« ……Cette idée ne me déplaît pas. »
Son cœur n’était partagé sur aucun point. C’était une conclusion qu’elle avait tirée bien des années auparavant. Même si elle ne méritait pas d’aimer le dernier prince de la famille royale Gainers, Rienne avait déjà décidé qu’elle le ferait.
Et pour cette raison, elle garderait ce secret pour elle jusqu’à la fin de ses jours.
« Alors ne me repousse pas. Je n’aime pas ça. »
« Deux. »
« Tu n’es pas obligé de compter. »
« Je t’ai dit de bien réfléchir. »
« J’y ai pensé. Alors inutile de continuer tes décomptes. »
« ……Trois….. »
Au moment où Rienne vit Black s'apprêter à prononcer le chiffre trois, elle se mit sur la pointe des pieds et lui couvrit la bouche de la main. La même main qui était serrée dans un épais bandage.
« Ne compte pas. »
En la regardant de haut, il voyait son reflet parfaitement gravé dans ses yeux bleus, tandis que ses émotions s'abattaient sur elle telles des eaux déchaînées.
« Depuis aussi longtemps, je ne savais pas ce que je voulais ou ne voulais pas. En majorité, je souhaitais ce que tout souverain de Nauk aurait souhaité. La fin de la sécheresse. »
Son cœur souffrait, mais elle en connaissait désormais la raison.
Elle voulait que cet homme qui se tenait devant elle reste à ses côtés.
« Mais aujourd'hui, je sais. Je sais ce que je veux. Moi, Rienne Arsak, et non le souverain de Nauk. »
« ……Et qu’est-ce que c’est ? »
Black leva les mains pour dégager celle de Rienne qui lui couvrait la bouche tout en posant sa question.
« Je veux rester avec toi. Et je veux nous marier. »
À cet instant précis, en la faceant face, Black saisit violemment la main bandée de Rienne. Sentant une douleur aiguë lui traverser la paume entaillée, Rienne grimça légèrement.
« Le truc qui me perturbe le plus chez toi, princesse….. »
Mais au lieu de lui avouer sa douleur, Rienne garda ces mots pour elle. Il devait bien y avoir une raison si elle avait besoin de souffrir en cet instant.
« ……c'est que je ne sais toujours pas. D'autres ont le luxe d'accepter les mensonges quand ils sont pratiques, aussi évidents soient-ils…….mais ça me met en colère de penser que ces paroles qui me rendent fou pourraient bien n'être qu'un mensonge. Donc si tu comptais me mentir, tu aurais pu t'y prendre mieux. Mens-moi si bien que je n'en vienne jamais à bout. »
« Je ne mens pas. »
« Mais bon, j'imagine que peu importe maintenant. »
Black mordit sa lèvre.
« Je te l'ai dit. Je ne te donnais qu'une seule chance. Que tu ne détestes pas l'idée de m'épouser soit un mensonge ou non, tu seras ma femme, princesse. Peu importe ce que tu feras, cela ne changera rien. »
« J….Je le veux bien aussi. »
Mais Black semblait ne pas y croire, simplement lui lâchant doucement la main.
« Comme je l'ai dit, ta main va te faire mal. Tant qu'elle le fait, je veux que tu réfléchisses à pourquoi. Une fois cicatrisée, je ne permettrai pas que tu subisses la même chose encore. »
« Seigneur Tiwakan…… »
« Repose-toi. Je reviendrai une fois ma tête refroidie. »
Clac — !
Avant qu'elle ait pu l'en empêcher une seconde fois, Black partit sans un mot, ouvrit rapidement la porte, sortit de la chambre et la referma violemment derrière lui.
De toute façon, Rienne n'avait plus le courage de l'en empêcher une nouvelle fois.
« ……Il a raison. »
Rienne pressa son autre main contre sa paume, sentant la douleur commencer à s'étendre. Elle ne l'avait pas ressentie avant, alors elle eut comme l'impression que tout lui fonçait dessus à la fois.
« Si je dois jouer la comédie, il faut que je m'y prenne mieux. »
La vérité qu'elle gardait enfuie. Faire semblant de ne rien savoir du passé.
« Je peux le faire. »
Rienne ferma les yeux, se murmurant une dernière fois à elle-même. Tout en serrant sa paume, le sang commença à percer à travers son bandage immaculé.
« C'est clairement ta faute. »
Bang — !
Phermos avala sa salive difficilement, portant son regard vers la chaise écrasée juste sous ses yeux.
Il l'avait offerte à Black pour s'y asseoir, mais celui-ci venait simplement de la lancer d'un coup de pied de l'autre côté de la pièce, comme pour signifier à Phermos de ne pas plaisanter. À voir le siège en lambeaux, l'humeur massacrée de Black se lisait aisément, même si son visage ne trahissait rien.
« Mes excuses, mon Seigneur. Même avec dix bouches, je n'ai aucune excuse. »
S'il avait reçu ce même coup de pied sur le genou plutôt que sur le dossier, il en aurait eu pour le reste de sa vie avec une canne, c'était certain.
Y penser seulement lui glaçait déjà le dos.
« J…..n'avais pas imaginé qu'elle errerait dans le château alors qu'elle savait devoir cacher son identité. Mais je ne cherche pas d'excuses. »
Cela sonnait comme une justification, mais c'était vrai.
Bien qu'ils aient libéré Mme Henton de son contrat de servitude envers les Kleinfelder, son statut n'avait pas été restauré. Le nom « Henton » restait également tabou, ce qui serait le cas tant que les six familles ne seraient pas réglées.
Mme Henton connaissait mieux que quiconque cette réalité.
Et pourtant, contre l'avis de toute personne sensée, elle circulait librement dans le château, ce à quoi Phermos ne s'attendait absolument pas.
Les Tiwakan lui avaient attribué une chambre au sommet de la tour nord, considérée actuellement comme l'un des endroits les plus sûrs de tout le Nauk. Mais Mme Henton prit cette sécurité offerte et la balança violemment par-dessus bord.
Après l'incident, on l'avait raccompagnée dans sa chambre et Phermos y avait posté un mercenaire pour la surveiller.
« ….Est-ce qu'elle a donné mon nom à la princesse ? »
Phermos secoua la tête.
« Je ne pense pas. Je lui ai demandé plusieurs fois, mais la réponse était toujours la même. Je ne crois pas qu'elle mente, mais…… »
« Mais ? »
« Je suppose que le serviteur a pu dire quelque chose à la princesse, bien qu'elle nie l'avoir jamais rencontré. »
« ……C'est sans doute pour cela. »
Black passa nerveusement une main dans ses cheveux.
« On recommence à s'éloigner l'un de l'autre. »
Croisant les bras, Black marmonna, gagné par la colère et la frustration. Il s'appuyait contre le bureau de Phermos, froissant et écrasant tous les documents qui se trouvaient en dessous.
Phermos aurait juré que c'était la première fois qu'il voyait Black dans un tel état d'irritation et d'inquiétude.
« Tch…… »
Mais voir l'incarnation même de la guerre frustrée au point que ça l'était pour ses problèmes avec……une femme ? Ça manquait un peu de…
« Cela risque-t-il de retarder les préparatifs du mariage ? »
« Non. Cela n'arrivera jamais. »
« Vous avez donc déjà trouvé un accord avec la princesse ? »
« Elle a dit vouloir se marier……bien que je n'y croie pas. »
« Je vois. »
Voilà pourquoi il était d'aussi mauvaise humeur en ce moment.
« Mais…je pense que ça pourrait être vrai. »
Frottant silencieusement son monocle, Phermos parla avec clarté et franchise. Un peu interloqué, Black se retourna vers lui.
« Qu'est-ce que tu sais ? »
« La princesse a déclaré que sa raison pour vouloir épargner le serviteur vous concernait, mon Seigneur. Elle n'a pas beaucoup insisté sur le sujet, mais je pense qu'elle disait sincèrement qu'elle pensait à vous. »
« Si elle avait connu mon nom, les choses auraient été différentes. Même si elle voulait être sincère avec moi, elle n'en aurait pas été capable. »
« Et est-ce parce que……hein, vos familles sont liées par une rancune ? »
Décidant de prendre un petit risque, Phermos joua le tout pour le tout et posa une question très révélatrice.
Black ne voulait évidemment pas parler de son passé, mais il était difficile d'ignorer toutes les pistes qui se présentaient à lui avec autant d'évidence. Et avec l'apparition de personnes comme Mme Henton, il n'était qu'une question de temps avant qu'il ne mette la main sur la vérité.
L'esprit de Phermos fonctionnait trop telle une machine pour ne pas assembler les informations qu'il récoltait et reconstituer un récit complet.
« Ils étaient impliqués dans la mort de ma famille. »
« Ah, je comprends….. »
À ce stade, Phermos avait presque le sentiment de connaître le vrai nom de Black.
Gainers.
Selon les archives royales, ce nom désignait la dynastie régnante avant les Arsaks. Et c'est précisément dans les registres disparus il y a vingt ans que se cachait le secret de la transmission du titre royal des Gainers aux Arsaks.
Mais le simple fait que ces documents aient été égarés montrait clairement que la vérité entière n'était pas des plus flatteuses. S'il y avait eu de quoi être fier, ils n'auraient jamais été falsifiés.
En parlant au serviteur, Klimah, la princesse Rienne avait dû découvrir cette sombre réalité.
Si sa mère connaissait la vérité en entier, le serviteur la savait aussi, certainement. Lors de l'enlèvement de Rienne, il lui avait probablement révélé certains détails, mais même ainsi, Rienne avait malgré tout essayé de sauver sa vie.
Alors…en réalité, Phermos ne comprenait strictement pas ce que faisaient son maître et la princesse ensemble. (1)
Tout considéré, il était évident que la princesse Rienne cherchait véritablement à être sincère envers son maître. Si elle était liée par cette vieille rancune, elle aurait davantage tendance à tuer le serviteur pour faire taire l'affaire plutôt que de vouloir lui sauver la vie.
« Est-ce que cela ne vous affecte pas ? »
« J'ai dit qu'ils y étaient mêlés, mais je n'ai pas dis que j'en conservais de la rancune. »
« Alors, vous n'en gardez aucune ? »
« Je te l'ai déjà dit. Je veux récupérer ce qui m'appartient. Si je nourrissais de la rancœur, il ne s'agirait pas d'une simple tentative de récupération. »
Il s'agirait de détruire quelque chose radicalement, en l'engloutissant dans une mer de sang.
Ce genre de chose était un jeu d'enfant pour le chef des Tiwakan. Phermos ne partageait pas entièrement le raisonnement de Black, mais il comprenait au moins que ce n'était pas une quelconque rancune qui le poussait en avant désormais.
« Dans ce cas, les choses ne seraient-elles pas identiques pour la princesse ? Qu'elle garde une rancune ou non, il est tout à fait possible qu'elle reste sincère. N'est-ce pas ainsi que fonctionnent généralement les relations entre hommes et femmes ? »
« Non….Ce n'est pas possible. »
« Qu'est-ce qui te rend si sûr de toi ? »
« Une personne sincère ne déchirerait pas des vêtements destinés à un mariage. Sans même remarquer au passage à quel point elle se faisait mal. »
« Ah, je vois……Dans ce cas, je me suis permis de trop parler, mon Seigneur. »
Conscient de la situation, Phermos tenta un hochement de tête, puis resta aussitôt figé en reculant d'un pas. Derrière la lentille en verre de son monocle, il était manifeste que l'expression déjà dure et crispée de Black s'amplifiait d'agacement.
Jamais autant que maintenant il ne fallait qu'il mesure ses paroles. Sinon, demain à la même heure, il pleurnicherait en s'achetant sa canne.
« Alors…..que allez-vous faire ? La cérémonie de mariage est….. »
« Poursuivons-la conformément au plan. »
« La princesse a-t-elle accepté ? »
« C'est ce qu'elle a affirmé. »
Mais aussitôt après, il ajouta timidement d'une voix amère.
« Mais je n'y crois pas. »
« …….Néanmoins, on ne sait jamais. Le cœur humain est intrinsèquement complexe. Avec le temps, peut-être même la princesse pourra-t-elle dépasser cette rancune envers les défunts. »
« ……Je n'ai qu'à patienter encore un peu. »
Mais il y avait un problème.
Black commençait à perdre ce petit reste de patience qu'il lui restait.
Plus ses attentes grossissaient, plus il lui devenait difficile de contrôler son propre corps.
Même en ce moment, en fermant les yeux, il pouvait encore sentir le parfum de Rienne effleurer ses narines. Et chaque fois qu'elle se trouvait face à lui, c'était un miracle s'il arrivait à garder les mains tranquilles alors que tout ce dont il avait envie était de la serrer contre lui.
« D'abord, retrouve le serviteur. J'ai besoin de savoir ce qu'il lui a dit. »
« Entendu. »
« Et essaie de ne pas l'abîmer. Il viendra gentiment dès qu'il saura que nous avons sa mère. »
« Très bien. »
« Amène aussi Manau. Nous en aurons besoin pour la réunion du conseil. »
Manau était le vieux mendiant devant le Temple. Mais Phermos ne le savait pas, ajustant son monocle en inclinant la tête.
« Désolé, qui ? »
Black lança un regard à Phermos avec un visage qui exprimait clairement qu'il jugeait ses propos comme allant de soi.
« C'était le Grand Prêtre il y a vingt ans. »
« Le Grand Prêtre……? Mais je croyais que cette fonction au Nauk était à vie ? »
Et comme c'était un poste à vie, cela signifiait que tous les anciens grands prêtres, sauf celui en exercice, étaient morts.
« C'est pour ça qu'il vit comme un mendiant. Il dissimule son identité grâce à son ridicule bégaiement. »
« Oh….D'ailleurs, cela me rappelle, mon Seigneur. J'ai un point que je souhaite vérifier avec vous. »
Phermos soudain éleva la voix.
« C'est un peu difficile de faire semblant de ne rien savoir alors que tout est si évident sous mes yeux. Dois-je donc procéder en supposant que vous faisiez autrefois partie de la maison royale Gainers, mon Seigneur ? »
« Je m'attendais à ce que tu trouves la solution un jour ou l'autre. Bien que ton ignorance concernant l'identité de Manau me surprenne. »
Du point de vue de Phermos, entendre qu'il était censé « trouver » seul semblait à la fois impoli et injuste.
« Dans ce cas, pourquoi n'avez-vous rien voulu dire plus tôt ? On dirait que vous prenez plaisir à me tourmenter exprès. »
Et après un court silence, la réponse de Black tarda un peu à arriver.
« ……Je n'avais aucune intention de laisser quiconque le savoir. Mais j'ai été pris au dépourvu par la réapparition soudaine de noms comme Henton et Manau. »
C'était la vérité en entier.
Outre le fait qu'il tentait de maintenir le passé et son identité secrets, il n'avait jamais menti une seule fois à Rienne.
« Je sais que mon nom provoquerait un appel au sang, et je ne le voulais pas. Je ne voulais pas que la princesse Rienne l'apprenne, et j'en ressens encore la même chose……Non, c'est plus que jamais le cas. » Black laissa échapper un long et lourd soupir.
« Je voulais juste reprendre ce qui m'appartenait. Autant que possible. »
Plus de vingt ans s'étaient écoulés, et il n'était pas assez idiot pour croire pouvoir retrouver son poste. Il ne restait plus aucune place pour le nom des Gainers au Nauk, et il ne vivrait plus jamais en tant que prince Fernand. Il ne souhaitait d'ailleurs pas retourner à une vie princière après tout ce temps.
La raison pour laquelle il voulait retrouver le contrôle du Nauk relevait de tout autre chose. C'était comme un instinct qui l'appelait chez lui, un instinct qu'il n'avait pas pu couper étant adolescent, bien qu'il y ait essayé. Après tout, il n'était qu'un homme, et tous les humains désirent un endroit où revenir.
Mais en dehors du Nauk, il n'avait aucun autre lieu qu'il puisse considérer comme son foyer.
Et pis encore, il y avait quelque chose venu du passé qui restait auprès de lui, s'accrochant à lui avec une totale persistance.
Bien qu'il ne soit plus du tout la même personne qu'à l'époque, dans le regard de son jeune moi, sa promise était comme une silhouette mystérieuse et délicieuse – infiniment insaisissable cependant tirante vers l'avant, comme si elle l'emportait en un vol lointain hors de sa forêt solitaire.
La citation qui sert de titre à ce chapitre fait généralement référence aux oiseaux, comme les pigeons voyageurs dressés à revenir à un point fixe. Peu importe où ils vont, à quelle distance ils voyagent ou combien de temps ils restent absents, ils possèdent toujours un certain instinct qui les appelle à rentrer « chez eux », pour ainsi dire. C'est l'expression employée par Black pour décrire ses sentiments.
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