[Rienne] « Est-ce vraiment possible de tout finir… ? »
Rienne se demandait s’il serait possible de tout achever, fatiguée alors que ses paupières lourdes commençaient à tomber.
[Mme Flambard] « C’est… »
Elle était sur le point de dire quelque chose, mais cette femme qui tenait tant à terminer toute la broderie en deux nuits semblait soudain très faible.
[Rienne] « Qu’y a-t-il ? »
La réaction de la femme était si retenue qu’elle remit Rienne en état d’alerte.
[Mme Flambard] « J’ai oublié que vous vous étiez blessé la main, Votre Altesse. Je me suis emballée et je vous ai fait souffrir par erreur. Comment ai-je pu être aussi insouciante… Mais il est trop tard pour revenir en arrière. »
Mme Flambard avait l’air de être sur le point de fondre en larmes. Paniquée, Rienne lui prit la main, caressa son épaule et tenta de réconforter ses traits mouillés.
[Rienne] « Non, madame ! Ne pleurez pas, il reste encore du temps. »
[Mme Flambard] « À quoi sert une nourrice qui sait broder si elle force une Princesse sur le point de se marier à renoncer au sommeil pour le faire avec elle… ! Je n’ai pas le droit d’être votre nourrice, Votre Altesse. »
Cette pauvre femme n’était plus qu’à quelques secondes d’éclater en sanglots. Rienne secoua rapidement la tête.
[Rienne] « Non, non… C’était de ma faute. Vous ne m’avez rien imposé, alors ne pleurez pas. »
[Mme Flambard] « Mais j’aurais dû vous arrêter dès lors que vous avez dit vouloir le faire ! »
Et soudain, les larmes jaillirent. Voir la femme qui l’avait élevée depuis l’enfance pleurer ainsi provoqua chez Rienne une envie irrésistible de pleurer à son tour.
[Rienne] « Ne pleure pas… Tu vas me faire pleurer aussi… »
[Mme Flambard] « Pourquoi voulez-vous pleurer… sniff. »
La femme sanglotait sans discontinuer, sans jamais lâcher son aiguille à coudre. Il était presque impressionnant de voir comme elle tenait encore à tout achever.
[Mme Flambard] « Que vais-je devenir… Si le fiancé de la princesse porte une tenue pareille… »
Ce serait le pire cauchemar de toute la vie de cette pauvre femme.
[Rienne] « Nous ferons simplement de notre mieux toutes les deux ! Et je suis certaine que le seigneur Tiwakan ne s’inquiéterait pas si la broderie manquait un peu de densité. »
[Mme Flambard] « Je ne peux pas accepter ça ! »
Mais les tentatives de réconfort de Rienne firent empirer les pleurs. La jeune fille se remua maladroitement sur son siège, sentant ses yeux s’embuer.
Toque, toque.
Puis des coups retentirent enfin contre la porte.
[Mme Flambard] « Qui est-ce ? »
La femme se leva, reniflant et crachant sa gorge en se redressant.
[Mme Flambard] « J’y, sniff, vais aller voir qui c’est. »
[Rienne] « Non, c’est moi qui y vais. »
Mais Mme Flambard adressa un signe de tête ferme à Rienne, lui intimant silencieusement de rester assise, tandis qu’elle se dirigeait vers la porte.
[Mme Flambard] « Qui pourrait bien se présenter à cette heure-ci ? »
Avant même d’ouvrir, elle songea que cela pouvait être Black ou Phermos, les seuls susceptibles d’avoir une raison légitime de les déranger à cette heure.
Mais le visage qui s’offrit à elle fut inattendu.
[Mme Flambard] « ……? Avez-vous fait erreur de chambre ? »
[Mme Henton] « Je ne crois pas avoir fait d’erreur. »
C’était Mme Henton, qui fichait la tête dans l’encadrement et balayait la pièce du regard.
[Mme Flambard] « Alors qu’est-ce que vous faites ici ? »
Avec un regard flamboyant, Mme Flambard plissa ses yeux irrités. Pour elle, c’était bien Mme Henton, et non Rienne, qui avait gâché la précédente tenue de mariage.
[Mme Henton] « Je viens d’apprendre la nouvelle. »
Pourtant, Mme Henton n’était en rien intimidée par ce froid regard.
[Mme Flambard] « De quoi parlez-vous ? »
[Mme Henton] « Le tailleur est repenti en pleurant. »
Mme Flambard sursauta.
[Mme Flambard] « Ce bon à rien a aussi pleuré sur son œuvre ? Sa broderie était une vraie catastrophe, nous n’avions pas d’autre choix que de le virer ! »
[Mme Henton] « Si vous avez des aiguilles et du fil de rechange, donnez-les-moi. »
Bien que Mme Flambard bloquât la porte de son corps, Mme Henton contourna celle-ci prestement et pénétra dans la pièce sans difficulté. Reculant instinctivement, elle la suivit en s’accrochant doucement à sa manche.
[Mme Flambard] « Non, qu’est-ce que vous croyez faire ? Ne pensez pas que j’ai oublié votre dernière visite ! »
[Mme Henton] « À votre place, je comprendrais qu’il est impossible de finir ce travail avant le jour du mariage, même en travaillant toute la nuit. Dans ce cas, gâcher mes efforts serait vain. Je m’y connais en couture et souhaite apporter mon aide. »
[Mme Flambard] « Quoi ? Du jour au lendemain ? »
[Mme Henton] « Le cœur humain est capable de changements miracles. Je suis juste lasse d’être claquemurée dans ma chambre à ne rien faire toute la journée, alors n’y réfléchissez pas trop. »
[Mme Flambard] « On dirait que vous ne prenez pas ça très au sérieux, au final ? »
Voyant cette conversation dégénérer en dispute, Rienne s’approcha d’elles.
[Rienne] « Arrêtez, madame. Et vous, Mme Henton… »
En toute honnêteté, Rienne ne savait pas non plus. Quel était le mobile de Mme Henton maintenant ? S’il cherchait à ruiner la cérémonie nuptiale, il était improbable que ce soit par ressentiment envers Black.
Comme l’avait dit Mme Henton, il n’était qu’un enfant de huit ans incapable de poser le moindre acte.
[Rienne] « Vous devez savoir que ce n’est pas seulement mon mariage qui est en jeu, mais aussi celui du seigneur Tiwakan. »
[Mme Henton] « Je le comprends. Mais……. »
Elle s’interrompit brusquement, remplacée par un sourire amer.
[Mme Henton] « Mon fils a dit qu’il voulait vivre ici. C’était la première fois qu’il exprimait un désir, alors je voulais respecter sa volonté. Vous n’avez rien à craindre de ma part, Votre Altesse. »
[Rienne] « Ah……. Vraiment ? Il a dit ça ? »
[Mme Henton] « Oui. »
Mais à voir son sourire amer, le ressentiment de longue date commençait à s’évanouir petit à petit.
[Mme Henton] « Et il a dit que ces sucreries étaient très délicieuses. »
[Rienne] « Oh……. »
La femme paraissait si épuisée que Rienne eut envie de répondre quelque chose, mais les mots manquèrent.
[Rienne] « Je……. suis contente de l’apprendre. »
Tel fut le seul mot que Rienne put articuler.
Mme Henton esquissa un sourire discret, puis inclina la tête vers les travaux à moitié terminés.
[Mme Henton] « Moi aussi, je brode depuis longtemps. Avec mon concours, un rendu impeccable est garanti. »
Sans un mot, la femme redressa le dos et s’assit devant les aiguilles passées en fil.
[Mme Henton] « Ces aiguilles conviennent-elles ? »
Entre-temps, Mme Flambard fixait Rienne, stupéfaite.
[Mme Flambard] « Votre Altesse……. »
Rienne hocha simplement la tête, se tournant vers elle le sourire aux lèvres, bien que ses yeux trahissent une fatigue indéniable.
[Rienne] « Faites-moi confiance, madame. »
[Mme Flambard] « Non, mais… Ah, c’est ma trousse à aiguilles. Prenez celles-ci. »
Prise d’anxiété, Mme Flambard recula les yeux écarquillés en voyant Mme Henton déjà lancer la tâche sans un mot.
[Mme Flambard] « Prenez bien celles-là. Si vous arrivez à faire jusqu’ici, je pourrai respirer tranquillement. »
[Mme Henton] « Très bien, alors. »
Personne ne pouvait nier que ces deux femmes avaient mal démarré, somme toute, mais leur relation tendue passa au second plan devant l’ouvrage pressant.
Mme Henton ne mentait certainement pas en affirmant qu’elle cousait depuis fort longtemps. À chaque mouvement de ses mains adroites et expertes, aucune hésitation ne venait troubler la régularité de ses points.
Sans que Mme Flambard ait à la gronder, elle parvenait à mesurer à l’avance la longueur du fil, épousant soigneusement le travail déjà entamé et avançant chaque minutieuse étape.
[Mme Flambard] « ……Je suppose que vous ne mentiez pas quand vous avez parlé de votre longue expérience. »
[Mme Henton] « Ces vingt dernières années, j’ai mené une existence indicible en tant qu’esclave dans la maison d’autrui. La couture n’est pas une corvée pour moi. »
[Mme Flambard] « Dans la maison d’autrui, donc… Non, vous n’avez pas besoin de préciser. J’aurais dû me retenir. »
[Mme Henton] « Cela ne me dérange pas, mais ce n’est toujours pas un sujet agréable à aborder, je vous serais donc reconnaissante de ne plus me questionner là-dessus. »
[Mme Flambard] « Entendu. »
Dans le silence, leur rythme s’accéléra progressivement. Rienne, jugeant qu’elle procédait trop lentement, emboîta le pas en accélérant à son tour.
[Rienne] « Je pense qu’il serait heureux d’apprendre que vous nous aidez, madame. »
[Mme Henton] « . . . »
Mme Henton leva les yeux vers Rienne pendant qu’elle cousait.
[Rienne] « Il m’a confié souhaiter avoir un foyer. »
Et ces instants-là donnaient l’impression d’une maison. D’une famille. Elle était convaincue que cela le comblerait…… Et la rendait heureuse elle aussi.
[Mme Henton] « C’est tant mieux, dans ce cas. »
La voix de Mme Henton se fit murmure.
Dès lors, personne ne prononça un mot de plus. Elles conservèrent un silence apaisant, piquant calmement et consciencieusement leurs aiguilles dans l’étoffe.
Pourtant, l’air semblait réchauffé, comme animé par la lueur d’une cheminée jamais alimentée.
Rienne regagna sa chambre aux alentours de cinq heures du matin.
Mme Flambard l’avait pratiquement chassée des lieux, arguant que Rienne devait dormir quitte à devoir se lever dans une heure. Mme Henton lui avait même arraché les aiguilles filées des mains avant qu’on ne la projette quasiment hors de la pièce.
Elles ne semblaient pas vraiment bien s’entendre, mais en revoyant tout ce qu’elles avaient accompli ensemble, Rienne pensait qu’elles pourraient très bien devenir d’excellentes amies si l’occasion se présentait.
Mais sitôt la porte de la chambre entrouverte, Rienne, accablée de fatigue, avait presque les yeux fermés.
Je dois me laver le visage……
Se disait-elle, mais son corps se dirigeait déjà vers le lit.
Il doit déjà dormir… Bonne nuit. J’espère te voir dès le réveil.
Convaincue que rejoindre Black au lit risquerait de le réveiller, elle décida de se laisser choir dans la pièce adjacente, l’alternative la plus logique face à l’épuisement.
Sans réfléchir à se déshabiller, Rienne s’affala sur le matelas.
Dès que son corps las toucha le lit moelleux, ses paupières se fermèrent. Ses bras et ses jambes étaient trop lourds pour bouger. Quoiqu’elle fût consciente de devoir ôter ses chaussures, elle dormait déjà à moitié.
Puis, tel un rêve, quelqu’un effleura son pied.
Clac—
Dans un bruit discret et furtif, ses souliers glissèrent et tombèrent sur le sol. Ensuite, les mains qui caressaient délicatement ses pieds remontèrent pour soutenir son corps, le recentrant dans une posture plus confortable.
Puis, quel qu'il fût, l'inconnu la souleva doucement et glissa un oreiller sous sa nuque.
Qui es-tu……. Un génie domestique ? (1)
Cette pensée lui parut tellement absurde qu’elle rit même en dormant.
Ne rie pas, répondit l’esprit. Je me retiens car je ne souhaite pas te réveiller.
Un sourire somnolent aux lèvres, Rienne murmura :
[Rienne] « Ôte…… aussi mes bas……. Je n’y arrive pas ….moi-même… »
L’esprit semblait ronchonner : je ne savais pas que tu avais cette habitude de dormir.
[Rienne] « Tu… détestes ça……? »
Évidemment que non. Tu devrais comprendre que c’est plutôt l’inverse, murmura l’esprit en montant légèrement l’ourlet de sa robe pour attraper ses bas, avec une maladresse croissante.
Comme si c’était chatouillant, Rienne poussa un petit rire amusé.
Cet esprit particulier semblait visiblement ignorer comment retirer les bas d’une femme.
[Rienne] « Pas comme ça….. Il faut d’abord détacher la jarretelle….. »
La jarretelle ? demanda l’esprit.
[Rienne] « C’est…. Sur ma cuisse….. »
Elle entendit l’esprit gémir d’exaspération. Je ne suis pas certain de pouvoir garder mon sérieux à ce rythme, lâcha-t-il à nouveau.
Glissement.
L’ourlet de sa jupe se souleva alors qu’elle sentait les deux mains de l’esprit monter le long de sa jambe. Elles palpèrent brièvement, glissant délicatement sous l’étoffe jusqu’à découvrir le nœud qui maintenait la jarretelle à l’intérieur de sa cuisse.
Clac, cliquetis.
Le nœud se défit et la fine matière de son bas glissa sur sa peau nue. La main de l’esprit continua de tirer dessus, la faisant descendre millimètre après millimètre.
[Rienne] « Ah, c’est… bizarre…… »
Rienne bougea.
Mmm….?
Cet esprit semblait chercher à éviter tout contact direct avec sa peau.
Il saisissait l’étoffe du bas au bout des doigts plutôt que la jarretelle, mettant deux fois plus de temps que nécessaire pour le faire descendre.
Pourquoi cela semble-t-il si étrange……
Sensant le tissu souple glisser lentement sur sa chair, une nervosité inhabituelle la gagnait. Rienne soupira, mordillant distraitement sa lèvre tandis que sa bouche se desséchait.
Il ne la touchait même pas correctement…… Et parce que les mouvements étaient si lents, la tâche facile d’enlever son bas devenait soudainement bien plus pénible.
[Rienne] « Pas comme ça……. Dépêche-toi…… La jarretelle……. Tiens……. J’vais……. t’aider à la localiser……. »
Rienne tâtonna, descendant la main pour retrouver la jarretelle.
Après l’incroyablement lente avancée de l’esprit, l’accessoire se trouvait juste au-dessus de son genou, contre l’intérieur de sa cuisse. Rienne saisit la main de l’esprit et guida ses doigts pour plaquer toute la paume contre la jarretelle.
[Rienne] « Il suffit de la saisir……et de la tirer vers le bas…vite……… Hm ? »
Mais très brusquement, l’esprit recula.
[Black] « …….Je ne peux plus continuer comme ça. »
La voix de l’esprit, jadis lointaine et vaporeuse comme un rêve, se fit nettement distincte——Et c’était bien la voix de Black, qui semblait profondément exténué.
[Rienne] « Ah……. Hein ? Quoi ? »
Sur le point de s’évanouir d’épuisement, Rienne ouvrit brusquement les yeux.
[Black] « Demande-moi autre chose. »
Ce n’était pas un génie domestique. C’était Black.
[Rienne] « Depuis quand……? »
Rouge de gêne, Rienne haussa le ton. En jetant un coup d’œil à son aspect défait sur le lit, Black se coiffa désinvoltement, rejetant en arrière sa chevelure en bataille.
[Black] « Je ne suis pas allé dormir. Je pensais que tu viendrais te coucher plus tard. »
Rienne demandait en réalité depuis quand c’était lui et non un esprit, mais Black répondit en supposant qu’elle s’interrogeait sur son heure de réveil.
[Rienne] « Non, attends, c’est que……. Donc, c’était toi dès le départ ? »
[Black] « Quoi ? »
[Rienne] « Je croyais rêver…… »
[Black] « …….Pas étonnant. »
Black détourna le regard, laissant échapper un soupir d’une lassitude profonde.
[Black] « J’ai fini par faire une bourde qui t’a réveillée. Allons dormir maintenant. »
[Rienne] « Attends, je dois enlever mes bas……. »
Une fois réveillée, elle aurait pu les ôter seule. Mais alors qu’elle s’apprêtait à le faire, sa main se figea.
Pour retirer ses bas, il fallait soit ôter complètement sa robe……soit passer les mains sous sa jupe. C’était probablement ce qui rendait l’ensemble si provocateur.
[Black] « Veux-tu que je ferme les yeux ? »
Bien qu’il la lui demande, Black ferma les yeux avant même qu’elle ne puisse répondre.
[Rienne] « Je me demande si je me sentirai plus à l’aise avec ce genre de choses une fois mariés ? »
Rienne se retourna, observant Black dont les yeux restaient clos.
[Black] « Comment ça ? »
[Rienne] « Je veux dire, se déshabiller mutuellement pour mieux dormir. »
[Black] « …….Peut-être. »
[Rienne] « J’espère que ça ira vite. »
Rienne se mit enfin sur son séant, se força à se redresser, prête à ôter ses bas.
[Rienne] « Mais là, maintenant, c’est encore si difficile pour moi……. Ça a pu aller jusque-là parce que j’avais l’impression de faire un rêve très doux……. »
Honnêtement, elle n’était plus sûre de ce qu’elle disait. Peut-être était-ce un peu impudent et bizarre d’y penser ainsi, mais elle ressentait en vérité une petite tristesse que l’atmosphère onirique disparaisse au milieu de tout ça.
[Rienne] « Dans mon rêve, tu ressemblais à un esprit qui faisait tout à ma place pour que je n’aie pas à bouger le petit doigt. »
[Black] « Alors…… »
Ouvrant les yeux, Black se tourna vers Rienne et s’approcha d’elle sans la moindre hésitation.
[Black] « Je suppose que nous devrons tous deux travailler dur dorénavant. Te faire prendre l’habitude. »