Personne ne croyait à l'innocence de Maylie, excepté Azriel, qui s'avança à cet instant et prit la parole.
« Ce doit être Mademoiselle Deborah qui a emprunté ces boucles d'oreilles. Elles devraient se trouver dans son écrin. »
Et comme elle l'avait dit, les boucles d'oreilles furent découvertes en la possession de Deborah. Elle n'avait pas eu l'intention de les voler, mais elle avait oublié de les rendre après les avoir empruntées et portées une journée sans l'accord de sa mère. Bien entendu, Deborah ne reconnut pas sa faute. Elle maintint son innocence devant sa mère.
La comtesse choisit de punir Azriel plutôt que de révéler la faute de sa fille devant tous les domestiques.
« Maintenant que j'y pense, c'est toi qui les as volées et cachées dans l'écrin de ma fille quand la situation t'a échappé ! »
La comtesse savait qu'Azriel ne les avait pas volées, mais la vérité n'avait aucune importance pour elle. Azriel fut fouettée sévèrement et enfermée dans le cachot du château pendant un mois en guise de punition. Les autres domestiques crurent au mensonge selon lequel Azriel avait dérobé les boucles d'oreilles. D'autres se turent même après avoir connu la vérité, par crainte de représailles. Ce furent précisément ces individus qui médisaient sur Azriel et orientèrent l'opinion générale à son encontre.
« Elle n'a eu que ça pour avoir volé un bien de Madame », comméraient les domestiques et les servantes. « Pourquoi cette esclave est-elle si favorisée ? »
Maylie, qui avait de justesse échappé à de fausses accusations, trouva l'atmosphère bien étrange. Elle se glissa dans le cachot pour rendre visite à Azriel et la remercier.
« Pourquoi tout le monde pense-t-il que tu en es responsable ? » demanda-t-elle. « Madame t'a punie pour couvrir la faute de Mademoiselle Deborah ! »
« Cela les arrange de le croire », répondit Azriel.
« Ça les arrange ? Quoi donc ?
« Il est plus confortable de croire qu'une jeune esclave a mal agi plutôt que de penser que la maîtresse qu'ils servaient aurait accusé quelqu'un à tort, ou d'admettre qu'ils ont fermé les yeux sur l'injustice par peur, alors qu'ils connaissaient la vérité. »
« Tu dis qu'ils la croient parce qu'ils se sentent plus à l'aise à l'idée que tu es la voleuse ? C'est absurde ! Qu'est-ce qui rend ça si commode pour eux ? »
« C'est simplement facile pour eux de ressentir cela parce que je suis déjà quelqu'un de détestable. »
Azriel avait 14 ans à l'époque. Maylie ne pouvait pas croire à quel point elle parlait calmement malgré son âge. Elle contempla la jeune fille accroupie derrière les barreaux.
« Ne trouves-tu pas que c'est injuste ? » demanda-t-elle.
« C'est injuste. »
« Mais comment peux-tu rester si calme ? »
« Je ne suis pas calme. J'ai pleuré. »
« Ne te contente pas de pleurer ! Révolte-toi, plutôt ! Dis à tout le monde de ne pas faire ça ! »
« Une esclave comme moi ? »
Les esclaves n'étaient pas considérés comme des humains. Il y avait eu des débats dans la capitale sur le maintien de la pratique de l'esclavage, mais à l'époque, elle était encore largement en vigueur. Maylie nourrissait elle aussi la vague conviction que les esclaves étaient des êtres différents, jusqu'à ce qu'elle en rencontre une qui l'avait aidée à ce point. Elle resta sans voix. Après avoir rumine la situation, elle posa une autre question à Azriel.
« Al… Alors, pourquoi n'essaierais-tu pas de ne pas te faire détester par les autres ? »
« Comment ? » demanda Azriel.
« Eh bien, euh… Écouter les autres, faire ce qu'on te dit avec zèle, et être gentille… ? »
« Tu penses que je suis haïe parce que je ne travaille pas assez dur ou que je ne suis pas assez gentille ? »
« … »
Maylie se sentit soudain embarrassée et se tut. Azriel n'était ni méchante ni paresseuse. C'était juste une jeune fille docile qui faisait tranquillement ce qu'on lui ordonnait, et quelqu'un qui s'était portée volontaire et s'était mise en danger pour elle, alors que ça ne la concernait pas. Malgré cela, Maylie l'avait évitée. Elle l'avait considérée comme une esclave évidemment différente, d'une autre ethnie, et que tout le monde détestait de toute façon.
Alors que Maylie hésitait, Azriel continua : « Les gens qui haïssent parce qu'ils ont besoin de haïr ne changent pas facilement. »
« … »
« Mais si je fais plus d'efforts, peut-être qu'ils décideront de haïr autre chose. Si je réfléchis moins et que j'obéis aveuglément et que je leur cirerais les pompes, ça irait peut-être un peu mieux. »
« C-c'est ça ! Tu es trop effacée… Si tu flattes davantage les autres, la gouvernante en chef ou les autres pourraient t'apprécier. Tu es si mignonne, tu sais… »
« Mais Maylie, si je devais vivre comme ça, je ne me serais pas portée volontaire cette fois-ci non plus. »
« … Heu, heu… »
« Si je dois m'abaisser et me dévaloriser pour gagner la faveur des autres, alors ce n'est pas une vraie faveur. Je ne veux pas faire d'efforts pour mériter de telles fausses faveurs et me rendre indigne. »
Maylie fixa Azriel, hébétée. La jeune fille, à l'ombre du cachot, se redressa et s'assit bien droite.
« Je ne veux pas devenir servile », murmura-t-elle. « Je ne vivrai pas comme ça. »
Ces mots ne semblaient pas appartenir à une esclave.
Maylie posa inconsciemment une question : « Es-tu vraiment une esclave ? »
« Oui, je le suis. »
« L'as-tu été dès la naissance ? »
« … Non. »
« Alors qu'étais-tu à l'origine ? »
« Je n'en suis pas sûre. »
« Tu… N'es-tu pas en fait une princesse de quelque pays qui est devenue esclave pour une raison ? Et quand les gens de haut rang viendront te chercher, tous ceux qui t'ont maltraitée seront balayés ? »
Derrière ses barreaux, Azriel éclata de rire. Comme elle continua de rire longuement au lieu de répondre, le visage de Maylie rougit.
« Po-pourquoi tu ris ? Est-ce que j'ai dit quelque chose de bizarre ? »
« Non, c'est juste drôle. Et merci. »
« Merci ? Pour quoi me remercies-tu ? »
Azriel n'avait pas répondu à Maylie à ce moment-là. À 14 ans, après avoir entendu l'imagination fantastique de Maylie et avoir éclaté de rire, elle parvint enfin à renoncer à l'espoir que « cette personne » vienne la retrouver. Elle réalisa alors à quel point son attente avait été délirante et vaine. À partir de là, elle commença à planifier sa fuite. C'était à peu près à cette époque qu'elle rencontra Warden à la librairie et trouva un moyen de gagner de l'argent chaque fois qu'on l'envoyait faire des courses au marché. Après que l'abominable pratique de l'esclavage eut été abolie grâce au roi d'Aucandor, elle comprit qu'elle pourrait bel et bien s'enfuir si elle parvenait à amasser davantage d'argent. Maylie était devenue son amie après ce jour où elles avaient parlé dans le cachot et fut mise au courant de son plan. Chaque fois qu'elle faisait des courses, elle passait par la librairie pour récupérer du travail pour Azriel.
* * *
Une fois qu'Azriel eut fini de manger son pain, Maylie lui tendit une gourde depuis le panier.
« Merci », l'accepta Azriel avec grâce. « Je n'ai rien mangé de la journée. J'ai l'impression de pouvoir enfin respirer. »
« De rien. Au fait, Azriel, comment avancent les préparatifs pour partir ? » demanda Maylie.
« Il me faut encore amasser de l'argent. Quoi que je fasse, il faudra bien que je corrompe quelqu'un. Il faut que je pense au coût pour obtenir une identité et à mes frais de subsistance jusqu'à ce que je trouve un autre travail. »
« J'ai hate de te dire au revoir… mais tu ferais mieux de partir vite. »
« Pourquoi ? »
Au lieu de répondre tout de suite, Maylie coupa soigneusement la tarte au chocolat en deux. Tout en la tendant à Azriel, elle hésita.