« Qu’est-ce que c’est exactement, cette maison ? »
« Je n’en connais pas les détails non plus. Ce lieu mystérieux n’a été confirmé qu’il y a soixante-trois ans seulement. Trois jours par an – même si l’on additionne toutes les heures passées sur place, cela ne représente pas une année complète. »
Moins d’un an. Une durée absurdement courte.
Explorer l’inconnu demandait généralement plusieurs années, au bas mot.
À la lumière de ces chiffres, le Bassin de Kasarr était encore bien trop récent pour avoir fait l’objet d’études approfondies.
« Bien sûr, comme des mages du monde entier s’y rendent, l’intensité de l’activité durant ces trois jours est remarquable. Mais même ainsi, la maison elle-même n’est connue que depuis peu. Peut-être dix ans maintenant ? »
« C’est bien plus court que ce à quoi je m’attendais. »
« Tout le chemin menant à la maison regorge d’énergie mystérieuse. Même à l’intérieur, la puissance étrange du Bassin de Kasarr persiste. Naturellement, la demeure elle-même n’est pas différente d’une zone magique. »
Toute une région enveloppée dans l’ombre de l’inconnu, avec la maison au cœur de ce mystère.
Difficile, en entendant cela, de ne pas se sentir intrigué.
« Mais nous parlons de mages ici. La moindre trace de magie inconnue les rend fous de curiosité. »
« Je ne conteste rien. »
« Ils étudient la maison depuis dix ans – qui l’a construite, quand et comment. Ils ont découvert qu’elle datait d’au moins plusieurs siècles. »
« Plusieurs siècles ? »
« Exactement. Et malgré l’absence totale de traces d’entretien, la demeure est restée intacte. De plus, les indices indiquent que son propriétaire était un mage. »
Les mages ayant exploré la maison auraient trouvé des traités sur diverses théories magiques à l’intérieur.
La plupart étaient rédigés dans des langues anciennes disparues, ce qui rendait leur déchiffrage difficile, mais des traductions partielles semblaient indiquer qu’ils renfermaient la connaissance de sorts perdus.
« J’ai aussi entendu dire que vous aviez récemment terminé le déchiffrage du Larsil et partagé la méthode publiquement. »
« C’est exact. »
« Vous n’êtes pas curieux ? Avec votre expertise, vous pourriez aisément déchiffrer les ouvrages situés au fond. Vous pourriez mettre au jour des connaissances magiques perdues depuis des siècles. »
Hum.
Ludger n’était pas particulièrement enthousiaste.
Connaître la magie datant de plusieurs siècles était tentant, mais il connaissait déjà quelqu’un incarnant parfaitement l’histoire ancienne de la sorcellerie.
‘Mais le Maître ne m’a jamais enseigné les sorts véritablement anciens.’
Que ce soit par manque de capacités ou par défaut de temps pour les lui enseigner, il l’ignorait.
Les humeurs de Grander étaient aussi imprévisibles que la météo du lendemain.
Néanmoins, aller au GeheimnisNacht ne présentait aucun risque.
« Êtes-vous certain qu’il s’y trouve des informations sur la Mana sans Attribut ? »
« Dites-moi, combien pensez-vous qu’il y ait eu de porteurs de Mana sans Attribut jusqu’à présent ? »
« D’après ce que vous m’avez dit, deux seulement. »
« Juste. Mais j’en connais trois autres. Comme je vous l’ai dit, ils sont plus nombreux qu’il n’y paraît. Et tous avaient un point commun. »
« Leur espérance de vie était courte. »
Heibach acquiesça.
« Précisément. La majorité des porteurs de Mana sans Attribut ne dépassent pas vingt-cinq ans. Un sort tragique – une vie inférieure à la moitié de celle d’un humain normal. Mais savez-vous ce qui les liait tous, par ailleurs ? »
« Quoi donc ? »
« Tous ont participé au GeheimnisNacht. Chacun sans exception. Comme s’ils y cherchaient quelque chose. »
C’était une nouvelle même Ludger ignorait.
« Ces malheureux condamnés à une vie courte se sont tous précipités vers le GeheimnisNacht. Que vous inspire cette convergence ? »
« Qu’une manière de soigner leur état s’y cache peut-être. »
« Exactement. »
Ludger hésita avant de prendre la parole.
« Mais ce n’est que supposition. Aucune preuve solide n’indique qu’il s’y trouve des renseignements sur la Mana sans Attribut. Il est possible qu’ils aient couru après un espoir illusoire. »
« Hah. Vérité indiscutable, j’en conviens. Mais… »
Le regard de Heibach se fit plus intense tandis qu’il fixait Ludger.
« Il y a une grande différence entre ne disposer d’aucune chance et ne posséder que le plus infime des espoirs. »
« … »
« Pensez-vous qu’ils aient risqué leur existence pour une cause désespérée ? Non, je crois qu’ils ont entrevu une lueur d’espoir. À l’image des papillons attirés par les flammes, ils se sont rendus dans le Bassin de Kasarr pour une raison précise. »
« Sur un territoire vierge où chaque recoin reste dans l’ombre ? »
« Précisément parce qu’il est inexploré. Et même si certains détails nous échappent, nous connaissons des faits majeurs – la maison a été édifiée il y a longtemps, et elle recèle des connaissances sur la magie ancienne. »
Ludger pesa le tout minutieusement.
La logique de Heibach faisait sens.
Une demeure renfermant des savoirs magiques perdus depuis plusieurs siècles ?
La tentation était réelle. Il pourrait bien y trouver des éléments introuvables ailleurs.
‘La Mana sans Attribut… Même le Maître n’avait pu résoudre ce problème. Mais existait-il vraiment quelque chose là-dessus, caché dans cette mystérieuse demeure du Bassin de Kasarr ?’
Ce n’était pas totalement impossible.
Même si Grander était une arche sorcière ancienne et une vampire, elle ne maîtrisait pas toutes les formes de magie.
L’essentiel de sa longue existence avait été consumé par l’ennui et la désaffection.
Dans ces conditions, il était logique qu’elle ignorât tout du GeheimnisNacht.
‘Et le Maître elle-même a admis ne pas connaître tous les sorts existants.’
Alors peut-être – simplement peut-être –
La demeure pouvait bel et bien abriter ce savoir.
Et au-delà de la Mana sans Attribut, d’autres informations précieuses s’y trouvaient peut-être.
‘Peut-être même des archives concernant les Reliques, présentes depuis l’Antiquité.’
L’idée était séduisante.
Y aller ne présentait aucun danger.
Bien sûr, d’autres points méritaient réflexion.
‘Le “contaminant” dont parlait Heibach devait être le Premier Ordre.’
Premier Ordre… Lesley.
Il tramait quelque chose au GeheimnisNacht, un complot visant à massacrer des mages.
Il l’avait avoué lui-même au Zéro Ordre.
À le juger sur ses actes, il accordait de l’importance à la discipline et semblait sincèrement loyale envers le Zéro Ordre.
À l’époque, Ludger s’en moquait assez, car cela n’avait aucun lien direct avec Seorn.
‘Mais désormais… Je n’ai d’autre choix que de m’en mêler.’
Remarquant la modification de l’expression de Ludger, Heibach plissa légèrement les yeux.
« Alors, vous êtes prêt à accepter, maintenant ? »
« J’ai simplement décidé qu’il n’y avait aucun risque à tenter ma chance. »
« Hah ! Au plaisir que mes avances – mes informations – vous aient paru satisfaisantes. Mais dites-moi, Professeur. J’ai une question. »
« Laquelle ? »
« Vous vous intéressez à la Mana sans Attribut à cause de votre élève, n’est-ce pas ? Pourtant, je trouve cela un peu étonnant. »
Ludger fronça les sourcils.
« En quoi est-ce étonnant ? »
« Rien d’anormal à vouloir venir en aide à un élève. Surtout après avoir vu avec quelle fougue vous avez affronté le duc Lumos lors du banquet, il apparaît clairement que vous tenez beaucoup à vos étudiants. »
« Je ne vais pas jusqu’à dire cela. »
« Comme vous voudrez. Mais quand on vit aussi longtemps que moi, on voit au-delà des apparences. »
Bien qu’il ricana, son regard perçait la réalité avec précision, sondant les véritables motivations de Ludger.
« Et à mes vieux yeux exercés, vous ne faites pas ça uniquement pour cet élève. Cela sent autre chose, en profondeur. Quelque chose… de plus émotionnel. »
« … »
« Voici donc ma théorie. »
Ludger se raidit un instant.
Si Heibach frôlait trop près la vérité de ce jour-là…
Un homme comme lui serait capable de comprendre.
« Vous êtes tombé amoureux de votre élève ! »
« … »
« Vous agissez pour la femme que vous aimez, n’est-ce pas ? N’est-ce pas l’explication la plus logique ? »
N’est-ce pas ? Ai-je tort ?
Heibach scrutait Ludger avec impatience.
La légère tension qui tendait son visage s’évapora, remplacée par un regard glacial.
Plus encore, son expression passa à une déception pure, comme s’il observait quelque chose d’au-dessous de tout respect.
« Oh ? Professeur, cette façon de me regarder – comme si j’étais une créature sous-humaine – relève sûrement de mon imagination, non ? »
« Puisque vous le devinez déjà, inutile de prononcer le moindre mot. »
« Hah ! Donc j’ai misé juste. »
« Entièrement faux. »
Une note d’irritation perceait faiblement dans la voix de Ludger.
« Hum ? J’ai faux ? Étrange. Normalement, lorsque quelqu’un agit ainsi, des sentiments personnels sont en jeu, n’est-ce pas ? »
« Elle est une élève, et je suis son professeur. »
« Une romance entre un professeur et son élève ! C’est plutôt courant, n’est-ce pas ? »
« Courant ? Dans quel monde cela arrive-t-il ? »
« Vous ne savez vraiment pas, si ? De façon surprenante, les scandales prof-élève surviennent chaque année à Seorn – c’est devenu une véritable tradition annuelle. Pourquoi pensez-vous que le poste que vous occupez est actuellement vacant ? Le précédent instructeur est parti suite à une liaison avec une élève. »
Attendez. C’était vraiment pour ça que ce poste avait été libéré ?
Ludger sentit une migraine naître soudainement.
« … Je ne m’intéresse pas à la vie privée de mon prédécesseur. Cela ne me regarde pas. »
« Si, au contraire. Son prédécesseur direct était dans le même cas, et celui d’avant aussi. Pour une raison obscure, les enseignants en Études de Manifestation sont particulièrement sujets à… ce genre d’engrenage. Presque comme si le poste était maudit. »
Quel nonsens c’était-là ? Comme si ce siège exigeait de séduire les élèves !
« Donc vous pensez que je finirai pareil ? »
« Pourquoi pas ? Vous valez bien mieux que n’importe quel instructeur ayant tenu ce poste auparavant. Beau, compétent – je garantis qu’il y a pléthore d’étudiantes follement amoureuses de vous. »
« Je m’en moque. Ce sont des enfants. »
« Des enfants ? Ces étudiants sont majeurs légalement, vous savez. Assez âgés pour se marier. »
« On dirait que vous priez activement pour que la malédiction tombe sur moi. »
« Non, non, je dis juste que la vie ne suit pas toujours nos prévisions. Pensez-vous que ces précédents professeurs ont commencé l’enseignement de la Manifestation uniquement pour séduire leurs élèves ? »
C’était ridicule.
Ludger pressa fort ses doigts contre son front qui pulsait de douleur.
On dit que les vieillards deviennent plus curieux en vieillissant – Heibach le prouvait à merveille.
« Quoi qu’il en soit, je ne porte pas d’intérêt à ce genre de choses. »
« Héhé. Vraiment ? Ah, alors pourquoi ne rencontreriez-vous pas ma petite-fille ? Elle est assez futée pour devenir l’héritière de notre famille et, si je puis me permettre, plutôt belle – elle tient de moi. »
Quoi – essayait-il sérieusement de jouer les cupiddons là maintenant ?
Ludger murmura d’une voix sèche, incrédule.
« Voilà donc votre véritable objectif dès le départ. »
« Vous m’avez pris en flagrant délits. »
Heibach claquait des lèvres, l’air véritablement déçu.
Ludger soupira.
« Même en plaisantant, s’il vous plaît, n’abordez pas ce sujet ainsi. »
« Je ne plaisantais pas. »
« … Bref, j’accepte la demande. »
Ludger conclut la conversation et poussa pratiquement Heibach hors du bureau.
Un peu plus de discussion, et il aurait fini par perdre la tête.
Ludger descendit dans les rues de Rederbelk.
Il devait faire le point après avoir récemment transféré une somme colossale.
« Vous voici. »
Hans lui présenta ses salutations comme s’il l’attendait patiemment.
« Comment se présente la situation ? »
« Fluide, comme un vent arrière qui nous pousse vers l’avant. La puissante Compagnie Ranpaltz s’effondre telle une sauterelle mise en pièces par des fourmis. »
« Ranpaltz ne va pas rester les bras croisés. Contre-mesures envisagées ? Ont-ils sollicité leurs contacts en politique ou en finance ? »
« Je garde l’œil au bec au cas où, mais semble-t-il que personne ne tende la main. Les flux ont basculé trop nettement en leur défaveur. »
Hans fit une pause, puis ajouta :
« Mais… Drahen, le président lui-même, s’est dépêché de partir quelque part. »
« Et ? »
« Il s’est dirigé directement vers le territoire Lumos. L’une des Trois Maisons Ducales. »
« Je vois. »
« … C’est tout ce que vous avez à dire ? »
Hans avait cru tenir une nouvelle majeure et l’avait livrée avec gravité, mais la réponse de Ludger restait des plus négligentes.
« Vous le saviez déjà, n’est-ce pas ? »
« On m’a indiqué qu’une ombre tirait les ficelles derrière tout ceci. »
« Tch. Je suppose que mon agitation était vaine. »
« Autre chose ? »
« Vous vous souvenez de ce connard que vous avez viré la dernière fois ? Albert, de la famille Pablo. »
« Le jeune gâté. »
« Exact. Leur camp a envoyé quelques hommes à nos trousses pour se venger. Après tout, vous avez rendu le garçon boiteux à tel point qu’il ne peut plus mener une vie normale. Son père a dû réagir, même de manière officieuse. »
« Et ? »
« Je leur ai donné une leçon. Aucun dégât chez nous. Chaque rat a été capturé. »
Ludger hocha la tête, satisfait.
« Bien. Continuez à leur faire comprendre qu’on ne doit pas nous toucher. »
« Vous en êtes sûr ? Les voyous de bas étage baissent habituellement le pavillon en voyant la force, mais les familles nobles ne fonctionnent pas ainsi. »
Si cela n’apaisait pas les tensions, ils enverraient inévitablement des renforts plus importants la prochaine fois – peut-être même des mages.
Mais Ludger esquissa un léger sourire.
« Nos forces d’élite chôment depuis trop longtemps. Cela leur donnera de l’occupation. »
« Eh bien, dans ce cas… »
« Autre chose ? »
« Non. Les affaires coulent bien et l’argent rentre. Ah, mais il y a une chose. »
« Laquelle ? »
« Vous m’aviez ordonné de garder un œil sur cette Casey Selmore, au cas où. »
« C’est vrai. »
Ludger ne s’attendait pas à ce que ce nom revienne sur le tapis maintenant.
Il scruta attentivement l’expression de Hans.
« Y a-t-il un souci ? »
« Hum. Depuis que cette dame détective est revenue de la capitale, elle est confondue dans sa chambre. Je ne peux pas voir à l’intérieur, mais… elle ne semble pas aller bien. »
« Je vois. »
Tandis que Ludger hochait la tête, Hans remarqua une nuance dans son expression et écarquilla les yeux.
« Patron ? »
« Il est temps que je lui rende visite. »