Le siège central du Ministère de la Sécurité Publique de l'Empire, qui opérait sous le contrôle direct de l'Impératrice, était connu sous le nom d'Équilibre. Pour la Sous-directrice Primien, les jours paisibles n'existaient tout simplement pas.
Chaque jour, plus d'une douzaine de Nés-Écarlates non signalés étaient capturés, tandis que Bethan s'immergeait dans le développement de la magie du sang pour les classifier. Pendant ce temps, le Grand Ancien du Désert n'envoyait que des messages d'avertissement.
Lors d'une journée par ailleurs monotone, quelque chose d'aigu et d'inattendu perça la morosité. Avec une mine irritée, comme piquée par une épine, Primien demanda à l'agent du Renseignement : « … Pourquoi ce nom figure-t-il sur la liste ? »
— C'est une liste de surveillance et d'observation autorisée par la hiérarchie, répondit l'agent dans un costume impeccable, sur un ton formel.
Ces connards ne changent jamais. On dirait qu'ils ont ramassé une bande d'abrutis lobotomisés ou qu'on leur a battu le cœur à coups de trique. Mais ce nom… c'est bien trop important pour le balayer d'un revers de main, pensa Primien.
Liste de surveillance prioritaire :
Sylvia Von Yossepin Iliade
« Si les Iliade avaient vraiment trahi l'Impératrice, vous géreriez l'affaire vous-mêmes. Mais me la refiler comme ça… C'était un service pour les eunuques ? » demanda Primien.
La famille Iliade n'était pas une cible que le Renseignement pouvait toucher facilement. L'agence faisait tout pour éviter d'attirer l'attention, surtout quand il s'agissait d'enquêter sur des familles nobles — une démarche qu'elle n'entreprenait que sur ordre direct de l'Impératrice.
— Le Renseignement mène sa propre enquête et sa propre surveillance. Il ne s'agit pas de se dédouaner, mais d'une demande de coopération. Si vous acceptez, nous fournirons les documents nécessaires.
Primien tapa du bout des doigts sur la liste, signalant son accord. L'agent lui tendit le dossier sans attendre.
Suspicion de violation de l'Article 3, Section 3 de la Loi Magique Impériale : Meurtre magique au second degré
Suspicion de violation de l'Article 8, Section 1 de la Loi Magique Impériale : Invention d'un sort à haut risque
Suspicion de violation de l'Article 1, Section 8 de la Loi sur le Renseignement Impérial : A été trouvée en compagnie d'Idnik, ancienne collègue de Rohakan.
Résumé : Classée comme individu à haut risque sous surveillance rapprochée.
« Donc Sylvia a commis un meurtre ? » demanda Primien.
— Techniquement, c'est son sort qui a dévoré la personne. Un incident similaire s'est produit sur l'Île Flottante, mais l'immunité a été réclamée au titre des Droits de Caution.
— Et ?
— Seul l'incident de l'Île Flottante a été résolu. Les meurtres commis à l'intérieur de l'Empire relèvent de la juridiction impériale, et l'enquête est toujours en cours —
« Je ressemble à une putain d'idiote finie à vos yeux ? » Primien coupa court, se renfonça dans son fauteuil et dévisagea les deux agents. « Même si elle a tué quelques personnes, avec un talent comme le sien, personne n'osera la toucher. Poussez trop fort, et elle fera défection vers une autre nation, ce qui serait une perte pour l'Empire. C'est exactement le genre de atout qu'on veut pour votre grand Empire. »
En vérité, seule l'Île Flottante, Berhert ou l'Impératrice elle-même avaient l'autorité de punir un mage du calibre de Sylvia.
« Donc, la vraie raison pour laquelle elle est sous surveillance, ce sont ses liens avec Rohakan et Idnik ? » demanda Primien.
— Sous-directrice Primien, cette affaire relève désormais de votre responsabilité également.
Primien laissa échapper un rire amer qui n'atteignit pas ses yeux glacés et répondit : « Même si c'est ma responsabilité, m'en occuper personnellement serait inefficace. Seul un mage peut pleinement en comprendre un autre. Nous aurons besoin des conseils de l'un des leurs. »
— Avez-vous quelqu'un en tête ?
À cette question, les pensées de Primien dérivèrent vers un certain individu. Que ce soit pour la persuasion, la capture ou l'interrogatoire, il y avait une personne taillée sur mesure pour le travail. C'était aussi celui que Primien elle-même considérait comme le plus dangereux. Pourtant, l'impliquer impliquait de le traiter avec le plus grand respect, comme s'ils servaient un maître.
« Deculein. »
~
Au 77e étage de la Tour des Mages, Primien découvrit un bureau méticuleusement nettoyé. Elle huma l'air, notant la senteur de savon, faible mais surprenante.
Flic — flic —
Deculein parcourait la demande de coopération de cinquante pages, son expression froide donnant l'impression qu'il lisait un roman.
« Ce n'est pas une affaire sérieuse. Nous avons déjà constitué notre propre équipe de surveillance et d'observation. Nous n'avons besoin que d'un peu d'assistance de votre part », expliqua calmement Primien alors que Deculein relevait la tête.
Primien continua : « Que Sylvia ait commis un crime ou qu'elle fréquente simplement de mauvaises fréquentations, nous nous contenterons de l'observer. »
Deculein garda le silence.
« Nous n'avons aucune intention de l'emprisonner. Elle a simplement besoin d'être guidée avant de dévier davantage. Le talent magique de Sylvia exige une supervision nationale et une observation rapprochée. »
Deculein avait saisi son stylo, et Primien observait sa main avec attention. Sans un mot, il signa le document.
« Comme on s'y attendait de son ancien mentor », remarqua Primien, sa satisfaction évidente alors que son pressentiment se confirmait — Deculein n'avait pas refusé.
« … Sous-directrice Primien », prononça Deculein, un pli se formant sur son front.
« Oui ? »
« Ne franchissez pas la ligne. »
« … Oui, Professeur », répondit Primien, lui tendant un orbe de cristal — une liaison directe avec la nouvelle Force d'Intervention Sylvia sous l'égide du Ministère de la Sécurité Publique. « Ce sera votre moyen de communication. Des réunions régulières seront organisées, et les documents pertinents seront fournis — »
« J'ai une condition », coupa Deculein.
« Professeur, vous avez déjà apposé votre signature. »
« Il n'y a aucune chance qu'il revienne sur sa décision maintenant », pensa Primien, tendant la main vers le document signé par Deculein.
« Il faut enquêter sur une personne de plus », dit Deculein. « Cielia, la mère de Sylvia. J'ai besoin d'un compte rendu complet de sa vie et de son passé. »
La main de Primien s'immobilisa en plein mouvement. Elle leva les yeux vers Deculein, notant le changement dans son expression — son visage s'assombrissait, projetant une ombre inattendue sur ses traits acérés.
« Retracez chaque pas de sa vie, et apportez-moi tout. »
Deculein, professeur en chef de la Tour des Mages et chef de la famille Yukline, n'était-il pas connu comme un homme si froid qu'il ne saignerait pas même transpercé ? Un homme qui réprimait impitoyablement les Nés-Écarlates ? Alors pourquoi, maintenant, semblait-il inquiet pour Sylvia ?
« … Cette information aidera-t-elle à accomplir cette tâche ? » demanda Primien.
Deculein ne répondit pas, et Primien, comprenant qu'il ne fallait pas insister, se contenta d'acquiescer.
« Oui, je vois. »
Primien avait fait preuve d'obéissance quand c'était nécessaire.
~
« … Des rumeurs courent dans le Royaume Mortel, mais qu'elles existent ou non, c'est déjà un fait que le Renseignement vous maintient sous surveillance », dit Idnik, tendant les notes de son journal à Sylvia. « Vous n'avez pas à vous inquiéter. Adrienne et moi avons toutes les deux subi ce processus. »
La nouvelle était parvenue à Sylvia que tant le Renseignement que le Ministère de la Sécurité Publique la surveillaient, et que Deculein rejoindrait la force d'intervention. Elle'ouvrit silencieusement les yeux. Le paysage autour d'elle était celui d'une île — vaste et solide, avec des ruisseaux s'écoulant entre des arbres luxuriants et le mana des Couleurs Primaires modelant l'Île Sans Nom.
« Alors, quelle ligne de conduite allez-vous adopter ? » demanda Idnik.
Pendant trois jours et trois nuits, Sylvia avait travaillé à créer cette île. En ce court laps de temps, une nouvelle terre s'était formée dans l'orbite de l'Île Flottante. Ses yeux, froids et alourdis par l'émotion, croisèrent ceux d'Idnik tandis qu'elle la fixait.
« Je réfléchis », marmonna Sylvia. Son expression, son corps entier, étaient rongés par le tourment. Pourtant, elle ne fléchissait pas, apparemment inconsciente du poids total de sa propre souffrance. « … J'ai une idée. »
Elle n'avait pas encore vécu vingt ans, et plus de la moitié en avaient été imprégnés de chagrin. Une enfant plongée dans la douleur, son existence quotidienne façonnée par la souffrance. L'agonie était devenue sa norme.
« Je vais créer un sort. »
Elle s'était tellement habituée à la douleur qu'elle ne la reconnaissait plus pour ce qu'elle était. Elle embrassait simplement les nouvelles ténèbres qui rampaient en elle, comme si elles en avaient toujours fait partie.
« Un sort pour l'observer. »
Le regard d'Idnik se porta sur Swifty et elle répondit : « Il y a un chevalier d'escorte aux côtés de Deculein. Un redoutable. Swifty est une création bien faite, mais — »
« Je sais », l'interrompit Sylvia tandis qu'une bourrasque soudaine tourbillonnait à ses pieds. « J'attacherai le sort au vent. »
« … Au vent ? »
« Le vent servira d'oreilles. Deculein ne pourra pas lui échapper, et il ne se rendra même pas compte qu'il est surveillé. »
Le ciel était chargé de nuages roulants. Une pleine lune, plus grande que d'habitude, projetait sa lumière sur Sylvia, la baignant d'une douce lueur.
« Je retrouverai même le monstre que mon inconscient a créé », conclut Sylvia.
À cet instant, Idnik réalisa qu'elle avait sous-estimé Sylvia.
L'étincelle qu'était Deculein dans son cœur avait grandi bien au-delà d'une simple lueur. Ce n'était plus une petite flamme — elle se transformait en un incendie incontrôlable, dévorant tout sur son passage…
***
Tard dans la nuit, le laboratoire de recherche des assistants était enveloppé d'une épaisse obscurité, bien que les lumières à l'intérieur éclairassent l'espace vivement. Epherene, Drent, et même Allen étaient profondément absorbés dans leurs études.
Drent marmonna en se grattant la tempe avec son stylo : « Donc, si j'ai bien compris cette théorie, je peux appliquer cette Caractéristique à ma magie aussi ? »
Epherene acquiesça et dit : « Oui, c'est ce qu'il semble. »
« … Tu l'as déjà compris ? » dit Drent, jetant un regard envieux aux notes d'Epherene.
Epherene sourit et secoua la tête, disant : « Ne sois pas jaloux. Tu comptes me piquer mes notes encore ? »
« Non, c'est pas de la jalousie du tout… »
« Si tu demandes simplement, je partagerai. Tu crois vraiment que je suis si radine ? »
« … Bon, euh, je pourrais emprunter tes notes plus tard ? » marmonna Drent, se frottant l'épaule maladroitement.
« Offre-moi un café, et c'est bon. En fait, j'irai le chercher moi-même — j'ai besoin de prendre l'air. »
« Ah ? Ah, bien sûr. Tenez », dit Drent, sortant un billet de cent elne de son portefeuille.
Epherene accepta le billet avec un sourire en coin. « Depuis quand le café coûte cent elne les quatre tasses ? Bref, je reviens bientôt. »
« Ah, ouais. Vas-y, je t'attends~ »
« À tout de suite, Mademoiselle Epherene~ » dit Allen.
Epherene quitta le laboratoire, descendit au hall par l'ascenseur, et sortit de la Tour des Mages.
Alors qu'Epherene approchait d'un café ouvert 24h/24 nommé Blind, elle s'immobilisa. À travers la vitre, elle aperçut deux silhouettes familières à l'intérieur du café par ailleurs vide. Un jazz doux jouait en fond sonore, et face à face étaient assis Deculein et Adrienne.
Instinctivement, Epherene avait puisé dans sa magie, canalisant l'élément vent dans ses yeux et ses oreilles. Le sort, Sens de la Tourmente, exacerbait ses sens à l'extrême, aiguisant à la fois sa vision et son ouïe.
« … Quand est-ce que tu vas enfin publier cette recherche ?! Ça fait trois — non, presque quatre ans maintenant ! L'audience approche à grands pas ! » La voix d'Adrienne résonna dans le café, débordante d'énergie.
Deculein but une gorgée lente de son café avant de répondre : « En temps voulu. »
« L'Invention des Éléments Purs et la Magie des Quatre Catégories Fondée Sur Eux ! Ça a l'air incroyable ! »
Invention des Éléments Purs ? pensa Epherene, les yeux s'écarquillant alors que les mots résonnaient dans son esprit, captant toute son attention.
« Oui. C'est presque fini. »
« Hmm~ C'est une bonne nouvelle. Mais dis-moi — tu l'as vraiment écrite toi-même ?! Tu ne l'as pas volée à quelqu'un d'autre, si ?! »
À cet instant, Epherene mordit sa lèvre et pensa : Est-ce que ce pourrait être la recherche dont mon père parlait dans sa lettre ?
« Oh, au fait ! Mon mandat de Présidente touche à sa fin ! Soit cet hiver, soit au printemps prochain ! »
« C'est vrai ? »
« Il y aura un autre candidat pour le poste ! Mais bien sûr, Professeur Deculein, vous restez le favori pour me succéder ! »
Son mandat touchait à sa fin, signalant que l'ascension d'Adrienne au rang de Grand-Mage était imminente.
« Mais je ne veux rien dire par là ! Mais n'avoir qu'un seul candidat ferait paraître la Tour des Mages faible ! C'est la plus grande du continent, après tout ! » continua Adrienne.
« Et qui serait-ce ? »
« Tu le connais ! Le Monarque Ihelm de la famille Rewind ! C'est un mage impérial et le chef de l'École Dukan, avec un parcours impressionnant. Il ferait un rival digne de ce nom ! Mais comme c'est ton vieil ami, je suis sûre qu'il se retirera. Donc pas de souci ! »
À cet exact instant…
« Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? »
Epherene tressaillit comme frappée par la foudre et se retourna vivement vers la source de la voix.
« Oh, tu observais Deculein ? »
L'homme qui parlait n'était autre que le Monarque Ihelm, le sujet de leur conversation récente.
« Vous m'avez fait peur… » dit Epherene.
« Il n'y avait pas besoin de ça », répondit Ihelm.
Ses blonds cheveux étaient encore humides, et ses yeux cramoisis brillaient d'une lueur paresseuse. Ihelm von Gerian Rewind — un nom bien connu même d'Epherene, familier des publications comme le Wizard's Journal.
« H-huh ? V-vous me connaissez ? »
« Bien sûr », dit Ihelm, se penchant pour examiner le mana vacillant dans les yeux d'Epherene. « Vous ne regardiez pas simplement ; vous écoutiez aux portes. Tel père, telle fille. »
« Excusez-moi ? » dit Epherene, serrant les dents.
Ihelm secoua la tête et dit : « Calmez-vous. C'était un compliment. »
« … Un compliment devrait être agréable à entendre. »
Ihelm la dévisagea, et elle soutint son regard, refusant de céder. Ses yeux cramoisis, acérés, brillaient d'une intensité dérangeante. La façon dont ces grands hommes dominateurs semblaient toujours la surplomber commençait à lui taper sur les nerfs.
Il la regarda de haut et dit : « La fille de Luna. Qu'est-ce que ton père t'a dit ? Ou plus précisément, suis-tu Deculein pour le tuer, ou pour le servir ? »
« … Je te conseille d'arrêter de parler de mon père tant que je garde encore ma patience. »
« C'est ainsi ? Eh bien, laisse-moi te dire ceci. La recherche que Deculein s'apprête à publier ? Elle était à l'origine celle de ton père », dit Ihelm en la frôlant, sa cape blanche flottant derrière lui alors qu'il lâchait la bombe.
« Mais putain, c'est quoi ce blond con… ! » marmonna Epherene, piétinant le trottoir de frustration. Presque réflexivement, elle jeta un coup d'œil en arrière à travers la vitre du café. « … Ah. »
Deculein et la Présidente la fixaient déjà. Deculein arborait son expression habituelle, impénétrable, tandis que les yeux d'Adrienne pétillaient de malice, son sourire joueur et retors.
***
Sous la lune fragmentée se dispersant dans la rue, Epherene remontait la côte vers la Tour des Mages après avoir quitté le café.
Toc, toc, toc —
« … Je me demande s'il est même curieux de savoir de quoi on a parlé », marmonna Epherene en marchant aux côtés de Deculein, feignant de se parler à elle-même.
Il ne répondit pas. Suivre ses longues enjambées avait toujours été une épreuve pour elle. Si elle perdait le fil ne serait-ce qu'une seconde, il prenait rapidement une grande avance.
« Il a dit que la recherche sur laquelle tu travailles appartenait à l'origine à mon père », dit Epherene, peinant toujours à suivre son rythme derrière lui.
Deculein ne répondit pas et ne ralentit pas.
Agacée, Epherene gonfla les joues et marmonna : « Il va vraiment rien dire ? »
« Ton père manquait du talent pour mener cette recherche à bien tout seul », dit enfin Deculein.
« Qu-quoi ?! » s'exclama Epherene, la colère montant face à sa remarque. Elle accéléra, faisant quatre pas rapides pour égaler ses deux enjambées. « Et toi, Professeur ? Tu peux la finir tout seul ? »
« La recherche sera publiée le mois prochain. Tu verras les résultats par toi-même à ce moment-là. »
La chaleur lui monta au corps, réchauffant son dos tandis que sa respiration s'accélérait. Mais elle tint bon — elle ne pouvait pas laisser sa colère prendre le contrôle.
« C'est ça ? Alors je te dénoncerai pour vol. Tu ne pourras pas devenir Président après ça, hein ? » dit Epherene avec un sourire en coin.
Deculein continua de marcher sans même daigner la regarder.
Epherene le suivit avec détermination, refusant d'abandonner en disant : « Je le pense. Je vais te dénoncer. »
« Et qui, selon toi, croirait tes paroles ? »
« Pourquoi pas ? Comment ce type qu'on vient de croiser ? Ihelm, ou quel que soit son nom. »
Ihelm connaît les failles de Deculein, et il est au courant pour mon père. Certes, il n'est pas exactement agréable — genre pénible — mais si Deculein continue de m'ignorer comme ça, je pourrais devoir me rabattre sur le moindre mal, pensa Epherene.
Epherene insista : « Je veux pas prendre son parti non plus, mais — »
Deculein s'arrêta net. Pour la première fois depuis longtemps, il se tourna vers elle et dit : « Epherene, suis la volonté de ton cœur. »
C'était tout. Sans un mot de plus, il reprit sa marche, ses longues foulées délibérées l'emportant vers l'avant. Epherene resta là, sans voix, fixant stupidement sa silhouette qui s'éloignait.
« Professeur ! »
Elle allait crier, exiger pourquoi il l'avait même parrainée, quand une voix venue des environs l'interrompit.
« Pourquoi devrais-je te faire confiance ? On vient à peine de se rencontrer aujourd'hui. »
Epherene se retourna à cette voix. Dans les buissons le long du chemin en côte se tenaient Ihelm et Adrienne.
Epherene boude et dit : « Crois-le ou non, je m'en fiche. »
« Hmm~ Mais c'est pas passionnant ? Ihelm et Deculein — vous étiez pas super proches à un moment ? » dit Adrienne avec un sourire joueur.
Ihelm haussa les épaules, gesturant vers Epherene et dit : « Les humains restent-ils jamais les mêmes ? Seul un monstre reste inchangé. … Toi, la fille de Luna. Quel est ton nom ? »
Epherene répondit raide : « … Epherene. »
« Leaf ? »
« Epherene. »
« D'accord. Assure-toi de choisir un camp, Leaf. »
« Epherene ! »
Ihelm s'appuya nonchalamment contre un arbre, tripotant distraitement son oreille, et dit : « Si tu restes sur la touche, rien ne changera. Tu n'iras nulle part. Tu finiras comme moi. »
« Qu'est-ce que tu n'as pas pu accomplir, exactement ? »
« Tu sais pourquoi je suis là ? Je suis pleinement conscient que je n'ai aucune chance réelle de devenir Président, et que je ne suis là que pour la forme. »
« … Alors pourquoi es-tu là ? »
« Je suis venu pour me battre. »
Epherene plissa les yeux, confuse.
Ihelm ricana, un son amer comme un soupir, et dit : « Je refuse d'être mis sur la touche comme un idiot sans avoir même fait d'effort. Rester là à se faire évincer sans se battre — c'est pathétique. »
Sa voix auto-dépréciative continua : « Plus je reste inactif, plus ce bâtard grimpe. Je pensais qu'il finirait par trébucher, mais non — il continue de s'élever, sans le moindre signe de vacillement. »
Epherene garda le silence. Dans une certaine mesure, elle comprenait sa frustration.
« Je suis prêt à mourir au combat. »
Elle avait juré de rattraper Deculein, mais ses foulées avaient toujours été plus longues que les siennes. Chaque jour, il s'éloignait davantage, comme une montagne à jamais hors de portée.
« Si tu as une rancune, règle-la comme il faut. Reste inactive trop longtemps, et tu finiras comme moi — une coquille vide », conclut Ihelm, ses lèvres se tordant en un rictus avant de se retourner et de s'éloigner.
Adrienne se pencha vers Epherene et chuchota avec un sourire joueur : « … Tu sais, Ihelm et Deculein étaient proches. Mais pendant les guerres de factions, il s'est fait éjecter — a perdu ses recherches, ses réalisations, tout. Oh, et il avait un faible pour la Chevalière Yulie aussi. Pas sûre que ce soit encore le cas, ceci dit. »
Epherene fronça les sourcils et demanda : « Alors pourquoi l'as-tu choisi comme candidat ? »
Adrienne écarta les bras grand large, affichant un large sourire en disant : « Parce que c'est amusant ! »
« … Tu te rends compte que tu vas devenir Grand-Mage, non ? »
« C'est exactement pour ça que je le fais~ » dit Adrienne avec un sourire inattendu, doux-amer. « Une fois Grand-Mage, je devrai quitter le continent. »
« … Pourquoi ? »
« Un Grand-Mage ne peut pas être attaché à un seul pays ! Bien sûr, je peux visiter l'Empire ou la Tour des Mages, mais si je reste trop longtemps, j'attirerai trop d'attention ! »
Whoooosh —
Une brise d'été chaude traversa les arbres.
Frou-frou —
Les feuilles se balançaient doucement dans la brise.
Epherene leva les yeux vers la lune lointaine et demanda : « … Pourquoi ne pas simplement refuser de devenir Grand-Mage ? »
À cet instant, une vision de l'avenir clignota dans son esprit — une où elle se tenait en tant que mage bien plus forte et puissante. Mais étrangement, cette version future d'elle-même semblait triste.
« Je ne peux pas simplement abandonner mes responsabilités », dit Adrienne.
Epherene se tourna à nouveau vers elle. Adrienne était petite, ce qui la rendait bien plus facile à affronter que Deculein.
« Tu devrais aussi assumer la responsabilité de ton talent, Mademoiselle Epherene. Hahaha ! » dit Adrienne en éclatant d'un joyeux rire tandis qu'elle pivota sur elle-même.
Epherene regarda Adrienne s'éloigner, sa petite silhouette disparaissant légèrement dans la nuit.
***
Le lendemain matin, dans le bureau du Professeur en chef, Epherene fut convoquée par Deculein. Elle était plus que nerveuse — extrêmement. Elle s'était précipitée dès son réveil, encore bouleversée par ce qu'elle avait fait la veille.
Glou —
Epherene se tenait devant Deculein, le cœur battant la chamade alors qu'elle le regardait assis dans son fauteuil de bureau.
« Prends ceci », ordonna Deculein.
Thud — !
Une épaisse pile de documents, près de cent pages, s'abattit sur son bureau avec un lourd bruit sourd.
« C'est la recherche dont je parlais tout à l'heure », dit Deculein. « Comme tu peux le voir, elle contient une partie de l'idée de ton père. »
« … Ah ! E-et ? »
« Si tu parviens à comprendre ceci et à le maîtriser complètement d'ici l'audience d'octobre, je retiendrai le papier et te le rendrai. »
Les yeux d'Epherene s'écarquillèrent de surprise.
Deculein, sur un ton indifférent, demanda : « Acceptes-tu le défi ? »
« Ah, ben ! »
Il n'y avait pas besoin de réfléchir davantage. Son père avait toujours eu l'intention qu'elle poursuive ses recherches. Sans une once d'hésitation, Epherene se précipita en avant et fourra la pile de papiers dans son sac.
« O-oui — ! C'est exactement ce que je voulais — ! »
« Sors. »
« Oui, Monsieur ! » s'exclama Epherene en ouvrant la porte du bureau, pour trouver quelqu'un qui l'attendait dehors.
Cheveux blonds dorés et yeux rouges — c'était Ihelm, l'homme qu'elle avait rencontré la veille. Haussant un sourcil, il remarqua : « Ah, on dirait que Leaf est arrivée la première. »
« C'est Epherene ! » claqua-t-elle, lui donnant une poussette dans l'épaule avant de s'éloigner à grands pas, ses pas lourds et bruyants.
« Qu'est-ce qui lui prend… » marmonna Ihelm, la regardant partir avec une pointe d'incrédulité avant de reporter son regard vers le bureau.
À l'intérieur, Deculein était assis, aussi posé et aristocratique que jamais, ne laissant transparaître aucune faiblesse.
« … Professeur Deculein », dit Ihelm, « on fait un simulacre de contre-interrogatoire entre les deux candidats à la présidence ? »