Alors qu'elle s'en approchait, elle entendit un claquement sec, net, et des voix.
« Comment oses-tu me mentir en face ?! »
« Ce n'est pas un mensonge… Aaargh ! »
Elle reconnut le coup de fouet distinct. Ayant l'habitude d'être fouettée, elle en était certaine. Après avoir soufflé sa bougie, elle se dirigea vers la lumière.
« C'est le sien ? Arrête tes sottises. D'où l'as-tu volé ? Avoue tout de suite ! »
« Je ne mens pas. Je ne l'ai pas volé, Mylady… »
La voix gémissante lui était familière. Le sang d'Azriel ne fit qu'un tour. La lumière provenait d'un trou de la largeur d'un doigt, dans la paroi du couloir, à hauteur de ses yeux. Elle dut caler ses pieds entre les briques saillantes du mur tout en s'y cramponner pour regarder à l'intérieur.
Dès qu'elle aperçut l'intérieur, elle sut où elle était. C'était l'une des cellules du cachot du château des Colte, semblable à celle où elle avait été enfermée lors de l'affaire de la boucle d'oreille. Une fille rousse y était accroupie tandis qu'un homme la fouettait.
« May… ! »
Azriel se clappa la main sur la bouche, retenant de justesse l'appel du prénom de la fille. Derrière le serviteur qui la fouettait, Deborah Colte était assise sur une chaise. D'un geste, elle fit cesser les coups.
« Mylady, Mylady, je vous en prie… »
Maylie leva les yeux vers Deborah, le visage déformé par les larmes, le nez qui coulait. Deborah releva le coin de sa bouche. Azriel connaissait bien cette expression. Elle l'arborait toujours quand elle allait obtenir gain de cause, qu'elle ait raison ou tort.
« Tu ne vas pas me le dire jusqu'au bout, c'est ça ? Très bien. Je découvrirai moi-même où tu l'as volé. »
« Je n'ai pas volé… »
« Tais-toi ! Tu es déjà coupable, et si tu veux sortir d'ici vivante, tu ferais mieux de bien choisir ta réponse. Où est l'autre soulier ? »
L'objet que Deborah brandissait scintilla dans la lumière. C'était un soulier de verre incrusté de bijoux qui luisaient comme des étoiles. Le soulier disparu de la chambre d'Azriel pendait dans la main de Deborah. Maylie parla à nouveau, les yeux pleins de larmes.
« Je le ferai, je te donnerai l'autre, alors s'il te plaît, sauve Azriel. Tu le pourrais, Mylady… »
« Donner quoi ? Ce n'est même pas à toi. »
« Cela appartient à Azriel ! »
« Ne sois pas ridicule. Comment une esclave pourrait-elle avoir un soulier aussi précieux ? Comment oses-tu essayer de marchander avec moi un objet volé ? »
« On l'a emmenée en plein jour, mais elle n'est pas ressortie de la chambre alors que le soleil est couché… »
« Et alors ? »
« Elle te sert depuis tout ce temps. Elle a été fouettée tous les jours à ta place. S'il te plaît, aie pitié d'elle, pour une fois dans ta vie, Mylady, je t'en prie… »
« Crois-tu que tu reprendras tes esprits après encore plus de fouet ? Veux-tu vraiment mourir ? Je te demande où est l'autre ! »
Le visage d'Azriel pâlit en regardant Maylie supplier et Deborah hurler.
Azriel devina comment tout cela était arrivé. Maylie a dû être prise d'anxiété en apprenant qu'Azriel avait été emmenée par le sorcier, et comme ils ne sortaient pas de la chambre d'hôtes même après le coucher du soleil, elle n'a pu imaginer que le pire. Pour une roturière et une servante comme Maylie, cependant, il n'y avait aucun moyen de sauver Azriel. S'il y avait quelqu'un capable de la reprendre au sorcier, c'était un membre de la famille Colte. Mais le comte était celui qui avait livré Azriel en premier lieu, et Damon voudrait mettre la main sur elle après l'avoir sauvée. La comtesse avait déjà fouetté Azriel et l'avait enfermée au cachot au lieu de dénoncer la faute de sa fille lors de l'affaire de la boucle d'oreille, donc la seule personne qui avait la moindre chance de l'aider était Deborah.
Bien sûr, Maylie savait aussi pertinemment que Deborah était arrogante et de mauvais caractère. Néanmoins, la raison pour laquelle elle avait foi en elle, c'était qu'elle avait entendu parler du lien entre les enfants de fouet et leurs homologues aristocrates. De nombreux enfants nobles éprouvaient de la sympathie pour les enfants de fouet punis à leur place et formaient des liens étroits avec eux. Il était courant qu'un enfant de fouet devienne l'associé le plus proche d'un enfant noble même à l'âge adulte, c'est pourquoi la noblesse choisissait soigneusement l'enfant de fouet de ses enfants.
Il n'y avait pas de tel lien entre Deborah et Azriel, cependant. Deborah ne considérait Azriel que comme un objet. Elle cherchait même des moyens de la faire fouetter davantage. Les autres domestiques l'ignoraient peut-être, mais Maylie connaissait la vérité dans une certaine mesure, car elle savait dans quel état se trouvait le dos d'Azriel. Malgré tout ce qu'elle savait, Maylie a tout de même décidé de tenter sa chance et de croire qu'il restait une lueur de lien pour sauver son amie, même si un tel lien n'existait plus que probablement pas. Elle ne croyait pas que Deborah aiderait Azriel par bonté d'âme, sans contrepartie. Pour convaincre la jeune fille cupide, il lui fallait plus d'incitatifs. Ce à quoi Maylie a dû penser à cet instant, c'étaient les souliers de verre d'Azriel. Mais même après avoir montré l'un des souliers comme récompense potentielle à Deborah, celle-ci a froidement tourné le dos à la demande d'aider Azriel. Maylie n'avait pas omis de dire qu'elle donnerait l'autre soulier à Deborah une fois Azriel libre.
« Bon sang, Maylie », murmura Azriel. « Deborah va… »
Deborah était du genre à la fouetter à mort pour s'emparer du soulier de force, puisqu'elle ne considérait pas les gens en dehors de la noblesse comme des êtres humains. Ce n'était pas quelqu'un qui ferait un marché ni rendrait service à une personne comme Maylie. Comprenant la situation, Azriel gémit et se couvrit la bouche des deux mains. Si cela avait dépendu d'elle, elle ne serait jamais allée voir Deborah. Maylie aurait eu plus de chances en apportant les souliers à des mercenaires.
« S'il te plaît, sauve Azriel, s'il te plaît, Mylady ! » supplia faiblement Maylie en pleurant. « Je ne te dirai jamais où est l'autre soulier tant que je ne l'aurai pas revue… »
L'agacement et le dégoût se répandirent sur le joli visage de Deborah. Elle donna un coup de pied à Maylie, qui s'accrochait à elle, et adressa un regard au serviteur tenant le fouet. Maylie n'était ni une orpheline ni une esclave, mais une servante roturière avec une mère malade et des frères et sœurs plus jeunes. Deborah Colte, elle, était la fille d'un comte, qui pouvait se débarrasser d'une servante du château et affirmer qu'elle était morte accidentellement ou de maladie.
'Non !'
Au moment où le fouet se levait à nouveau, Azriel fit demi-tour. Sans prendre le temps de rallumer sa bougie, elle repartit en courant follement sur ses pas. Elle jeta le paquet qu'elle portait par terre et remonta le puits en rampant. Dans sa hâte, elle glissa et s'écorcha le mollet sur une roche, faisant couler le sang, mais il n'y avait pas le temps de ressentir la douleur. Elle saisit la corde et remontit. Lorsqu'elle parvint tout juste à sortir la tête du puits, un demi-lune pendait dans le ciel nocturne. Juste en dessous, tout près du puits, une silhouette blanche se tenait parfaitement immobile. Azriel se raidit de surprise, le buste penché au-dessus de la margelle.
« M. Rhema… ? »