de plus près, ces n'étaient pas de simples bulles.
Grrrr !
Ouaf ! Ouaf !
Ce qu'ils avaient pris pour des bulles étaient les têtes des bêtes.
Des yeux cramoisis brillaient au sommet du marais noir, fixant les soldats, paladins et prêtres sur les murs.
Dans ces yeux brûlait une faim et une intenton meurtrière sans fin.
Même les plus braves sentirent leurs genoux flageoler.
« Ne flanchez pas ! Ce ne sont que des bêtes ! »
Les paladins commandants élevèrent la voix, invoquant une puissance sacrée dorée.
L'un d'eux leva son flambeau sanctifié et cria :
« Les cryptides manquent d'intelligence ! Si nous tenons bon jusqu'à l'arrivée des renforts— »
BOUM !
Le paladin n'acheva pas sa phrase.
Seule la moitié inférieure de son corps subsista ; le reste avait été effacé.
« ......Hein ? »
Son lieutenant à côté de lui ne put émettre qu'un son stupide face à ce spectacle.
Le paladin était mort — mais comment ? Les bêtes n'avaient même pas escaladé le mur.
Les regards tremblants des soldats se portèrent vers le marais noir.
Au-delà des ténèbres qui ondulaient sans fin, quelque chose d'énorme s'éleva.
C'était un cerf gigantesque.
Sa tête portait d'immenses bois, ses quatre pattes avançaient par pas lourds, et des motifs rouges lumineux parcouraient son corps.
Les yeux cramoisis du cerf se fixèrent sur le mur, et une énergie noire commença à se rassembler autour de lui.
La puissance condensée prit une direction — et tira comme des obus d'artillerie.
BOUM ! BOUM ! BOUM !
En un instant, le solide mur fut percé comme s'il était fait de fromage.
Le marais noir s'engouffra avidement par les brèches.
« Le mur est percé ! »
« Mille sabords ! Arrêtez-le ! »
« L'arrêter ? Comment diantre sommes-nous censés arrêter ça ! »
« Fuyez ! Fuyez pour vos vies ! »
Le commandement s'effondra.
Les défenseurs tentèrent de tenir la ville, mais comment arrêter une marée noire s'étendant jusqu'à l'horizon ?
Et ce cerf — clairement un spécimen supérieur — était le vrai problème.
Chaque fois qu'il tirait ses obus noirs, les murs s'effritaient comme du sable.
La vague qui s'était un instant arrêtée déferla à nouveau par la brèche, inondant tout comme une tempête.
« Fuyez ! »
« Aaah ! »
La Deuxième Ville-Porte sombra dans le chaos.
Les soldats qui résistaient devinrent de la nourriture.
Les paladins combattant en avant-garde, leurs armes brillant de lumière sacrée, furent encerclés et mis en pièces par les bêtes.
Le sang et les cris se déversèrent dans les gueules ouvertes des loups.
« Hiiek ! »
Les citoyens se figèrent face à l'horreur.
Les bêtes qui avaient dévoré les paladins tournèrent la tête vers eux.
Les gens s'effondrèrent, s'agenouillèrent, pleurèrent et prièrent dans la terreur.
Ils seraient les proies suivantes — ou du moins le pensaient-ils.
Mais contre toute attente, les bêtes détournèrent le regard et bondirent ailleurs.
Elles ne ciblèrent que ceux qui portaient des armes, et lorsque ceux-ci furent épuisés, elles se mirent à détruire la ville elle-même.
« Elles... elles ne nous attaquent pas ? »
Les gens étaient perplexes, mais peu importait — c'était le moment de fuir.
Nul ne savait quand les monstres se retourneraient contre eux, alors ils coururent, désespérés de rejoindre la Troisième Ville-Porte.
C'était ironique.
Dans leur esprit, une seule pensée subsistait —
Il faut fuir.
Il faut quitter Bretus.
La Deuxième Ville-Porte était tombée. Il n'y avait pas de sécurité dans la troisième.
Le seul moyen de survivre était de traverser la mer et de laisser la Sainte Nation derrière soi.
L'aura de terreur que dégageaient les bêtes poussait les gens à fuir encore plus vite.
« Comme c'est aimable de votre part. Vous épargnez les civils et ne faites que les chasser ? »
Alors que la chute de la ville touchait à sa fin, Suruna gravit le rempart et s'adressa à Ludger.
« Que signifie cela ? »
« Je voulais dire — pourquoi s'embarrasser d'une telle retenue fastidieuse ? »
« Éliminer les paladins, les prêtres et les soldats suffit. »
Exterminer ceux qui avaient déjà perdu la volonté de combattre laisserait un goût amer.
« Même si le Souverain Saint jettera toutes ses forces dans cette guerre ? »
« Je combattrai de toutes mes forces — à ma manière. »
« Hum. Au vu de la situation, cette chose seule pourrait affronter une armée. »
Hans, transformé en Bête de Jévaudan, était en effet redoutable.
Un seul être capable de renverser le cours de la bataille tout entier.
Mais la guerre à venir n'était pas ordinaire.
Une Guerre Sainte.
Pour elle, les armées de tout le continent étaient déjà en mouvement.
« Avec le Pouvoir de Lavage de Cerveau, les dirigeants du continent sont déjà sous le contrôle de Salesin. Quelle que soit l'armée qu'ils mènent, elle surpassera de loin tout ce que nous pouvons imaginer. »
« Je sais. »
« Mais qu'avons-nous ? Certes, Helia et moi sommes forts, mais face à ce qui arrive, ce n'est pas assez. »
Ludger ne répondit pas.
Ou plutôt — son regard dériva de l'incendie en bas, vers les nuages au-dessus.
Alex et Suruna suivirent instinctivement son regard.
Inutile de demander ce qu'il regardait.
Leurs sens aiguisés le ressentirent — quelque chose traversait les nuages, s'approchant.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Il y avait de nombreuses présences — et quoi que ce soit, c'était massif.
« Qu'est-ce que cela pourrait être d'autre ? Des renforts, bien sûr. »
Bientôt, quelque chose d'immense perça les nuages et se dévoila.
Ce n'était pas un navire à vapeur moderne comme ceux qu'utilisait l'armée, mais un vaisseau de ligne — un grand navire de guerre à voiles en bois, volant dans le ciel.
La vue d'un tel vaisseau ancien, voiles déployées alors qu'il glissait dans les airs, dit instantanément à Suruna à qui il appartenait.
« ......Les Mercenaires Monarch ? »
Le groupe mercenaire dirigé par Caroline Monarch — les Mercenaires Monarch.
Et le navire lui-même était leur navire amiral emblématique — le Monarch Doré.
« Ne me dites pas que vous avez engagé les Mercenaires Monarch ? »
Les Mercenaires Monarch n'avaient jamais cédé leur position de premier groupe mercenaire au monde.
Et ce n'était pas un mystère.
Leur cheffe, Caroline Monarch, était l'une des rares mages de classe Lexuror du 6e Cercle.
Où d'autre pouvait-on trouver un corps mercenaire dirigé par un mage du 6e Cercle ?
« Combien ça t'a coûté ? »
« Je ne les ai pas achetés avec de l'argent. Nous avions un accord — il y a longtemps. »
« Un accord ? »
« Oui. Elle a dit que quoi qu'il arrive, elle m'aiderait une fois. »
Le navire volant Monarch Doré s'immobilisa devant le rempart où se tenait Ludger.
Sur son pont apparurent les Mercenaires Monarch.
La plus reconnaissable parmi eux, bien sûr, était la petite Caroline.
« Cela fait un moment, Professeur. »
Caroline salua Ludger d'un sourire composé.
« Ou devrais-je t'appeler Roi Démon ? »
« Comme tu préfères. »
« Tu sais pourquoi je suis ici, n'est-ce pas ? »
Ludger acquiesça.
Caroline plissa les yeux vers lui, puis claqua sèchement la langue.
« Tch. Je n'aurais jamais cru vivre assez longtemps pour voir le jour où j'aiderais un Roi Démon. »
« Si ça te dérange, tu es libre de faire demi-tour. »
« Faire demi-tour ? »
Le sourcil de Caroline se fronça.
« Les Mercenaires Monarch ne rompent jamais un contrat. Ne nous prenez pas pour des mercenaires de seconde zone. »
Ses subordinates écoutaient en silence, imperturbables face à ses paroles.
« Moi, Caroline Monarch, et le Corps des Mercenaires Monarch acceptons la commission du Roi Démon Heathcliff. Telle était la promesse. »
Caroline découvrit ses dents dans un sourire féroce.
« Je me battrai contre le monde entier avec toi. »