« Ma fille aînée, la princesse Sibylle, épousera Abigail, le fils du duc d'Antioche Bohémond, et ils deviendront mari et femme. » Dès que le roi achève sa phrase, Raymond tourne brutalement la tête vers Bohémond, et l'expression de ce dernier montre qu'il ne savait vraiment rien de la décision du roi cette fois-ci.
En effet, tous sur la Marche d'Ayyarasa savent qu'Abigail est éperdument amoureux de la princesse Sibylle. De plus, vu la situation actuelle, le roi n'a que Baudouin pour héritier, et l'état de Baudouin le destine à peine à avoir un héritier en bonne santé ; le seul choix qui s'offre à lui est le fils de sa sœur.
S'il meurt encore avant trente ans, cela signifiera que l'enfant qui n'a pas encore grandi aura besoin d'un régent, et ce régent ne pourra être que sa mère ou son père.
En parlant de Sibylle, Bohémond ne peut que rire en son for intérieur ; bien qu'elle ait toujours essayé de se donner l'air d'une personne intelligente — mais hélas, elle peut peut-être jouer ces jeunes gens dans le creux de sa main, pourtant elle ne saurait ébranler un vieux renard comme Bohémond. Pour le dire crûment, elle ne saurait même manipuler un type franc et obstiné comme Raymond, sans parler de ces ministres et généraux qui ont chacun leurs arrière-pensées et baignent dans le pouvoir depuis des années.
Bohémond aurait très envie de rire, mais Amaury Ier annonce immédiatement un autre décret.
Il nomme le comte Raymond de Tripoli régent de Baudouin.
Bien que Baudouin soit déjà adulte et ait été fait chevalier, il a encore besoin d'un aîné mûr et pondéré pour l'assister à ses côtés. Il confie ce pouvoir à Raymond — qui est aussi l'oncle de Baudouin. Quant à la durée — Amaury Ier réfléchit un instant, au cours duquel le cœur de Raymond est sur le point de lui sauter hors de la poitrine.
Il entend aussitôt une réponse qui le déçoit immensément.
« Seize ans. » dit Amaury Ier. Baudouin en a déjà quatorze cette année. D'ici leur retour sur la Marche d'Ayyarasa, le temps où il pourra participer aux affaires de la cour et exercer le grand pouvoir ne sera peut-être qu'un peu plus d'un an. Que peut-on faire en un peu plus d'un an ? Seulement aider Baudouin à apaiser les troubles intérieurs et extérieurs de la Marche d'Ayyarasa et la situation compliquée. En d'autres termes, il a obtenu un travail du roi mais n'a pas obtenu la récompense qu'il méritait.
Non content de cela, Amaury Ier donne sa fille la princesse Sibylle au fils de Bohémond, Abigail, ce qui vise fondamentalement à les faire se contrôler mutuellement pour éviter qu'une seule personne ne domine la cour impériale.
Le sourire sur le visage de Bohémond semble prouver qu'il a déjà pensé à ce problème, mais dirait-il non, je n'accepte pas ce mariage ? Non. Tout comme il l'avait dit un jour à son fils Abigail, ces jeunes gens qui poursuivent la princesse Sibylle — bien sûr sa beauté et son talent sont un aspect, mais plus important encore, c'est parce qu'elle possède des droits d'héritage sur la Marche d'Ayyarasa.
Sur la Marche d'Ayyarasa, en l'absence d'héritier mâle, la fille du roi peut encore porter la couronne, et en tant qu'époux de la princesse Sibylle, qu'il s'agisse d'Abigail ou de qui que ce soit d'autre, il peut se tenir à ses côtés et partager ce pouvoir. Bohémond ne renoncera certainement pas facilement à une telle opportunité.
Tout comme lui, sachant pertinemment la méfiance et la défiance d'Amaury Ier à son égard, il doit pourtant accepter cette nomination.
Même si Amaury Ier a dit que lorsque Baudouin aura seize ans, il devra remettre le pouvoir qu'il tient en main.
Mais si Baudouin à ce moment-là ne montre toujours pas de qualités convaincantes ? Peut-être pourrait-il… Raymond est saisi par la pensée qui lui traverse l'esprit.
Mais il pense aussitôt que ce n'est pas sa faute ; on ne peut dire que c'est l'arrangement de Dieu ou du destin. Sinon, pourquoi la maladie de Baudouin n'aurait-elle pas été guérie après avoir reçu la bénédiction ?
Sans parler du fait qu'auparavant, dans le palais du calife, il a subi de graves brûlures pour secourir Amaury Ier. Raymond a vu des lépreux et il sait — une fois blessés, la maladie se développe encore plus rapidement — et il est si jeune, si frêle. En tant qu'aîné, il devrait partager une partie des lourdes responsabilités pour lui, du moins… ne pas le laisser mourir jeune.
De plus, bien que cette expédition ne puisse pas être dite sans gain, elle n'a pas non plus atteint le but initial d'Amaury Ier. Dans les années à venir, ils repartiront en expédition. Que Baudouin soit prêt à rester sur la Marche d'Ayyarasa à ce moment-là ou à partir en expédition comme commandant des croisés, n'aura-t-il pas besoin d'une personne de confiance pour gérer les affaires d'État et préparer la logistique pour lui ?
En pensant ainsi, son humeur se calme étrangement, tandis que Bohémond le regarde, semblant déjà deviner ce qui se passe en lui.
Devant tous les témoins, après avoir scellé le sort de sa fille aînée, de son fils aîné et de sa seconde fille, Amaury Ier semble enfin déposer la grosse pierre qui lui pesait sur le cœur et affiche un air soulagé.
Il insiste pour regagner sa tente à pied, et après s'être effondré sur le divan moelleux, il ne peut plus se relever.
Héraclius entre, prie à nouveau pour lui et entend sa confession — il s'était déjà confessé, mais Héraclius pensait qu'il avait encore plus à confesser… compte tenu de la précédente cérémonie de remise de l'épée et du testament public.
Cette fois Amaury Ier est un peu plus posé, peut-être parce qu'il a réglé toutes les affaires et n'attend plus que l'appel de Dieu pour retourner au Ciel. Il n'est pas paniqué, après tout, que ce soit l'Église ou les saints dont il a eu les visions, ils lui ont donné révélation : les guerriers qui combattent pour Dieu, surtout ceux comme lui qui meurent en expédition, ne tomberont absolument pas en enfer.
Une fois libérés de cette lourde bourse de cuir qu'est le monde mortel, ils pourront immédiatement voir les portes du Ciel s'ouvrir à eux, la lumière dorée percer les épaisses nuées, les saints et les anges garder la porte, accueillir son arrivée.
Héraclius l'oint, non seulement sur le front, mais aussi sur les épaules, les mains et les pieds. Puis il dépose une Bible près de l'oreiller d'Amaury Ier, se penche et demande doucement : « Vais-je faire entrer Baudouin pour vous tenir compagnie ? »
Amaury Ier hoche la tête. Héraclius sort, allume deux cierges, en tend un à Baudouin, puis lui dit de placer l'autre près de la main d'Amaury Ier. Ensuite, il allume d'autres cierges, et tous ceux qui attendent dehors en tiennent un à la main.
Cela représente le divin, comme le dit un prêtre, Dieu est un feu dévorant — la mèche du cierge symbolise Sa volonté, la plus pure et la plus blanche des volontés.
La vie est comme un cierge, qui se consume progressivement jusqu'à l'épuisement.
Héraclius place une petite croix dans la main de César, pour qu'il reste aux côtés de Baudouin ; il pourrait bien être le seul, le plus fiable appui de Baudouin.
Depuis qu'il est venu au monde, César a vu bien des morts, mais aucune n'était plus lourde ni plus cruciale que celle-ci. Sans parler de Baudouin, même lui-même est troublé quant à l'avenir.
Amaury Ier ne l'a pas seulement fait chevalier, il en a aussi fait le seigneur de Bethléem, pourtant il ne ressent qu'un élan de perplexité. Il pressent vaguement que le roi ne le traite pas avec la même sincérité ni la même ardeur que Baudouin ; il a la méfiance et la défiance qui conviennent à un roi, sait manipuler les autres et jouer avec le pouvoir, même envers son fils unique Baudouin.
Pourtant, si près de la mort, il fait généreusement un cadeau à quelqu'un qu'il ne semble pas beaucoup aimer. Si c'est le prix qu'il paie pour Baudouin, César doit admettre qu'il a touché juste.
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« Que font ces chrétiens ? » Ilghazi regarde les lueurs lointaines qui vacillent et demande, perplexe.
« Ils prient pour leur roi », répond Saladin.
« Que penses-tu du résultat des négociations d'aujourd'hui ? » Ilghazi étire ses membres : « Si leur roi meurt, le contrat qu'ils ont signé avec nous sera-t-il encore reconnu ? »
Saladin rit : « Aucun contrat ne surpasse l'épée », il se tourne vers Fustat qui brûle encore furieusement : « Peut-être aussi la flamme. Eux comme nous ne sommes que des expédients — les chrétiens ont pillé Bilbeis et Fustat ; hormis quelques-uns, ils étaient déjà impatients de rentrer dans leur patrie.
Même si Amaury Ier voulait encore nous combattre, même s'il était indemne, combien de troupes pourrait-il avoir encore ?
Quant à nous, oncle, nous ne pouvons pas combattre à la fois les chrétiens et Nour al-Din. »
« Sultan… » Ilghazi hésite et demande : « Vraiment gravement malade ? »
« Je crains que ce ne soit pas une maladie grave, mais qu'il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre », dit Saladin : « Peut-être qu'Allah nous protège vraiment. Le roi des chrétiens est mourant, Nour al-Din de Zengi est aussi mourant, et Chawar de Fustat a déjà payé de sa vie la dette qu'il nous devait. »
Ilghazi affiche un air de soupir : « Saladin, je n'aurais vraiment pas cru que nous en arriverions là. »
L'origine de Saladin ne saurait être qualifiée d'ordinaire, mais il est aussi difficile de l'associer à la notoriété. Il est né à Tikrit, son père y était un fonctionnaire local ; à cette époque Tikrit appartenait à la dynastie oqaylide. Peu après, son père fut révoqué et ne put qu'emporter avec lui, encore en langes, vers la dynastie zengide pour y chercher un poste.
Avec ce transfert, ils parvinrent à Damas. L'enfance et la jeunesse de Saladin se passèrent entièrement dans le trouble, et la situation familiale ne fut jamais très bonne. Sans son intelligence, sa persévérance, et un oncle servant dans l'armée de Zengi, il n'aurait pas été si facile d'attirer l'attention de Nour al-Din.
Saladin doit admettre que Nour al-Din est un sage respectable.
Mais Nour al-Din est vieux ; un vieillard sans héritier qualifié, sa pensée est devenue aussi terne et étroite — pourtant son autorité demeure ancrée au plus profond de tous les cœurs, si bien que ce n'est qu'au second envoi en Égypte que Saladin parvint enfin à convaincre son oncle Ilghazi.
Soudain, un faible sanglot provient de la tente voisine.