Un savant, assis à un bureau étroit, pouvait imaginer des continents entiers s'étendant devant lui. Souvent qualifié de rêveur, de sceptique, voire de philosophe, il restait dans une solitude silencieuse, tirant ses enseignements du monde au-delà de ses murs.
Dans un esprit contemplatif, il cartographiait les courants invisibles du changement et forgeait des théories qui dépassaient largement les limites de son point de vue confiné.
Pourtant, les paroles des savants, nées de la pure pensée et du calcul sans l'ancrage de l'expérience réelle, obtenaient rarement créance. Souvent rejetées comme fantaisistes et désespérément détachées de la réalité, leurs théories languissaient dans l'oubli.
Même lorsqu'ils effleuraient la vérité, ils peinaient à trouver acceptation à travers l'Empire. Prédire l'avenir avec seulement des chiffres et des mots attirait de vives critiques, considéré par beaucoup comme rien de plus qu'un mirage scintillant drapé dans les atours de la sagesse.
« Avec le plus profond respect, Votre Majesté, je dois exprimer que cette théorie manque de bases solides pour une confiance totale. Le professeur Deculein est, bien sûr, une figure éminente du Royaume Magique, pourtant cette étude dépasse les bornes de la magie. Même les savants respectés de l'Île Flottante ont choisi de ne pas apporter leur caution à ses conclusions. »
Ce n'était guère une coïncidence si un débat aussi intense embrasait la grande salle du Palais Impérial. Deculein, savant dans l'âme plutôt que mage, avait élaboré une théorie unique et des calculs complexes pour prévoir l'ampleur de la vague de monstres imminente.
« Bien sûr, Votre Majesté, nous aurions accepté une alerte classique. Cependant, la prédiction du professeur Deculein semble indûment pessimiste et plutôt provocatrice. Une vague quinze fois plus vaste que celle de il y a dix-neuf ans ? »
La vague de monstres d'il y a dix-neuf ans restait un désastre consigné jusque dans les manuels. Nombreux portaient encore les cicatrices de ce jour, et d'innombrables villages de la Région du Nord, incapables de se relever des pertes astronomiques en vies et en biens, avaient glissé silencieusement dans les ombres de l'histoire.
« Au fond, ce n'est rien de plus que les fantasmes d'un prophète de malheur. S'il n'y avait pas la réputation de Deculein, personne n'y aurait prêté attention, et cette auguste grande salle ne serait pas ébranlée par de telles allégations infondées. »
Sur ces mots, Romelock, le ministre d'État, conclut son allocution.
Les réactions des ministres variaient, mais la plupart choisirent de ne pas s'exprimer. L'avertissement de Deculein — selon lequel cet événement pourrait être au moins quinze fois plus dévastateur que le désastre de il y a dix-neuf ans — était difficile à croire. Pourtant, ils retinrent leurs objections par déférence pour le prestige de la famille Yukline.
De son siège d'honneur, l'impératrice Sophien demanda : « Donc, le ministre d'État doute de cette prédiction ? »
« Oui, Votre Majesté », répondit Romelock.
« Y a-t-il personne ici pour contester les propos de Romelock ? »
Nul n'osa parler. À la place, la faction derrière Romelock éleva la voix, déclarant : « Nous estimons que le ministre Romelock a raison, Votre Majesté. »
Les autres ministres gardèrent le silence, chacun hésitant à s'embourber dans l'affaire.
Sous le poids de mille jugements tus, Sophien dit : « … Vos lumières sont si limitées qu'elles en sont quasi inexistantes. Assez ! Je me tournerai vers le véritable expert. »
Le Palais Impérial fit venir un savant de l'université pour valider la théorie de Deculein.
« Votre Majesté, je suis le professeur Ruten du département de Mathématiques de l'Université Impériale. C'est mon plus grand honneur de me tenir en votre présence — »
« Expliquez-leur. Je n'ai aucun intérêt à l'entendre moi-même. »
Sophien avait déjà accepté la réalité de la valeur de collision, la reconnaissant comme valide. Pour elle, la théorie de Deculein était sans faille. Cependant, elle comprenait l'hésitation des ministres ; même la prévision la plus solide, au final, n'était encore qu'une conjecture.
« Oui, Votre Majesté. La théorie de la valeur de collision du professeur Deculein requiert des calculs complexes. J'ai préparé un exposé structuré à l'avance… » commença Ruten, désignant le tableau noir qu'il avait disposé pour faciliter leur compréhension.
« Cette valeur de collision, examinée de près, se révèle être un concept méticuleusement élaboré. Le professeur Deculein semble l'avoir développée spécifiquement pour atténuer les incertitudes dans la prévision des vagues de monstres. Ce qui ressort surtout, c'est son exclusion de toute dépendance à la chance ou au hasard, atteignant un niveau de précision mathématique rarement mesuré. »
Les ministres peinaient à suivre les explications, leurs visages vides de compréhension. Ils restaient assis en silence, ne brisant celui-ci que par le bruit occasionnel et gênant de gorges qu'on racle.
« Allez droit au but — la conclusion seulement », coupa Romelock, sa patience visiblement à bout.
Ruten acquiesça et répondit : « Ah, oui, Ministre. La théorie du professeur Deculein a gagné une faveur considérable dans les cercles académiques. Bien sûr, d'autres facteurs devront être pris en compte, mais — »
« Me dites-vous qu'une vague de ruine, bien au-delà de la dévastation de il y a dix-neuf ans, se profile à l'horizon ? »
« Heu… Je ne peux pas en être entièrement certain. Pour établir l'exactitude, il nous faudrait effectuer une analyse directe des sols et des conditions atmosphériques de la Région du Nord — »
« Si les échantillons utilisés dans cette étude étaient défectueux, alors les conclusions seraient intrinsèquement faussées également, peu importe la solidité de la théorie », coupa Romelock, sa confiance inébranlée.
Puis il continua : « Il est clair que Deculein a dû mal gérer son échantillonnage. De plus, selon la théorie de Luhaman largement acceptée, les prévisions de cette année ne devraient indiquer que deux fois les niveaux habituels — rien de plus, n'est-ce pas ? »
« Oui, Ministre, c'est exact. Selon la théorie de Luhaman, le niveau de menace de cette vague de monstres est projeté à environ 1,87 fois supérieur à celui de l'an dernier. »
Luhaman, décédé il y a trente-trois ans, était le savant pionnier qui avait conçu le premier modèle théorique pour prédire la montée des vagues de monstres.
Romelock s'inclina une fois de plus devant Sophien et dit : « Votre Majesté, la théorie de Luhaman nous a bien servis pendant dix-sept ans. Laissons ce qui a fait ses preuves intact. Inutile de gaspiller les ressources de l'Empire sur les idées spéculatives de Deculein — un simple mage, pas même un vrai savant. »
D'un même élan, les ministres s'inclinèrent profondément et supplièrent : « Votre Majesté, nous vous implorons humblement de bien vouloir comprendre — ! »
Sophien parcourut leurs visages avec la netteté d'un œil de faucon et demanda : « Si Deculein a raison, pourrez-vous tous assumer le poids de cette conséquence ? »
« … Votre Majesté, cette affaire dépasse tout intérêt personnel — »
« Deculein a juré d'en assumer l'entière responsabilité. Il a mis son propre cou sur le billot pour ça. »
Tout ce qu'ils font, c'est cracher des mots creux, sans jamais une fois consentir à porter leur part. S'ils tiennent tant à laisser leurs langues danser sans frein, le minimum serait d'avoir l'échine pour assumer ce qu'ils disent, songea Sophien.
« Je veillerai à ce que nos défenses soient renforcées. À partir d'aujourd'hui, le Palais Impérial exercera un contrôle exclusif sur toutes les provisions militaires dans la capitale. Faites transmettre le rapport de Deculein aux terres frontalières avec l'ordre clair de se préparer », déclara Sophien.
« … Ah », murmura Romelock, puis tomba silencieux, serrant étroitement les lèvres.
Les décisions de Sophien n'avaient jamais été révisées une seule fois, et Romelock en tirait une satisfaction silencieuse. Si Deculein se trompait — et c'était quasi certain —, cela offrait le prétexte parfait pour briser l'influence de la famille Yukline. Sous cet angle, c'était un risque qui valait la peine d'être pris.
« Cela conclut le conseil d'aujourd'hui dans la Grande Salle. Veillez à ce que chacun fasse ses propres préparatifs pour l'hiver à venir », dit Sophien.
« Oui, Votre Majesté. Nous restons profondément honorés par votre faveur… »
Faisant la sourde oreille à leurs louanges tonitruantes, Sophien se leva de son siège, tandis que Romelock et les autres officiels s'esquivèrent pour conferer discrètement entre eux.
« Il semble que Deculein, ce vaurien, ait quitté son passé imprudent pour ne s'embourber que dans d'étranges tapisseries d'ambition égarées », dit l'un des officiels.
« Tant mieux. On dirait qu'il est bien décidé à ruiner la réputation même qu'il s'est tant donné de mal à bâtir », répondit Romelock.
« Quinze fois l'échelle de il y a dix-neuf ans ? On pourrait croire qu'il s'est perdu lui-même dans trop de théâtralité. On a entendu dire qu'il a même commencé à sponsoriser quelques-unes de ces représentations últimement. »
Romelock, drapé d'un suaire de mépris total, caressa sa barbe comme pour savourer le goût du dédain et dit : « Hmph. Ce brut parrainant le théâtre ? Sa famille n'est rien de plus qu'une meute de chasseurs — une lignée méprisable aux mains tachées de sang. »
« Hahahaha ! Oui, vous avez absolument raison, Ministre ! »
Ces derniers temps, Deculein était devenu l'allié le plus fiable et influent de l'impératrice Sophien — une figure qui détenait un pouvoir consolidant son règne.
« Un chasseur de démons ? Pourrait-il vraiment être différent d'un vulgaire chasseur de sangliers vêtu d'habits plus fins ? », dit l'un des officiels.
« Justement. Une famille dont l'héritage se résume à peine à chasser le sanglier commande peu de respect. En revanche, la famille Yukline, célébrée pour sa poursuite de la chasse un peu plus raffinée, est encore tenue en haute estime pour quelque chose d'aussi insignifiant. »
« Hahahahaha ! Ministre Romelock, votre esprit coule comme un fleuve sans fin — toujours rafraîchissant et plein de profondeur ! »
L'animosité de la faction religieuse envers les Yukline fermentait comme une tempête féroce, leurs calomnies chuchotées dérivant comme des nuages sombres à travers la nuit, encore lourdes dans l'air alors que l'aube tardait à poindre à l'horizon.
***
« Honnêtement, je ne pense vraiment pas que qui que ce soit va avaler ça ! »
De retour à la Tour des Mages, j'exposai ma théorie à Adrienne. S'il s'agissait d'un résultat définitif de mon récent voyage d'affaires dans la Région du Nord, la révélation était si stupéfiante que la plupart l'accueillirent avec rien d'autre que du doute.
« C'est ainsi ? », demandai-je.
« Oui », dit la Présidente, fronçant les sourcils en parcourant le rapport. « J'étudie actuellement la valeur de collision du professeur Deculein, mais quand même, juste ici ! »
La Présidente pointa une section du rapport — la conclusion, bien sûr. C'était la partie prévoyant une vague de dévastation quinze fois supérieure à celle de il y a dix-neuf ans.
« N'est-ce pas un peu extrême ?! Vous y étiez aussi, il y a dix-neuf ans, n'est-ce pas, professeur Deculein ? »
Je n'y étais pas à cette époque. Il y a dix-neuf ans, il n'y avait qu'un Deculein adolescent.
« Très probablement, oui, il y aurait été », répondis-je.
« Ça veut dire quoi, ça ? Dans les deux cas, je n'arrive juste pas à le croire~ ! »
« Faites-moi confiance, Présidente ; votre aide sera indispensable cet hiver. »
Avec la magie de destruction d'Adrienne, elle pouvait à elle seule défendre une région entière. Ce n'était ni une métaphore ni une exagération — elle pouvait, au sens le plus vrai, tenir la ligne entièrement par elle-même.
« Hmm~ bon ! Toute occasion de me lâcher avec ma magie est la bienvenue — ça me permet de souffler ! Bien que les régions frontalières ne semblent pas exactement ravies », remarqua Adrienne, me tendant un document.
C'était un formulaire de demande de révision envoyé directement par les trois margraves de la Région du Nord — Freyden, Dharman et Delek.
« Si vous ne rétractez pas cette théorie, Professeur, ils vont finir par engloutir une fortune dans leurs défenses ! Et si la vague de monstres s'avère moins forte que prévu ? Leurs territoires subiraient de lourdes pertes, non ?! »
« Je comprends. Néanmoins, je ne rétracterai pas ma position », déclarai-je.
« Wow ! Quelle obstination ! » s'exclama Adrienne, les yeux écarquillés en riant doucement et claquant ses mains sur la table. « Bon, ça y est, c'est réglé, non ! Ça veut dire qu'on devra aller soutenir la Région du Nord, puisque vous faites partie de notre Tour des Mages, professeur Deculein ! »
« Oui, Présidente. »
« Tenez ! Voici la liste de déploiement ! » dit Adrienne, me tendant le document, chaque affectation marquée en gras d'étoiles pour indiquer sa difficulté.
« C'est votre œuvre ? »
« Oui ! J'ai pris l'initiative de la faire vu que je devrai bientôt soumettre un formulaire de demande d'appui-feu de toute façon. Plus il y a d'étoiles, plus le déploiement est dur ! »
Presque instinctivement, mes yeux se portèrent sur la toute première ligne de la liste.
Rekordak ★★★★★★
Vous pourriez ne pas en revenir vivant ! Redoublez de prudence — sérieusement, prenez toutes les précautions !
Rekordak — un unique nom affleura dans mon esprit en lisant cet endroit.
« Rekordak poussera l'endurance à ses limites extrêmes », marmonnai-je.
Rekordak, retranché aux toutes premières lignes, serait vraisemblablement truffé de variables de mort. Pour Yulie, le surmonter seule pourrait s'avérer insurmontable.
« Pourquoi n'y allez-vous pas vous-même, professeur Deculein ! » lança Adrienne.
Je restai silencieux.
« Ah, c'est vrai ! J'ai entendu dire que la chevalière Yulie est aussi en poste à Rekordak ! »
Yulie restait postée à Rekordak, une réalité qui créait en moi une tension délicate mais indestructible. Bien que je cherchasse à m'éloigner d'elle, la tempête qui s'amassait sur la Région du Nord était une force qu'elle ne pourrait jamais affronter seule — un maelström prêt à l'engloutir entièrement.
« Pense à tout ce que vous avez traversé ! » s'exclama Adrienne.
Je secouai la tête.
« Tu vois ? Même toi tu as l'air réticent à y aller, professeur Deculein ! »
« Ce n'est pas que je ne veuille pas y aller », dis-je.
« Hmph ! Comme si ! »
« Ce serait des plus appropriés que vous insistiez auprès de moi, Présidente. »
« … Quoi ?! » Adrienne cligna des yeux, ses grands yeux s'arrondissant de surprise comme un lapin apeuré.
« En tant que candidate au poste de Présidente, j'envisagerais probablement n'importe quelle tâche — pourvu, bien entendu, qu'elle ne compromette pas ma dignité. »
Comprenant ce que je voulais dire, les yeux d'Adrienne s'agrandirent, sa bouche s'arrondit de surprise et elle dit : « … Et puis, professeur Deculein, vous avez dit que vous tiendriez bon sur vos conclusions. Donc aller au front ne semble pas si mal, non ? »
« C'est fort possible. »
« D'accord ! Si c'est le cas, je vais procéder à l'affectation du professeur Deculein au déploiement de Rekordak ! »
« C'est ainsi ? »
« C'est exact ! Ce sera l'épreuve finale pour le poste de Présidente ! Dans deux mois, Deculein et Ihelm prendront la route de Rekordak — pour rejoindre la chevalière Yulie ! »
« Ça semble inévitable », dis-je, hochant la tête sans expression.
Les sourcils d'Adrienne s'arquèrent comme des croissants de lune, brillant d'une lueur entendue, tandis qu'un doux murmure d'amusement dansait sur ses lèvres.
« Alors, si vous voulez bien m'excuser, Présidente, je vais prendre congé. »
« Allez-y alors, filez ! »
***
… Yeriel renforça massivement la région de Roharlak, qui bordait les territoires inexplorés d'Hadecaine. Elle consolida les murailles, construisit des tours de guet, érigea des portes et des forteresses, rassembla de nouvelles troupes et entama l'entraînement au combat des mages de son domaine — le tout fondé sur sa confiance en l'avertissement de Deculein.
« Argh, c'est tellement agaçant. Pourquoi a-t-il dû répandre de telles théories outrancières et absurdes jusqu'au centre ? » marmonna Yeriel.
Elle peinait à y croire ; l'idée défiait la raison. Une prédiction de vague de monstres quinze fois l'échelle du désastre de il y a dix-neuf ans frisait la folie. Pour elle, cela ne différait guère de prophétiser la chute du continent entier.
« Si notre famille ne soutient pas ça, notre réputation sera en lambeaux, donc je n'ai pas le choix — ! C'est tellement agaçant — ! » grommela Yeriel, frappant le siège de la voiture, ses pensées enveloppées d'un épais brouillard.
Le doute pesait lourd sur elle. Couvrir les frais initiaux avait déjà siphonné trois cents millions d'elne, et à mesure que l'hiver avançait, les coûts augmenteraient de façon exponentielle. Bientôt, chaque elne qu'elle avait patiemment réunis grâce au passage souterrain de Marik semblait destiné à se disperser comme cendres au vent.
« Nous sommes arrivés, Lady Yeriel. »
Yeriel jeta un œil par la fenêtre sur le camp de concentration et la forteresse de Roharlak, encore en cours de renforcement.
« Devons-nous procéder au déploiement comme prévu ? » demanda le majordome.
À Roharlak, elle prévoyait de stationner non seulement les prisonniers mais aussi des dizaines de milliers de troupes du territoire — une force combinée de soldats et de détenus, tous destinés à affronter la vague de monstres ensemble. Qu'ils puissent coopérer efficacement restait incertain ; toutefois, c'était l'approche que Deculein avait conseillée.
« Oui, procédez comme prévu », dit Yeriel.
Qu'il s'agisse d'un choix sage ou téméraire, elle ne pouvait le dire. Pour l'instant, la richesse d'Hadecaine tenait bon ; même si tous les profits de Marik s'évanouissaient, ils seraient encore à l'équilibre. Étant donné que près de la moitié de toute épargne serait avalée par les impôts, injecter des fonds dans les fortifications semblait la meilleure marche à suivre.
« Si cette prédiction s'avère fausse, on passera pour des idiots complets, non ? »
« … Oui, Lady Yeriel. »
« Et ils pourraient exiger des compensations de tous ces territoires qui ont investi dans leurs défenses sur la base de notre avertissage également. »
« Ils pourraient, en toute conscience, l'exiger ; cependant, nous n'avons aucune obligation légale de nous y conformer. »
« Je sais », répondit Yeriel, puis s'arrêta, soudain saisie par un vertige. « Quel gâchis… Suis-je vraiment censée espérer le pire cet hiver ou quoi… ? »
Même ainsi, Deculein n'aurait pas fait une telle prédiction avec une telle assurance sans une conviction profondément ancrée dans le roc de sa certitude.
« Lady Yeriel, il reste encore le temps de rétracter la déclaration », conseilla le majordome.
Yeriel jeta un coup d'œil dans le rétroviseur, secoua légèrement la tête et répondit : « Non. Je crois en lui. Non — j'ai besoin de croire en lui. »
Mon destin est étrange — ne pas être Yukline par le sang, pourtant me tenir ici, comptée comme famille par mon frère.
« IBMB », murmura Yeriel.
« Pardon ? »
« C'est l'abréviation de “I believe my brother”. C'est une mode chez les jeunes de nos jours. »
Le majordome ne répondit pas.
« C'est mon frère, après tout, et je crois en lui », dit Yeriel.
« … Hem », toussa le majordome, ne disant rien. Mais Yeriel put distinctement voir le faible sourire jouant sur ses lèvres.
~
« Soupir… C'est exactement ce à quoi je m'attendais. »
Yulie avait fait appel à la forteresse intérieure de Freyden pour des renforts, sa requête spécifiquement adressée à Zeit. Cependant, la réponse qui revint était aussi glaciale que les vents d'hiver, rigide et immuable.
Nos ressources sont limitées. Tenez votre position aussi longtemps que possible, et repliez-vous si les circonstances l'exigent.
C'était un ordre irresponsable, un message qui dansait sur le fil de la cruauté. Ou peut-être simplement un rejet des conclusions de Deculein, balayé comme une feuille d'automne dans le vent. Quelles que fussent leurs raisons, Yulie n'avait aucune intention d'abandonner cette ligne de front.
« Chevalière Yulie… ? » appela Reylie, sa voix tissée de fils d'inquiétude.
Yulie se tourna vers elle, l'expression durcie, et dit : « … Juste de l'autre côté du ruisseau, il y a un petit village, foyer de trente familles. Parmi elles vivent quatre ou cinq enfants et six aînés. »
Dans la Région Extrême-Nord, de nombreuses vies étaient liées à Rekordak ; en effet, le but de Rekordak résidait dans cette coexistence fragile. Il offrait aux prisonniers condamnés une mince chance de rédemption — un endroit où ils pourraient verser leurs derniers souffles dans quelque chose de plus grand qu'eux-mêmes, un but final, si sombre soit-il, qui portait une lueur de sens.
« Au-delà de la forêt se trouve un autre village, foyer de cinquante familles. La plupart des hommes sont partis chasser le sanglier mais sont tombés sur des tigres. À présent, ne restent que les enfants, les femmes et les personnes âgées. »
Yulie se souvint des visages des villageois, chacun un testament muet à son devoir de chevalière, laissant une marque sur son cœur qui ne s'effacerait jamais.
« Ils n'auront aucun refuge si Rekordak tombe — nulle part où se tourner. »
Dans les villages de la Région du Nord, ceux qui luttaient pour survivre s'accrochaient à ce qu'ils appelaient leur patrie, leur dernier refuge. Même s'ils avaient tenté de fuir, ils auraient été frappés de tous côtés et usés peu à peu jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à quoi se raccrocher.
Reylie poussa un lourd soupir et répondit : « Oui, je sais… ce qui ne nous laisse que deux choix — espérer que le rapport de Deculein est erroné ou lutter jusqu'au bout amer. »
Yulie regarda Reylie en réponse à ses mots, et Reylie lui rendit son regard avec un petit sourire. En cet instant, alors que les deux partageaient un silencieux sentiment de camaraderie et de but…
Toc, toc —
On frappa à la porte.
« Entrez », dit Yulie.
« Oui, Chevalière Yulie », répondit l'officier de Rekordak en entrant, portant une lettre confidentielle scellée de cire. « Un message vous est parvenu ; il semble s'agir d'un avis concernant des renforts. »
Yulie hocha légèrement la tête et brisa le sceau de l'enveloppe.
Appui-feu mage : Rekordak
La section attira son attention, l'élargissant de surprise. Dans la Région du Nord, les mages étaient une ressource exceptionnellement rare et précieuse. Cependant…
Division Deculein.
Division Ihelm.
Le déploiement de ces deux individus à Rekordak semble faire partie du processus de sélection de la Présidente.
Le nom Deculein sur cette liste scintillait comme l'haleine de l'hiver, chaque lettre gravée dans le givre, rayonnant d'une clarté perçante qui tranchait le silence et glaçait son cœur.