« Pour le reste, peu importe, mais aujourd'hui le couvre-feu est levé, et les rues seront sûrement animées. Emmène la Consort Noble se promener, cela lui fera du bien au lieu de passer ses journées avec cette vieille femme. » L'Impératrice douairière agita la main, puis ajouta : « La Consort Noble a supplié longtemps, et j'ai déjà accepté. Je ne peux tout de même pas revenir sur ma parole. »
Puisque l'Impératrice douairière en avait déjà dit autant, il eut beau vouloir refuser, il ne trouva aucun motif convenable. Shen Qi n'eut d'autre choix que d'accepter.
La journée entière passa rapidement.
Su Zhiruan se sentait très somnolente ces derniers temps. Même en broyant l'encre au Cabinet impérial, ou en se tenant prête à servir, elle avait des vertiges.
Elle mit tout cela sur le compte de la fatigue d'automne.
La nuit tomba vite.
La fête de la Mi-Automne était l'une des fêtes les plus importantes de la dynastie. Pendant ces trois jours, le couvre-feu était levé dans toute la Capitale, et roturiers comme fonctionnaires célébraient ensemble. Sans distinction de sexe ni d'âge, riches ou pauvres, tous choisissaient de sortir arpenter les rues.
Les deux côtés des rues étaient bordés de saltimbanques, de marchands vendant toutes sortes de mets délicieux, et de lanternes de toutes espèces.
Su Zhiruan marchait derrière, regardant à droite et à gauche, jusqu'à ce que son regard se pose enfin sur la Consort Noble et l'empereur Shen Qi qui marchaient devant.
Elle bâilla en se faufilant dans la foule pour ne pas se laisser distancer.
Xiao Fuzi avait d'autres affaires à régler à la salle Zichen : c'est donc un garde de l'ombre qui les accompagna à la place.
La Consort Noble et Shen Qi marchaient côte à côte, l'air parfaitement dépareillés. À cette pensée, Su Zhiruan bâilla de nouveau.
On disait que l'Impératrice douairière avait ordonné à Shen Qi d'emmener la Consort Noble hors du palais profiter du spectacle, et toutes les concubines du harem en étaient vertes de jalousie. Mais, d'après les observations de Su Zhiruan, l'intéressé ne paraissait pas si enthousiaste.
La Consort Noble guettait la moindre occasion de se coller à Shen Qi et d'engager avec lui toutes sortes de conversations.
« Votre Majesté… à marcher ainsi à vos côtés, votre sujette a presque l'impression que nous formons une famille~ » La Consort Noble décocha à Shen Qi un regard aguicheur, puis poursuivit : « Marcher simplement comme ça, si tranquillement, comme un jeune couple de mariés. »
Shen Qi fronça légèrement les sourcils. « Ici, appelle-moi Jeune Maître Shen. »
« Ah~ Jeune Maître Shen~ » La Consort Noble se déhanchait en marchant et faillit percuter un gros arbre. Elle ne prêtait aucune attention aux babioles alignées dans la rue, ni aux lanternes flottantes et aux pétards qui descendaient le courant. Repérant dans la foule un jeune couple souriant, elle le désigna du doigt : « Jeune Maître Shen, regardez, n'a-t-on pas exactement l'air de cette famille-là ! »
Souverainement ennuyé, Shen Qi suivit sa main du regard.
Juste à ce moment, l'homme du couple se pencha et souleva du sol une petite boulette d'enfant, douce et potelée. La fillette, les cheveux noués en deux petites touffes dressées, se fendit d'un sourire benêt dès qu'elle fut soulevée, découvrant deux minuscules dents pointues, l'air absolument tendre et adorable. Elle agita ses petites mains et babilla de sa voix de bébé : « À dada ! À dada ! Papa porte Xiao Ya ! »
« Cette petite Xiao Ya est collée à son papa toute la journée ! » La jeune mère fit mine d'être jalouse et pinça vivement le bout du nez de la fillette.
Fine mouche comme toujours, la petite bouille dodue agita de nouveau les mains et déclara avec un sourire benêt : « Maman porte Xiao Ya, Papa porte Xiao Ya ! »
Pour finir, l'homme souleva tout bonnement sa femme et sa fille ensemble, riant de bon cœur.
Shen Qi regarda la scène, le visage se faisant froid et distant.
Une famille.
Il était l'Empereur. Il était condamné à ne jamais connaître ce bonheur simple et chaleureux.
La Consort Noble ne s'attendait pas non plus à cela. L'absence de descendance était la plus profonde blessure de l'Empereur, et elle paniqua, s'empressant de dire : « Votre Maj… Jeune Maître Shen ! »
L'humeur de Shen Qi était alors complètement gâchée, et il s'éloigna sans un mot de plus.
Le garde de l'ombre jeta d'abord un coup d'œil à Su Zhiruan à côté de lui, qui bâillait en regardant les lanternes, puis à la Consort Noble au loin, effondrée. Il finit par choisir résolument de suivre son propre maître.
Shen Qi n'était naturellement pas sorti avec un seul garde de l'ombre. Ses hommes le protégeaient depuis diverses positions dissimulées : il n'y avait donc pas trop lieu de s'inquiéter.
Se voyant abandonnée, et remarquant Su Zhiruan encore là, si somnolente qu'elle tenait à peine les yeux ouverts, la Consort Noble eut le sentiment d'avoir été donnée en spectacle. Son visage s'assombrit instantanément, et elle se mit à ricaner : « Espèce de dévergondée ! Qu'est-ce que tu as vu au juste ! Ne crois pas que, parce que Sa Majesté t'a emmenée, tu es quelqu'un d'important. Si je n'étais pas sortie du palais moi aussi, comment une petite traînée comme toi en aurait-elle jamais eu l'occasion ! »
Su Zhiruan ne dit rien. Elle était extrêmement somnolente, au point de tenir à peine debout.
En vérité, ce genre de paroles blessantes lui importait peu. Avant d'obtenir le Système, du temps où elle travaillait, elle avait entendu d'innombrables piques du même genre, ouvertes ou voilées.
Au début, elle s'en fâchait aussi. Mais, plus tard, à bien y réfléchir, elle avait compris que le préalable aux ricanements de ces gens-là était que leur propre vie était plutôt médiocre, et qu'ils en devenaient jaloux d'elle.
La meilleure façon de traiter ces gens-là n'était pas de riposter, mais de se taire, de les regarder se décomposer pas à pas jusqu'à mijoter dans leur propre amertume, fâchés contre eux-mêmes.
Après les ricanements et les insultes bruyantes de la Consort Noble, les passants alentour commencèrent à froncer les sourcils et à se tourner vers elles.
Beaucoup se mirent à pointer la Consort Noble du doigt en gesticulant.
« De quelle famille sort-elle, celle-là ? Jurer comme ça, rien qu'à sa tête on voit que ce n'est pas quelqu'un de bien. »
« Celle qui est à côté, ce ne serait pas sa fille ? Maltraiter sa propre fille et l'injurier comme ça, quelle folle. »
« Chut… ne dis pas ça si fort. Les vêtements de cette femme ne sont pas donnés, elle doit venir d'une famille en vue. Sans doute une seconde épouse qui méprise la fille de la première, et la voilà qui brutalise cette pauvre petite en pleine rue… »
En entendant cela, la foule prit un air entendu.
La Consort Noble n'était pas sourde ; elle entendit chaque mot distinctement. À ce stade, elle était furieuse au point d'en perdre la raison. Plus la foule parlait, plus cela devenait extravagant, jusqu'à ce qu'elle soit transformée en femme intrigante de mauvaise réputation ayant séduit le maître d'une grande maison, puis venue tyranniser sa précieuse fille née de la première épouse — une belle-mère cruelle.
La Consort Noble n'avait jamais rien affronté de tel. Elle avait beau vouloir exploser, elle regarda autour d'elle : il y avait tout simplement trop de gens du peuple. Si cela tournait vraiment à la scène, elle se noierait rien que dans leurs crachats.
« Toi ! Attends un peu !!! » La Consort Noble était furieuse au-delà des mots.
Mais elle n'avait rien à portée de main à fracasser, et personne sur qui passer sa colère : elle ne put que foudroyer Su Zhiruan du regard.
Juste à ce moment, quelqu'un surgit soudain de nulle part et se posa droit devant la Consort Noble. « Ce subordonné a ordre de vous ramener. »
Pour la Consort Noble à cet instant, c'était la meilleure porte de sortie qu'elle pouvait espérer. Elle hocha la tête immédiatement et se laissa emmener, nourrissant toujours de mauvaises intentions envers Su Zhiruan.
Su Zhiruan portait une tenue de tous les jours jaune oie et, comme elle était si somnolente, les gens prirent ses yeux tombants pour ceux d'une fille qui avait pleuré, ce qui lui valut pas mal de compassion de la part des passants.
Une dame qui vendait des patates douces grillées la vit hébétée et perdue, et lui choisit sans façon une grosse patate douce qu'elle lui fourra dans les mains. « Petite, ne fais pas attention à cette mégère de belle-mère, tiens, prends une patate douce. »
Un vieux fabricant de lanternes lui choisit une jolie lanterne au pin et à la grue et lui rappela de regarder où elle mettait les pieds.
……
Lorsque Shen Qi posa de nouveau les yeux sur elle, Su Zhiruan avait été apprêtée par la générosité du petit peuple en quelque chose qui tenait de la poupée d'estampe du Nouvel An, les mains chargées de toutes sortes de babioles.
Tout posé et distant qu'il fût d'ordinaire, il ne put s'empêcher d'incurver les lèvres en un léger sourire à cette vue. « Ruanruan est plutôt populaire, dis-moi ? Il va falloir que je te surveille de près ! »
« Jeune Maître, que faites-vous ici ? » Su Zhiruan ne s'attendait pas à voir Shen Qi apparaître soudain à ses côtés.