Noir, qui traînait aux alentours, dressa les oreilles et s'approcha vivement. Il marchait avec une fierté évidente. Largo, que personne n'avait appelé, baissa les oreilles et gémissa. À cette vue, Azriel demanda :
« Quand nous aurons la maison, les esprits familiers vivront-ils avec nous aussi ? »
« Si tu le veux. »
« Je veux qu'on vive ensemble. Comme avant. »
Les oreilles tombantes de Largo se relevèrent d'un coup. Azriel sourit en direction de Largo. Sa queue se mit à remuer avec entrain.
*
Rhema partit pour Modjankle après avoir remis à Azriel ses bagages, restaurés comme s'ils n'avaient jamais été mouillés. Azriel sortit l'argent qu'elle avait économisé et le livre qu'elle était en train de traduire.
« Noir, je sors. Tu viens avec moi ? »
« Bien sûr, je viens avec toi. »
Le chat noir acquiesça largement et se gonfla. Noir se transforma bientôt en un garçon aux cheveux noirs, vêtu de manière décontractée. Azriel avait été surprise la première fois qu'elle avait vu Blanchet se métamorphoser, mais pas cette fois-ci. Depuis le retour de sa mémoire, l'imitation humaine de Noir lui était familière.
Elle quitta l'auberge avec Noir et se dirigea vers la librairie.
Les gens ne cessaient de les dévisager sur leur passage. C'était à cause de Noir, bien plus grand que les hommes ordinaires et à la peau mate, qui ne passait pas inaperçu. La forme humaine qu'il copiait était celle d'un bel homme du sud du royaume d'Aucandor, un type qu'on croisait rarement.
Puisqu'un homme qui semblait venir du sud escortait une jeune fille qui paraissait du nord, les gens ne pouvaient plus détacher leur regard une fois qu'ils s'étaient retournés. Des yeux curieux les suivaient sans relâche. C'en était trop même pour Azriel, habituée pourtant à ce genre d'attention. Elle baissa la voix et demanda :
« Noir, tu ne peux pas prendre une autre apparence ? »
« Je le peux, mais je me sens bien dans celle-ci parce que j'ai l'habitude. Pourquoi ? Je dois changer ? »
« Non, laisse tomber. »
Ils ne purent échapper aux regards qu'une fois engagés dans la ruelle arrière. Azriel laissa Noir attendre à l'entrée de la librairie et entra.
« Grand-père Warden, c'est moi. »
« … Azriel ? »
Les yeux du vieillard s'écarquillèrent. Warden avait l'air de voir un fantôme.
« Mon Dieu, bon sang, tu es vivante ! Quelle grâce ! »
Il se leva prestement et lui prit les mains. Voyant ses yeux s'emplir de larmes, Azriel fut saisie.
« Tu croyais que j'étais morte ? »
« Bien sûr, le château a été détruit ! Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement dans la nuit. Certains disent que le châtiment du ciel s'est abattu dessus… »
« … Beaucoup de gens du château sont morts ? »
« Certains ont disparu, d'autres ont été ensevelis vivants, tu sais. C'est un incident si étrange qu'on dit qu'une équipe d'enquête sera dépêchée depuis la capitale. Et toi, tu vas bien ? »
« Je vais bien. Ah, je suis venue rendre ceci. »
Sourire gêné, elle tendit le livre ainsi que la poche qui contenait presque tout l'argent qu'elle avait réussi à amasser.
« S'il vous plaît, prenez ceci aussi, Grand-père. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Je vais bientôt quitter les Colte. Merci infiniment pour tout ce temps. »
« Tu pars ? Je vois. Puisque toute la famille Colte en est arrivée là… Très bien, va où personne ne sait que tu as été escl*ve. C'est un bon plan, oui, tu dois partir. »
Warden tapa l'épaule d'Azriel, un sourire sur son visage ridé, et lui tendit à nouveau la poche.
« Celui qui part a besoin de plus d'argent, à quoi ça rime ? Je ne prends pas. »
« Vous m'avez fait confiance, moi qui n'étais qu'une fille de quatorze ans et une ex-escl*ve, vous m'avez confié vos livres précieux et donné du travail. Permettez-moi de vous rendre un peu. »
« Tu crois qu'il y a beaucoup de gens capables de manipuler le texte lemm aussi librement que toi ? C'est parce que tu as du talent. Je n'ai pas fait grand-chose pour toi. »
« Je sais que vous avez cherché exprès des travaux de traduction pour moi et que vous m'avez payée bien au-delà du nécessaire. Acceptez, je vous en supplie ? »
« Oh, voyons, reprends-le vite. La vie ne sera pas facile pour quelqu'un d'aussi jeune que toi qui vit seule. Tu devrais avoir assez d'argent. »
« Non, je ne suis plus seule maintenant — » elle resta un instant sans voix.
Comment qualifier Rhema par rapport à elle ? Un parrain ? Un maître ? Aucun des termes ne semblait convenir parfaitement. Il était plutôt plus proche de maître, mais ce n'était pas exact non plus.
Rhema était trop respectueux et manquait trop de volonté de l'instruire pour qu'elle le considère comme son élève. Il était rare qu'il lui enseigne quelque chose sans qu'elle ne le lui demande au préalable. Il ne pouvait pas être un parrain puisqu'il n'attendait d'elle aucun résultat. Il était trop distant pour qu'elle le voie comme un père. Il ne la corrigeait jamais pour un tuteur non plus. Il ne l'avait jamais grondée ni n'avait essayé de modifier ses comportements. Ce n'était pas qu'il la négligeât totalement ou qu'il ne lui portât pas attention.
« Peut-on le décrire comme… la seule personne de mon espèce ? »
Lui et elle étaient tous deux humains, pas d'une espèce différente, mais c'était sans doute le sentiment qui s'en rapprochait le plus. Azriel décida de définir vaguement leur relation ainsi. Cependant, elle ne pouvait pas l'expliquer à quelqu'un d'autre. Elle dit simplement :
« … Je ne suis plus seule, Grand-père. J'ai rencontré mon maître. »
« Ton maître ? »
« C'est un sorcier. Je vais devenir sorcière moi aussi. »
Warden la regarda, surpris, puis acquiesça.
« Eh bien, je me disais bien qu'il y avait quelque chose chez toi puisque tu connaissais si bien le lemm. Un sorcier, c'est formidable. Très bien… »
« Alors, s'il vous plaît, prenez ceci. C'est un gage de remerciement. » Azriel finit par fourrer la poche dans les mains de Warden qui la repoussait. « Oh, Grand-père, avez-vous entendu parler des ruines qu'on a découvertes dans le coin ? »
« Les ruines ? Tu parles de celles qui se sont effondrées ? »
« Quoi ? Elles se sont effondrées ? »
« On préparait la fouille à plein régime, mais un glissement de terrain les a frappées il n'y a pas longtemps et maintenant personne ne peut y entrer. »
« Un glissement de terrain soudain… »
« Bizarre, non ? Il n'a même pas plu, et pourtant un glissement de terrain soudain… En plus du château qui s'est transformé en colline de sable, la région est sens dessus dessous en ce moment », dit-il en claquant la langue.