« Je ne pleure pas. »
« Tu pleures. »
« Tu te trompes, d'accord ? »
Ce n'est qu'alors que Sebastian fit vraiment face à Judy. Il essuya ses larmes avec sa manche.
« J'ai vu ta sœur avec quelqu'un tout à l'heure. »
« Qui ? »
« On aurait dit son petit ami. »
Sebastian avala sa salive et se mit à tout raconter, ce qu'il avait vu et entendu.
Une trentaine de minutes plus tôt.
Sebastian, après s'être fait rejeter par Esther, s'était assis sur un banc devant la salle pour prendre l'air.
« Tu es vraiment jolie aujourd'hui. »
Il sourit en pensant à Esther. Elle était belle même en le rejetant.
C'est à ce moment-là qu'il vit Esther mettre le pied sur la terrasse.
Noah apparut dès qu'elle se montra et s'approcha pour lui tendre un bouquet.
Il ne put reconnaître le visage caché de Noah, mais l'expression timide d'Esther resta gravée dans sa mémoire.
« Elle était complètement différente de quand je l'ai abordée. C'est définitivement son petit ami. »
Bien qu'Esther ait gardé une attitude respectueuse envers Sebastian, la limite qu'elle avait tracée était nette. Cependant, Sebastian ne vit aucune telle frontière lorsqu'Esther accepta le bouquet de Noah.
« Esther a un petit ami ? »
Judy grimça en s'accroupissant à côté de Sebastian.
« Qui c'est ? »
Judy réfléchit, mais aucun visage ne lui vint à l'esprit. Esther n'avait pas d'amis.
« Tu n'as pas mal vu ? »
Judy fixa Sebastian avec suspicion, au cas où il se serait trompé. Pourtant, Sebastian resta catégorique.
« Impossible que je confonde Esther avec quelqu'un d'autre. J'en suis sûr. »
Sebastian maintint fermement ses dires. Les yeux de Judy se rétrécirent.
« À quoi ressemble le garçon ? »
« Je n'ai pas vu son visage, mais il a les cheveux noirs. »
« Hum. Je devrais demander à Esther. »
L'atmosphère entre les deux chuta brutalement. Judy, qui semblait d'abord vouloir taquiner Sebastian, se tenait maintenant sans humour.
« Petit ami… »
Judy marmonna le mot pour lui-même, fronçant les sourcils d'incrédulité.
Il ne pouvait pas croire les paroles de Sebastian, mais simplement imaginer qui pouvait être cette personne attisait son ressentiment.
« Mais pourquoi est-ce si important pour toi ? Pourquoi tu en fais tout un plat ? »
Des étincelles partirent vers Sebastian. Judy le dévisagea, agacé.
« Je ne t'ai pas dit de laisser ma sœur tranquille ? »
« Non, je… »
Sebastian baissa les yeux, incapable de réfuter. Il avait l'air d'un chiot sous la pluie.
« Ce n'est pas comme si n'importe qui y a le droit, mais toi surtout. Alors mange juste ça. »
Judy attrapa une poignée de chips auprès d'un serviteur qui passait et la fourra sous le nez de Sebastian.
Sebastian n'avait pas mangé correctement ces derniers jours en préparation du bal d'aujourd'hui. Il accepta immédiatement l'attention de Judy.
« Merde, j'en peux plus. »
Il fourra la poignée dans sa gorge.
Son expression parut extatique face à la saveur, ce qui lui donna envie d'en reprendre.
« Hé ! Tu ne peux pas tout manger ! »
« Ne m'arrête pas. Je vais tout bouffer, tout ce que j'ai enduré aujourd'hui. »
Sebastian courut vers une table chargée de rafraîchissements, résolu à noyer sa mélancolie.
***
Le bal se termina sans accroc.
Il fallut à Esther une heure tardive pour à la fois raccompagner les invités et organiser une petite célébration en famille dans la salle d'exposition.
« Argh, je suis crevée. »
Elle se sentit revivre après avoir enlevé la robe épuisante qui lui meurtrissait le dos, en plus du maquillage étouffant.
Esther s'assit sur le lit et fixa ses pieds après un bain chaud.
« Mes pieds sont gonflés aussi. »
« Tes chaussures ont dû être inconfortables. »
« Un peu. »
Ce n'était pas seulement ses pieds qui la faisaient souffrir. Tout son corps était épuisé. Elle s'effondra sur le lit, incapable de poursuivre ses pensées.
« Tu dois être fatiguée. »
« Ouais. Je crois que je vais m'endormir tout de suite. »
Esther frotta ses paupières mi-closes et bâilla.
Ce fut une longue journée, depuis la promenade matinale jusqu'à la célébration d'anniversaire de ses frères.
Elle n'avait jamais rencontré et parlé à autant de gens. Le temps passa sans qu'elle s'en aperçoive.
« Mais c'était quand même amusant, non ? »
Dorothy sourit brillamment et tira la couverture sur les épaules d'Esther pour qu'elle n'attrape pas froid.
Esther serra fort la peluche lapin moelleuse contre elle et y frotta son visage.
« Oui, c'était amusant. »
Certains ne l'avaient pas acceptée, mais leur nombre était relativement inférieur à ce qu'elle anticipait. La fête fut plus agréable qu'elle ne le pensait.
Depuis ses tremblements en dansant, jusqu'à la bienveillance de ceux qui l'avaient accueillie.
Elle ne voulait pas oublier ces souvenirs. S'il y avait des moments heureux sur lesquels elle se retournerait avant sa mort, aujourd'hui en serait un.
Chaque instant ressemblait à un rêve. Esther sourit en se tournant vers Dorothy.
« J'ai brillé aujourd'hui. »
« Oui. Notre chère demoiselle était la plus belle et la plus rayonnante. »
Dorothy ne put retenir son rire en voyant les yeux adorables de l'enfant briller intensément.
« Et tu continueras de briller à l'avenir. Bien plus qu maintenant. »
« Moi ? »
« Bien sûr, notre demoiselle. Alors dépêche-toi de dormir. Il est tard. »
Esther s'allongea dans son lit, absentée, tandis que Dorothy l'aidait à s'installer.
« Tu ne vas plus dormir sur le tapis, hein ? »
« …Tu le savais ? »
Esther fut surprise. Elle croyait que personne ne connaissait son secret.
« Bien sûr. J'ouvrais souvent la porte pour vérifier si tu dormais bien. »
« Je vois. »
Elle fixa le tapis dans le coin le plus reculé, embarrassée d'avoir cru que personne ne remarquerait son habitude.
« Quand je suis arrivée ici, je n'arrivais pas à m'endormir si ce n'était là. »
C'était bizarre, maintenant que c'était si naturel pour elle de s'allonger sur un lit moelleux et de dormir avec une couverture chaude.
« Oui. Maintenant je dors seulement dans mon lit. »
« C'est un soulagement. »
Dorothy s'assit près d'Esther et lui tapota la poitrine.
« Tu sais, Dorothy. »
Esther était particulièrement bavarde aujourd'hui. Cela fit sourire Dorothy face à ce joyeux bavardage.
« Oui, ma demoiselle. »
Dorothy approcha son oreille d'Esther qui lui faisait signe de parler. Esther la regarda et récita d'une petite voix.
« …Est-ce que je peux être aussi heureuse ? »
De tels mots n'étaient pas censés venir d'un enfant. Pourtant, l'expression d'Esther en les posant semblait si naturelle que Dorothy en eut les larmes aux yeux.
Dorothy serra fort la main d'Esther. La petite paume de l'enfant n'atteignait même pas la moitié de la sienne.
« Non, pas avec ça. Tu… dois être encore plus heureuse. »
« Plus qu maintenant ? Ah, je suis si heureuse que ça m'angoisse. »
Les yeux d'Esther s'écarquillèrent alors qu'elle secouait frénétiquement la tête.
Le bonheur actuel était trop grand pour Esther. Plus elle devenait heureuse, plus elle s'angoissait.
Les moments heureux ne pouvaient pas durer éternellement. Tout donnait l'impression de marcher sur une glace fine.
« Ne t'angoisse pas. Nous sommes là pour toi. »
Elle avait peur parce qu'elle était heureuse.
Elle ne pouvait plus s'imaginer une vie en dehors de cet endroit. Tant qu'elle absorberait cette lumière, les ténèbres du passé ne pourraient plus engloutir son champ de vision.
Dorothy ne quitta la pièce qu'une fois Esther apaisée.
Ce fut la fin d'une longue journée.
Esther fixa le plafond dans un état absent. Elle passa d'un lieu bondé à sa chambre solitaire.
« Tout ressemble à un rêve. »
Elle se tourna et se retourna sans trouver le sommeil, jusqu'à ce qu'elle remarque un collier sur la table.
Elle y avait posé le pendentif que Noah lui avait offert tout à l'heure. Il brillait doucement dans la lumière de la lune.
« …Est-il rentré sain et sauf ? »
La pensée de Noah la poussa à enfouir son visage profondément dans l'oreiller.
Au même moment.
Esther n'était pas la seule personne incapable de dormir.
On ne savait pas quand le sourire bête disparaîtrait du visage de Noah.
« Tu étais si belle aujourd'hui. C'est une bonne chose que j'y sois allé. »
Le simple fait de penser à à quel point Esther semblait belle depuis le balcon et à quel point elle paraissait heureuse au milieu de la foule soulagea son ennui.
« Tu l'aimes tant que ça ? »
Comme la maison n'était pas spacieuse, Palen et Noah partageaient la chambre.
Palen s'assit face à Noah et lui tendit un verre de lait chaud. Le garçon n'arrivait pas à s'endormir.
« J'ai l'air comme ça ? »
« Oui. Ton sourire ne quitte pas ton visage. Je ne savais pas que le prince pouvait faire de telles expressions aussi bien. »
« C'est ça. Je l'aime tellement que je veux continuer à vivre ici, peu importe que je sois prince héritier ou non. »
Noah sourit et but une gorgée de son lait chaud. Bien qu'il fasse semblant de plaisanter, ses yeux restèrent calmes tout du long.
Palen observa Noah avec amertume. Bien qu'il fût son maître, pour Palen, Noah était plus comme un doigt douloureux.
*NDT : "Doigt douloureux" s'utilise quand un parent souffre quand son ou ses enfants souffrent. C'est-à-dire que Palen considère Noah comme son fils.
« Si tu es plus heureux maintenant… je serai ravi que tu restes comme ça. »
Palen dit cela avec toute sa sincérité.
Il avait souhaité que son prince, Noah, domine tous les nobles et soit reconnu comme avant.
Cependant, voyant Noah dans un état bien plus réjoui qu'auparavant, il souhaita qu'il reste ainsi.
« Je le pense vraiment. »
Noah posa sa tasse et fixa droit dans les yeux de Palen.
« Pour être honnête, le statut de prince était un peu embêtant. J'étais submergé par les nombreuses attentes qui me maintenaient pour devenir prince héritier. »
Palen écouta calmement Noah continuer.
« J'ai beaucoup pensé à ce que ça aurait été de naître plus normal. »
Né prince très prisé, Noah était naturellement censé cacher ses émotions depuis l'enfance.
Il ne pouvait pas une seule fois négliger ses devoirs ou commettre une erreur. Il se censurait pour être parfait en permanence.
Il possédait tout matériellement, mais ses sentiments d'isolement ne pouvaient s'empêcher de l'engloutir. Il ne passa jamais de temps avec ses parents, n'eut jamais de conversations affectueuses, et vice versa.
« Je ne voulais pas être prince héritier. Pourtant, tout le monde insistait pour dire que j'étais fait pour ce titre… Je le pensais aussi et j'ai enduré. »
L'expression de Noah s'assombrit.
« Mais après avoir été abandonné, tout le monde a fermé les yeux sur moi. »
Une fois dépouillé de son titre, personne ne lui accorda un regard. Tous ceux qui le soutenaient jusqu'alors choisirent de fermer les yeux.
Il ne le réalisa qu'une fois abandonné. La raison de son existence était le statut avec lequel il était né. Rien de plus, rien de moins.
« Je voulais mourir le plus vite possible. »
Noah eut le cœur brisé pendant ses jours au sanctuaire. Il ne faisait rien d'autre qu'attendre sa mort.
Il perdit tout sens et tout but dans la vie, gisant sans espoir. Il en vint à détester chaque instant de sa vie.
Jusqu'à ce qu'il voie Esther dans son rêve.
« Mon Prince… »
Palen secoua la tête avec angoisse. En tant que personne qui se tenait toujours aux côtés de Noah, il se sentait coupable et pathétique.
« Mais plus maintenant. J'ai une raison d'aspirer à la vie. »
La voix de Noah, qui était restée basse tout du long, s'illumina soudain. Palen ne put s'empêcher de relever la tête face à ce changement brusque.
« Pas parce que j'ai été repoussé comme avant, mais parce que j'aspire à devenir prince héritier. »
*NDT : Il dit qu'il ne vise pas la vengeance (?).*
La raison pour laquelle il doit retourner à sa misère d'avant tout en sachant la prétention et l'isolement qui l'attendent au palais impérial.
« Je ne peux pas être à côté d'Esther comme ça. Je ne peux pas l'aider. »
Noah rit doucement. Alors que ses yeux se plissaient en croissants de lune, le sourire d'Esther se dessina dans son esprit.