Les choses étaient aussi calmes en quittant la chapelle qu'en y entrant. Croiser la patrouille de recherche tiwakane était certainement inattendu, mais Rienne était soulagée qu'ils en soient sortis sains et saufs, si rien d'autre.
Une fois enfin hors de la chapelle, Rienne poussa un gros soupir.
En levant les yeux au ciel, la lune était maintenant recouverte d'obscurité. C'était la première fois depuis un moment que Rienne se sentait chanceuse qu'elle ne soit pas trop brillante.
[Rienne] « Je n'ai pas beaucoup de temps. »
Alors que Rienne disait cela, Weroz s'arrêta net de marcher et demanda :
[Weroz] « Que veux-tu dire ? »
[Rienne] « Je dois contacter les endeuillés. »
[Weroz] « Oui, il est approprié de contacter les membres des familles des défunts… Ah. »
Weroz ne l'avait pas réalisé sur le coup, mais il finit par comprendre ce que Rienne voulait dire. Si sir Kleinfelder était encore en vie, elle devait entrer en contact avec lui le plus vite possible.
Et puisqu'il s'agissait de sir Kleinfelder, il ne serait pas difficile à trouver. Il n'y a qu'un seul endroit où il pourrait être. Sachant cela, quand Rienne avait mentionné « les endeuillés », elle ne pouvait parler que des Kleinfelder.
[Weroz] « Oui, Princesse. Il serait des plus prudents de les contacter au plus vite. »
[Rienne] « Dis-leur que je souhaite discuter des funérailles avec eux, et que j'aimerais les rencontrer en personne si possible. »
[Weroz] « Je transmettrai votre message. »
Ce fut une conversation codée, dont la vraie nature n'était connue que des personnes impliquées. Une fois qu'ils eurent fini de parler, ils s'éloignèrent d'un pas pressé.
Mais Rienne sous-estimait Phermos.
C'était un homme rusé qui en savait bien plus qu'elle ne le pensait.
* * *
[Phermos] « On nous a menti. »
Après que les autres se furent retirés, Phermos se rendit directement dans les quartiers de Black. Bien qu'ils se trouvaient techniquement en territoire ennemi, tous deux avaient l'air détendus, comme s'ils étaient assis dans leur propre caserne.
[Phermos] « Ce ne peut pas être le Commandant que tu as tué ce jour-là. Il était bien trop faible à l'épée, sans parler de son casque et de son armure qui ne correspondaient pas. On aurait dit qu'il s'était habillé à la hâte. Comme s'il essayait de jouer le rôle du Commandant. »
[Black] « . . . »
[Phermos] « Enfin, je suppose que tu le savais déjà, n'est-ce pas ? »
Sans un mot, Black grimça. Il devenait de plus en plus conscient de la douleur de sa blessure à mesure que sa fièvre baissait.
[Phermos] « Je vois. Eh bien, il ne reste plus qu'une question : combien la Princesse sait-elle ? Il ne semble pas qu'elle le sût dès le début… Elle a dû le croire mort jusqu'à ce qu'elle examine le corps elle-même. Enfin, il est aussi bon que mort de toute façon. Il a jeté l'un de ses propres hommes aux loups pour sauver sa vie avant de s'enfuir…… Ah. »
Comme s'il venait d'avoir une idée, Phermos se frappa le front de la paume.
[Phermos] « Ou peut-être s'est-il caché quelque part à Nauk. »
Lorsqu'ils avaient encerclé le château pour la première fois, ils s'étaient assurés de couper toutes les routes menant à l'extérieur. Mais les rats sont des créatures résistantes. Ils trouvent toujours un moyen de s'infiltrer.
[Phermos] « Il semblerait qu'il ait encore des regrets sur la situation. Il a dû décider de se cacher et de protéger sa propre vie en attendant, après que le royaume de Sharka a refusé sa demande de troupes. »
Les Tiwakans savaient déjà que le Commandant des chevaliers d'Arsak tentait d'appeler des renforts du royaume de Sharka. C'était naturel qu'ils fassent la tentative, tout comme il était naturel qu'on leur refuse.
Mais apparemment, une telle réalité était difficile à accepter pour le Commandant.
Phermos claqua la langue.
[Phermos] « Qu'est-ce qu'il croit pouvoir faire tout seul…. Cette guerre s'est terminée quand Nauk nous a ouvert ses portes de son propre chef. »
Black répondit en fronçant les sourcils.
[Black] « Peut-être a-t-il pensé que c'était fini une fois qu'on a pris Nauk. »
[Phermos] « Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ? »
[Black] « Il peut penser que sa relation avec la Princesse n'est pas terminée. »
[Phermos] « C'est… oh… »
Phermos afficha une mine dégoûtée.
[Phermos] « Tu insinues que le Commandant des chevaliers d'Arsak souhaite s'enfuir avec la princesse Rienne ? Quel noble penserait à faire quelque chose d'aussi absurde ? Même si c'était le cas, la Princesse ne serait jamais d'accord. Il est évident pour n'importe qui qu'elle ressent un grand sens du devoir envers Nauk. C'est la raison pour laquelle elle a accepté ta proposition en premier lieu. »
[Black] « Être noble ne rend pas immun contre la folie. »
La bouche de Phermos se referma tandis que son expression changeait. Il rumina ses pensées un instant avant de parler à nouveau.
[Phermos] « Bon… Je sais qu'il y en a qui sont prêts à jouer avec l'amour, mais je ne peux pas comprendre ceux qui sont prêts à sacrifier inutilement tout leur être pour ça. »
Phermos tripotait machinalement ses lunettes.
[Phermos] « Mais maintenant, nous avons un problème avec notre enquête. Le Commandant est une figure plutôt compétente à Nauk, donc il sera difficile de régler cela discrètement…. As-tu par hasard vu l'apparence de l'agresseur ? Sa taille approximative ou peut-être sa couleur de cheveux ? »
[Black] « Je n'étais pas assez près pour voir. »
Black se rappela ce qui s'était passé ce jour-là dans le jardin.
En y repensant, la flèche avait dû être tirée de loin, mais au moment où Black s'en aperçut, elle était déjà juste derrière lui.
[Phermos] « Cela doit vouloir dire que l'agresseur a une grande habileté à l'arc. J'ai entendu dire que le Commandant était talentueux lui-même, donc il est probable qu'ils ne fassent qu'un, mais… t'es-tu vraiment fait toucher par la flèche ? »
Phermos parla sur un ton de plaisanterie, comme s'il se moquait.
[Phermos] « Tu ne t'es pas laissé toucher exprès, si ? »
[Black] « . . . »
Black ne répondit pas, mais son silence était une réponse suffisante.
[Phermos] « Vraiment !? Pourquoi aller si loin ? Je veux dire, c'est incroyable que tu sois prêt à risquer ta sécurité pour garder le contrôle sur Nauk, mais tu n'aurais pas dû t'infliger ça…… Tu es censé te remettre de l'épreuve, pas t'en charger davantage. »
Mais ce que Black répondit n'avait rien à voir.
[Black] « Je ne pensais pas que son amant serait ce genre d'homme. »
Sa voix était si basse que Phermos sentit la chair de poule lui monter dans le dos. En se frottant le cou, Phermos réalisa soudain ce qui lui donnait des frissons.
Black montrait sa colère.
[Black] « Cette flèche aurait tout aussi bien pu toucher la Princesse au lieu de moi. »
[Phermos] « C'est… »
Phermos sentit ses nerfs se tendre jusqu'à ce qu'une pensée ridicule lui vienne.
Est-ce que Black…. était contrarié que la princesse Rienne ait failli être touchée par la flèche ?
C'était ça ?
Quand Phermos avait demandé à Black s'il était tombé amoureux de la Princesse au premier regard, il avait dit non. Avait-il changé d'avis ? Non, c'était douteux. Il n'aurait pas fait ça si vite.
Si Black accordait aux femmes ne serait-ce qu'une fraction de l'attention qu'il portait aux hommes de Tiwakan, il n'y aurait pas autant de rumeurs vicieuses les concernant. (1)
….Oui, Black n'est pas le genre d'homme à se laisser sway par la beauté. Il doit ressentir ça parce que la Princesse est quelqu'un dont il a besoin.
Imagine si elle était tuée avant même qu'ils aient la chance de se marier. Ce serait certainement mauvais. Ce n'est pas quelque chose qu'ils ne pourraient pas gérer, mais cela rendrait les choses définitivement difficiles.
Et c'était tout à fait naturel d'être en colère. Quel genre de bâtard tire une flèche sur la femme qu'il prétend chérir ? Ce genre de personne ne peut pas être humaine.
Oui, c'était un sentiment naturel. C'était tout à fait compréhensible que Black soit un peu furieux contre un tel misérable.
Alors pourquoi Phermos ne se sentait-il pas rassuré ?
[Phermos] « Nous devrions garder à l'esprit la trahison potentielle de la Princesse. Il y a une chance que cela lui donne un peu de combativité. Pourquoi ne pas éliminer complètement la famille Kleinfelder plutôt que de simplement chercher le Commandant ? Ce sera plus facile que d'attendre qu'il contacte la Princesse. »
[Black] « . . . »
Black ne répondit pas immédiatement.
En vérité, ses pensées tournaient un peu au ralenti.
Au fond, il savait que Phermos avait raison. Au bout du compte, c'était la guerre. S'il voulait gagner, bien sûr, il ferait tout pour atteindre la victoire.
Mais ce qu'il voulait n'était pas une victoire. Il voulait l'épouser.
[Rienne] – « Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour le garder. »
C'est ce que je lui ai promis.
Et ce n'était pas à cause de sa fièvre qu'il avait fait une telle promesse. Il voulait sincèrement la tenir.
[Rienne] – « Alors je jure de faire de mon mieux pour te désirer comme tu me désires. »
A-t-elle menti ? Ou a-t-elle changé d'avis maintenant qu'elle sait que son amant est encore en vie ?
Black avait besoin de le savoir.
[Black] « Non. Laisse-les tranquilles. »
[Phermos] « Quoi… ? Es-tu sûr que c'est sage ? »
[Black] « Cela nous dira quel genre de femme est la Princesse. Si elle honorera ce mariage ou non. »
[Phermos] « Ah. Je vois, alors. »
Phermos pouvait comprendre cela. Le Dieu de Tiwakan semblait ne pas vouloir se battre contre Nauk tant qu'il pouvait l'éviter.
[Phermos] « La Princesse est du genre à agir vite, donc nous la surveillerons de près. »
[Black] « Ne te fais pas prendre. »
[Phermos] « Bien sûr. »
Leur affaire conclue, Phermos quitta la pièce avec un air décontracté, comme si la lourde conversation qu'ils venaient d'avoir n'avait jamais eu lieu.
Si le fait que Rafit Kleinfelder ait rampé jusqu'à Nauk était inattendu, cela ne le préoccupait guère. Il n'était pas une menace pour une armée de mercenaires qui arpentaient les champs de bataille depuis des ans.
Ce qui préoccupait vraiment Black, c'était tout autre chose.
[Black] « ……J'aurais dû le tuer. »
Plus il y pensait, plus ce mélange étrange de douleur grandissait dans sa poitrine. S'il savait exactement quel genre d'homme il était. Alors peut-être irait-il mieux.
L'amant de Rienne n'était pas une menace pour lui, mais malgré tout, penser à cet homme le remplissait d'un agacement grandissant.
[Black] « Merdre. »
Black se frotta les yeux avec agressivité.
Jusqu'à présent, tout ce qui le préoccupait, c'était Rienne elle-même. Mais maintenant qu'il avait eu la chance de la tenir et de l'embrasser, penser soudain à son amant l'irritait.
Et il ne comprenait toujours pas pourquoi.
* * *
L'aube se leva avant qu'elle n'ait pu dormir correctement.
Rienne sortit du lit et alla se laver le visage, comme d'habitude. Sauf qu'il était évident qu'elle avait mauvaise mine.
[Rienne] « Il y a trop à faire… Je ne peux pas tomber malade. »
Marronna-t-elle en regardant son visage particulièrement pâle dans le miroir. Ses yeux semblaient embués et il était clair qu'elle avait perdu du poids.
[Rienne] « Si ça continue, je n'aurai plus de vêtements à mettre. »
L'image de ses vêtements trop grands qui glissaient de son corps maigre arracha un bref sourire à Rienne.
[Rienne] « Ce serait un spectacle assez saisissant. »
Alors peut-être qu'il ne me voudra plus.
[Rienne] « ……Ne sois pas stupide. Ce n'est pas comme s'il était tombé amoureux de moi parce qu'il me trouvait jolie. »
Elle chassa cette pensée, se détournant du miroir.
Rienne avait tant de problèmes qui la tenaient éveillée la nuit, mais il fallait les mettre de côté jusqu'à ce qu'elle puisse joindre Rafit.
[Rienne] « Ah, il me faudra porter le deuil pendant qu'on commence à préparer les funérailles. »
Maintenant que le corps avait été ramené, elle devait porter du noir pour symboliser ses condoléances et sa peine. À Nauk, la tradition voulait qu'on porte le deuil pendant trois jours, ne retirant les vêtements de deuil que le jour des funérailles elles-mêmes, à minuit.
Sans demander l'aide de Mme Flambard, Rienne s'habilla d'une robe noire.
Elle ne s'en rendit pas compte en l'enfilant, mais le noir était un choix dangereux pour elle. Sa peau blanche semblait du marbre lisse en contraste avec le tissu noir.
Les vêtements légèrement amples ne cachaient rien de son corps, mais l'accentuaient au contraire. Le tissu fin et doux qui enveloppait sa silhouette glissait à chacun de ses mouvements.
Habillée de noir, Rienne avait l'air d'une séductrice dangereuse comparée à sa beauté habituelle.
Encore une fois, le noir était une terrible idée.
Le pire, c'était qu'elle ne semblait même pas s'en rendre compte.
* * *
Rienne se dirigea vers les quartiers de Black, portant son petit-déjeuner, des antidouleurs et un nouveau jeu de bandages pour sa blessure.
Tout du long, ses vêtements amples flottaient autour de ses chevilles.
Depuis qu'elle avait appris que Rafit était encore en vie, Rienne n'avait pas le courage d'affronter Black comme d'habitude. Elle n'avait pas encore fait son choix… et elle n'avait pas oublié ce baiser non plus.
….Je suis sûre qu'il ne l'a pas oublié non plus.
C'était la partie la plus angoissante. Black n'aurait pas changé de comportement depuis qu'ils s'étaient faits de telles promesses audacieuses.
Comment suis-je censée me comporter, encore ?
Elle avait peur qu'il soit comme ça tout le temps.
[Rienne] « Ah. »
Autant elle aurait voulu que la chambre de Black soit loin, autant elle lui sembla particulièrement proche, juste pour la contrarier. Arrivée devant la porte, Rienne poussa un soupir.
Mais peu importe combien elle soupirait, sa situation restait la même.
Toc. Toc.
Rienne leva la main et frappa doucement à la porte.
[Rienne] « C'est le matin. Es-tu réveillé ? »
Elle écouta un instant, mais personne ne répondit.
On dirait qu'il dort encore. Tant mieux.
Avant de partir, Rienne se pencha pour poser le plateau avec les provisions par terre devant la porte.
Mais avant qu'elle ne puisse le faire, elle entendit un bruit sourd alors que la porte s'ouvrait.
[Rienne] « Ah…. »
Voyant Black debout dans l'embrasure, elle crut que son cœur allait jaillir de sa poitrine.
[Black] « T'ai-je surprise ? »
[Rienne] « Pas du tout. »
[Black] « Tant mieux. Je prends ça. »
Rienne ne comprit pas tout de suite ce qui n'allait pas. Il était debout si bien qu'il semblait tout naturel qu'il prenne ce plateau lourd à sa place. Sans le bandage encore enroulé autour de son épaule, elle l'aurait complètement ignoré.
[Rienne] « Qu'est-ce que tu fais !? »
Rienne essaya vivement de reprendre le plateau, le choc sur le visage.
[Rienne] « Lâche, s'il te plaît. Ton épaule est encore blessée. »
[Black] « Ça va. C'est pas lourd. »
[Rienne] « Ce n'est pas le problème…. »
Mais peu importe combien elle tirait, le plateau ne bougeait pas.
[Rienne] « Tu es blessé. »
Alors que Black tenait le plateau, Rienne leva les yeux vers lui. Il était si plus grand qu'elle devait relever la tête rien que pour croiser son regard.
Et il se tenait tout près.
[Black] « Mes blessures te dérangent ? »
Sa voix sonna trop près quand il posa la question.
[Rienne] « …. Oui. »
Quand Black parla à nouveau, il parlait si bas que cela ressemblait plus à un murmure pour lui-même.
[Black] « Ça me dérange, moi aussi. »
Seulement
[Rienne] « Je ne suis pas blessée. »
[Black] « Pas ça. Je parlais de tes vêtements. »