[Mme Flambard] « Vous allez bien ? Vous en êtes certaine ? »
Rienne n'avait jamais fait la grasse matinée jusqu'alors, si bien que cette première fois laissait Mme Flambard quelque peu interloquée. Lorsqu'elle apprit que Rienne refusait de sortir du lit et s'était contentée de s'y prélasser toute la matinée, elle en resta bouche bée.
[Mme Flambard] « Vous êtes sûre de ne pas être malade ? Vous ne me cachez rien pour ne pas m'inquiéter, n'est-ce pas ? »
[Rienne] « C'est la vérité. J'ai très bien dormi et je me sens bien mieux. En fait, je crois même avoir plus d'énergie que d'habitude. »
[Mme Flambard] « Alors, qu'est-ce qui vous a retenue si longtemps au lit ce matin ? »
Madame... je ne crois pas qu'il soit nécessaire de répondre à cela.
Rienne toussa, éludant la question.
Mais du point de vue de Mme Flambard, c'était une question parfaitement légitime.
Couple ou non, il était normal qu'ils utilisent des chambres séparées. À moins de vouloir un enfant, il n'y avait aucune raison de passer autant de temps allongés ensemble au lit, tout comme Rienne l'avait fait ce matin. Elle pensait simplement que Black avait passé la matinée entière dans la chambre de Rienne à veiller sur elle parce qu'elle était malade.
[Rienne] « J'espère ne pas avoir dérangé qui que ce soit en prenant mon repas si tard. »
[Mme Flambard] « Si vous ne vous sentez toujours pas bien, vous pouvez vous reposer davantage. Je vous en prie, ne forcez pas, Princesse. »
[Rienne] « Ça va. Inutile de vous faire tant de souci, madame. Vous savez pertinemment que je n'ai pas vraiment perdu d'enfant. »
[Mme Flambard] « Oui, je suppose... Mais vous a-t-il forcée à vous reposer ? »
[Rienne] « Non, pas exactement... »
... S'il vous plaît, arrêtez de me questionner.
[Rienne] « ... Oh, mais je devrais vous dire que je lui ai dit la vérité. »
Tout en détournant le regard, Rienne releva la tête au milieu de sa phrase.
[Mme Flambard] « Pardon ? Vous avez fait quoi ? »
[Rienne] « Je lui ai dit que je n'avais jamais été enceinte. Je laisserai les autres croire que j'ai perdu un enfant, mais il n'y a pas besoin de continuer à mentir devant Seigneur Tiwakan. »
[Mme Flambard] « Ah, c'est merveilleux alors. Qu'a-t-il répondu ? »
En songeant à la réponse, son cœur se serra dans sa poitrine.
[Mme Flambard] « Princesse ? »
[Rienne] « ... Il a dit que son cœur s'était allégé. »
Et puis il a prêté serment sur le sien — promettant de ne jamais oublier, et de ne jamais le perdre. Même maintenant, ces mots étaient encore gravés dans son cœur.
Bien qu'elle ne pût en être certaine, ces paroles ressemblaient à la demande en mariage que cet homme avait originellement en tête. Si elle avait entendu ces mots dès le début, elle aurait été la mariée la plus heureuse de tout le continent...
[Mme Flambard] « C'est tout à fait compréhensible. Même s'il était décidé à traiter l'enfant comme le sien, ce serait quand même le bébé d'un autre homme. Comment aurait-il pu le regarder comme le sien ? Alors vous avez très bien fait, Princesse. Il ne reste plus qu'à être heureuse. »
[Rienne] « Je l'espère. »
Tant qu'elle serait la seule à garder la vérité enfermée en elle, tout le monde pourrait être heureux. C'est ce que Rienne croyait vraiment.
[Mme Flambard] « Bien alors, j'irai chercher votre repas, Princesse. Une fois que vous aurez fini de manger, vous avez du travail qui vous attend. »
[Rienne] « Du travail ? Je n'ai rien contre le faire d'abord. »
[Mme Flambard] « Ce n'est pas urgent, vous devriez manger avant. Cet homme... Ah, je m'excuse. Je dois arrêter d'appeler votre fiancé comme ça, Princesse. Plutôt, Seigneur Tiwakan m'a demandé de m'assurer que vous mangiez correctement. » (1)
[Rienne] « Vraiment ? Il a fait ça ? »
Rienne fit une drôle de tête, ni souriante ni fronçante.
[Rienne] « C'est un peu incroyable... Après tout ce qui s'est passé... Il est encore si gentil... Ou est-ce seulement quand c'est nous... ?
Baissant les yeux vers le sol, l'air un peu embarrassée, Rienne murmura pour elle-même, à la fois heureuse et confuse. Pendant ce temps, Mme Flambard la regardait avec un visage fier et rayonnant.
[Mme Flambard] « Il n'y a rien qu'un homme aveuglé par l'amour ne ferait pas. Et il n'y a pas d'homme incapable de montrer ce genre de facette devant celle qu'il aime. Mais en tout cas, attendez ici un instant. Vous devez avoir un petit creux, alors je vais faire vite. »
[Rienne] « Non, c'est bon. Prenez votre temps. »
[Mme Flambard] « Je respecterai cet ordre en le ignorant respectueusement et je reviendrai en hâte. »
Mme Flambard sourit, se précipitant hors de la chambre.
La regardant partir, Rienne se tourna vers le miroir, se regardant tout en jouant avec les pointes de ses cheveux — fraîchement coupés par sa nourrice attentionnée.
Bien que la veille ait été un peu difficile pour elle, ses magnifiques cheveux blonds semblaient incroyablement beaux, éthérés dans leur nuance.
... Est-ce que ça va ? Est-ce que j'irai bien, en me tenant devant lui maintenant ?
Rienne avala un soupir, ferma les yeux fortement puis les rouvrit. Se regardant à nouveau dans le miroir, elle commença lentement à chasser la morosité de son expression.
Non, j'ai déjà décidé. Je dois faire ça.
Je vais lui donner tout ce qu'il mérite.
Mais pour cela, il y avait quelque chose qu'elle devait régler.
*
* * *
*
Après avoir terminé son petit-déjeuner habituel, Rienne devait remettre le travail de Mme Flambard à plus tard. Il y avait quelque chose qu'elle devait faire avant cela.
Mais heureusement, quelle que soit la puissance supérieure qui veillait sur elle, elle lui accorda un peu de chance, et le travail dont Rienne devait s'occuper vint à elle de lui-même.
[Phermos] « Avez-vous bien fini votre repas ? J'espère ne pas vous déranger. »
[Rienne] « Non, votre timing est impeccable, Seigneur Phermos. Je vous en prie, asseyez-vous. »
[Phermos] « Bien sûr, Princesse. »
Phermos s'assit sur la chaise indiquée par Rienne, relevant machinalement son monocle de sa main libre.
[Phermos] « Comme vous le savez, mon seigneur sera absent pendant un moment, mais si vous êtes mal à l'aise de traiter avec moi seul, je peux revenir plus tard. »
Et le timing de Phermos était d'autant plus parfait que c'était justement au moment où Black était absent du château.
[Rienne] « Ça va, je ne suis pas mal à l'aise. Ceci dit, je vous remercie de votre considération. Maintenant, dites-moi ce que vous avez découvert. »
[Phermos] « Oui. Les archives royales disparues. Celles dont vous me soupçonniez de les avoir volées. »
Pour prouver son innocence, Phermos s'était résolu à trouver le vrai coupable et à informer Rienne de la vérité.
[Rienne] « Avez-vous découvert qui l'a fait ? »
[Phermos] « Malheureusement, non. Mais j'ai découvert autre chose à la place. »
[Rienne] « Autre chose ? »
[Phermos] « Honnêtement, il est impossible de savoir qui est le coupable. »
Comme si elle entendait une mauvaise blague, Rienne se pinça l'arête du nez.
[Rienne] « Eh bien, je ne pense pas que vous soyez le genre d'homme à dire ce genre de chose en plaisantant. Mais vous ne pouvez pas vous attendre à ce que je laisse tomber avec ce genre d'explication. Voulez-vous entrer dans les détails ? »
[Phermos] « ... Quand vous le dites comme ça, je ne peux vraiment pas me permettre de baisser les bras un instant. À cet égard, vous êtes très directe et implacable, Princesse. Tout comme mon seigneur. »
[Rienne] « Je n'ai jamais entendu dire cela de moi. Mais si vous dites que je lui ressemble, je le prendrai comme un compliment. Alors, voulez-vous m'expliquer ce que vous voulez dire en affirmant qu'il est impossible de trouver le coupable ? »
Phermos haussa un sourcil, sourit un instant avant que son expression ne redevienne sérieuse.
[Phermos] « Je le dis de la façon la plus directe possible. La disparition de ces archives n'est pas un développement récent. Elles manquent en réalité depuis longtemps maintenant. »
[Rienne] « ... ? Est-ce vrai ? »
[Phermos] « Oui. J'ai une certaine habileté pour l'enregistrement et le tri des données, donc je connais aussi la reconnaissance des reliures, et les archives royales ne diffèrent pas d'une archive historique. »
En tant que conseiller des Tiwakan, c'était un homme intelligent et cultivé à bien des égards. Sachant cela, Rienne était un peu perplexe quant à ce qui avait pu le pousser à arpenter un champ de bataille si longtemps plutôt qu'une bibliothèque.
[Phermos] « Enfin, mis à part me vanter, j'ai remarqué que le fil reliant les archives était très vieux. Peut-être une vingtaine d'années maintenant. Si les archives avaient été trafiquées récemment, la reliure aurait dû être refaite, donc elle serait plus neuve. »
[Rienne] « Avez-vous dit vingt ans ? »
[Phermos] « Oui. De cela, je suis certain. »
[Rienne] « . . . »
Alors, si c'était le cas, il était évident qui était le responsable.
C'était son père.
Il ne voulait pas que la vérité sur le dernier roi de la famille Gainers éclate, mais il savait que Rienne finirait par lire les archives un jour ou l'autre. Il a donc probablement pensé qu'il devait essayer de la cacher.
La vérité derrière la trahison fomentée par les sept familles, la disparition du prince Fernand, ainsi que l'arrangement de mariage entre les familles Gainers et Arsak.
[Rienne] « Très bien. Bon travail, Seigneur Phermos. »
[Phermos] « Hein ? Vous croyez ce que j'ai dit ? »
[Rienne] « Je crois que vous me dites la vérité. »
[Phermos] « Eh bien, oui, mais... »
Phermos était un homme intelligent.
Déjà, il essayait de comprendre la raison de la réaction mesurée de Rienne. Il pensait qu'elle aurait une réaction plus forte après ce qu'il lui avait dit.
[Phermos] « Si j'étais vous, Princesse, j'aurais été plus choquée que ça. C'est la preuve qu'il s'est passé quelque chose il y a vingt ans que vous ignoriez. Mais vous n'êtes pas surprise du tout, alors peut-être que vous le saviez déjà ? »
Rienne sentit son souffle se bloquer dans sa gorge, et elle retira rapidement son expression changeante.
[Rienne] « ... S'il s'agit de vingt ans en arrière, c'était il y a longtemps. Cela ne m'intéresse simplement pas. »
[Phermos] « C'est vrai, mais vous n'étiez pas du genre à être si laxiste sur ce genre de choses par le passé, Princesse. »
[Rienne] « Même moi, j'ai envie de laisser tomber les choses parfois. Mais je vous félicite d'avoir tenu votre promesse. En retour, je pardonnerai votre offense en fermant les yeux sur votre présence non autorisée dans le bureau du Roi. »
[Phermos] « Eh bien, c'est une générosité inattendue. Merci, Princesse. »
Rienne se détourna, sa voix douce alors qu'elle continuait.
[Rienne] « En fait, il y a quelque chose que je voudrais vous dire. »
[Phermos] « Hein ? À moi ? »
À présent, Rienne savait bien à quelle vitesse tournaient les rouages dans la tête de Phermos. Elle savait que si elle lui parlait, elle ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il cache leur conversation à Black.
Alors Rienne le regarda à nouveau, abordant ses mots comme si elle jouait un pari.
[Rienne] « C'est au sujet du serviteur, Klimah. Je vous ai dit que je l'avais vu saigner, mais maintenant que j'y pense, c'était probablement parce qu'on le battait avec une canne. Donc je ne pense pas qu'il soit celui qui a tué le Grand Prêtre. »
[Phermos] « Je vois... »
Mais Phermos n'était pas si facilement dupe.
[Phermos] « On dirait que vous voulez le sauver, Princesse. C'est exact ? »
[Rienne] « ... Oui. »
[Phermos] « Vous devez avoir vos raisons. »
Rienne ne le savait pas, mais Black avait déjà décidé d'épargner Klimah. Phermos était là au moment où il donna l'ordre.
[Rienne] « Il n'est pas un criminel, donc je ne pense pas qu'il soit approprié de l'appeler ainsi. »
[Phermos] « Même si c'est le cas, ne vous a-t-il pas enlevée, Princesse ? Vous ne pouvez pas faire comme si ça ne s'était pas passé, n'est-ce pas ? »
[Rienne] « Comme je l'ai dit avant... ce n'était peut-être pas lui. Je n'ai pas vu le visage de la personne qui m'a emmenée, ni celui de celle qui a mis le feu. Quand j'ai repris conscience, j'étais seule jusqu'à ce que Seigneur Tiwakan vienne me sauver. »
[Phermos] « Hum. »
Phermos laissa échapper une vague expiration. Ce n'avait pas l'air d'un rire, mais ce n'était pas un soupir non plus.
[Phermos] « J'ai peur que vous ne soyez pas une très bonne menteuse, Princesse. »
[Rienne] « . . . »
Eh bien, je dois être au moins une menteuse passable, vu comme vous êtes tous tombés dans le panneau de mon mensonge de grossesse.
Rienne retint ces mots, le visage plutôt embarrassé alors qu'elle tenait le tissu de sa robe dans ses mains.
[Rienne] « Cela ne veut pas dire que je mens. D'ailleurs, il n'y a pas de preuve que je mente sur mon propre enlèvement, n'est-ce pas ? »
[Phermos] « ... C'est vrai. »
[Rienne] « Alors prenez mes paroles pour ce qu'elles sont. Klimah n'est pas le responsable. Et si Seigneur Tiwakan n'est pas d'accord, je lui parlerai en privé. »
[Phermos] « Ah... eh bien, quoi que je dise, si vous demandez à son seigneur de pardonner au serviteur, il ne vous refusera pas, Princesse. »
Phermos plissa les yeux, son expression s'assombrissant alors qu'il marmonnait.
[Phermos] « C'est probablement encore plus vrai aujourd'hui. Maintenant que vous êtes revenue saine et sauve, Princesse, il avait l'air d'humeur si bonne qu'il en terrorisait le reste d'entre nous... »
[Rienne] « Alors je pense qu'on a fini d'en parler de Klimah. »
[Phermos] « Il n'y a qu'un seul problème, Princesse. »
Maintenant, Phermos était certain que le serviteur ne pouvait pas être tué. Black l'avait mentionné aussi.
Black n'avait rien dit de plus sur le sujet, mais Phermos avait pu apprendre beaucoup de la brève conversation qu'il avait observée entre Black et Mme Henton.
Dès que Black vit le visage de cette femme, il mentionna soudain son fils. Cela signifiait que Black connaissait non seulement le serviteur, mais aussi sa mère. Il en allait de même pour la femme. Elle reconnut Black également, bien qu'elle ne parût pas heureuse de le voir.
Au contraire, ses yeux étaient remplis d'un ressentiment non résolu envers lui.
Et elle avait aussi mentionné la phrase : « Je ne peux pas revivre ça une deuxième fois ». Cela ne pouvait signifier qu'une chose : la femme avait un autre enfant qui était mort à cause de Black.
Était-ce à cause d'un péché ou d'une dette passée que Black avait promis d'épargner celui qui avait posé la main sur la Princesse Rienne ? Tout cela sans régler la situation davantage ?
Mais Phermos ne pouvait que deviner quelle que puisse être cette dette passée.
Black ne lui disait rien, mais il ne lui avait pas dit de ne pas remarquer les choses qui étaient clairement posées devant lui. Mme Henton avait mentionné « les neuf cascades », et Black avait été capable de comprendre ce que cela signifiait sans aucune difficulté.
Considérant que les neuf cascades étaient autrefois un symbole de Nauk quand il était connu comme le plus riche des royaumes du sud, il n'était pas déraisonnable de croire que Black était probablement du sang de l'ancienne famille royale.
Mais maintenant, il était curieux de savoir quel était le lien entre Black et Rienne.
Il allait de soi que Black était sincère envers Rienne, mais qu'en était-il d'elle ?
Et pour quelle raison Black souhaitait-il garder en vie ceux à qui il devait une dette ?
* * *
NdT : (1) Rienne désigne Black avec le titre « Seigneur Tiwakan » qui est une translittération du coréen original. Pendant ce temps, Mme Flambard désigne Black avec l'honorifique « 공 », qui est un terme très respectueux, dénotant généralement la révérence ou un profond honneur. « Seigneur-Prince » ou « (Son) Éminence » seraient aussi des traductions appropriées, mais pour une expérience de lecture fluide, nous avons décidé de rester sur « Seigneur » car c'est la compréhension la plus directe. Juste une note ici pour que les lecteurs sachent qu'il y a « techniquement » une différence entre ces deux termes, même s'ils seraient traduits de la même façon.
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