[Servant] « Je n'ai pas pu… l'éviter. »
Sa voix frêle s'éleva près des pieds de Linden.
Depuis son plus jeune âge, sa vie appartenait aux Kleinfelder. Avec l'existence qu'il aurait perdue sinon, il s'occupait de toutes les sales besognes dont ils avaient besoin.
Il avait même tué le Grand Prêtre précédent, par le passé. À l'époque, tous crurent qu'il avait simplement trébuché dans l'escalier et s'était brisé la nuque.
Linden espérait que le travail serait fait tout aussi proprement cette fois-ci.
[Servant] « … Il n'y a pas eu assez de temps… La fenêtre d'opportunité était étroite et trop de gens regardaient… »
Il parlait très bas, vêtu d'une longue robe couvrant ses chevilles. Tout du long, ses yeux restaient baissés vers le sol.
[Linden] « Tu appelles ça une excuse ? »
Paf !
Un nouveau coup s'abattit.
Sans même broncher, le jeune serviteur encaissa les coups de Linden, sans qu'un seul son de douleur ne lui échappe. Le frappant de tous côtés, Linden s'arrêta et prit une grande inspiration.
[Linden] « Tu n'as laissé aucune preuve ? »
[Servant] « Oui. »
[Linden] « Tu ne dois jamais te faire prendre. Comprends-tu ? Ne laisse jamais personne savoir que c'est moi qui ai donné l'ordre. »
[Servant] « Oui, monsieur. »
[Linden] « C'est un adversaire difficile. Nous ne devons jamais… être découverts… »
S'ils l'étaient, l'issue évidente serait la fin des Kleinfelder. Linden frissonna à cette seule pensée.
[Linden] « Sinon, je n'aurai d'autre choix que de te jeter. »
[Servant] « … Oui, monsieur. »
Le jeune serviteur acquiesça docilement. À cette vue, Linden se sentit un peu plus rassuré.
Il était étrangement loyal, sans compter qu'il savait tenir sa langue. Même si le pire devait advenir et que sa propre identité était révélée, Linden était certain que son nom ne franchirait jamais les lèvres du serviteur.
[Linden] « Sors. »
Il hocha la tête et se releva du sol, posant une paume sur sa tête qui saignait. Il semblait plus soucieux de ne pas tacher ses vêtements de sang que de sa blessure.
De sa main propre, il rabattit la capuche de sa cape et couvrit soigneusement son visage. Après avoir quitté la chambre de Linden, il s'engagea silencieusement dans un coin sombre du couloir des domestiques.
Sans lumière pour le guider, il descendit le long et sinueux escalier menant au sous-sol. Finalement, il parvint hors du bâtiment principal vers la petite maison détachée derrière celui-ci.
Une fois la maison en vue, il se cacha rapidement derrière un arbre proche. Juste hors de sa portée se trouvait la fenêtre, ses yeux rivés dessus tandis qu'il l'observait depuis son point d'observation.
À travers cette fenêtre de verre coloré, on distinguait une silhouette — comme une ombre à peine visible.
C'était une femme, mince et emplie de chagrin, tenant une bassine d'eau.
[Servant] « … »
Les yeux du serviteur se mirent à se remplir de larmes tandis qu'il observait la femme. Elle était la raison pour laquelle un simple serviteur comme lui était forcé de commettre d'aussi horribles actes pour les Kleinfelder.
Après être resté là un moment, il quitta le domaine des Kleinfelder, regagnant son logis par le même chemin qu'à l'accoutumée.
Le serviteur se dirigeait vers le Temple, et son nom était Klimah. (1)
* * *
[Rienne] « … »
Même épuisée, perdre le sommeil devenait une habitude. Alors que le soleil matinal filtrait à travers les fenêtres, les yeux de Rienne tremblaient en s'habituant à la lumière.
[Rienne] « C'est déjà le matin. »
Mais son corps était si fatigué qu'il refusait de bouger. Les yeux ouverts, Rienne compta.
[Rienne] « Un… Deux… Trois. »
Enfin rassembler ses forces, Rienne repoussa ses couvertures.
[Rienne] « Il fait encore plus froid qu'hier. »
Une fois que Rienne commença à poser ses pieds nus du lit au sol, elle sentit l'air froid lui mordre la peau. Sans perdre un instant, elle enfile ses pantoufles et lissa sa chemise de nuit.
Je déteste vraiment l'hiver. On a l'impression que tout devient plus difficile plus il fait froid.
L'hiver n'avait même pas véritablement commencé et pourtant, dès que la température baissait un peu, elle se remettait à regretter la chaleur de ses draps.
[Rienne] « Je devrais me dépêcher. »
La saison semblait apporter avec elle un sentiment général de léthargie, mais elle savait que plus ce sentiment était fort, plus elle devait se forcer à bouger.
Voulant se laver et se changer, Rienne ôta le châle qu'elle portait et se précipita dans la salle de bain, ne portant que sa fine chemise de nuit.
[Rienne] « … Ah. »
Mais au moment où elle ouvrit la porte, son corps se figea.
Il y avait déjà quelqu'un à l'intérieur.
Pas si différent d'elle, Black ne portait qu'un pantalon, et on aurait dit qu'il s'apprêtait à l'enlever — comme s'il pensait se laver, lui aussi.
[Rienne] « Pourquoi… es-tu ici… ? »
Rienne était si embarrassée qu'elle oublia complètement de refermer la porte et de partir. Tout ce à quoi elle pensait, c'était à la question brûlante de pourquoi il se déshabillait dans sa salle de bain en premier lieu.
[Black] « Tu voulais te préparer en premier ? »
Black demanda, la main toujours sur la ceinture de son pantalon.
[Rienne] « Non, je… Pourquoi es-tu ici… ? »
[Black] « Je ne savais pas que tu étais déjà réveillée. »
[Rienne] « Mais pourquoi… ? »
[Black] « C'est ma salle de bain maintenant, aussi. »
[Rienne] « Oh… »
Elle venait de s'en souvenir.
Il occupait déjà la chambre d'à côté, ce qui signifiait qu'ils devraient partager une salle de bain désormais. Cela voulait dire que Rienne devrait juste…
… Thud !
Revenant à elle, Rienne referma la porte de la salle de bain.
[Rienne] « Mes excuses… Beaucoup de choses se sont passées récemment… Je ne suis pas encore tout à fait réveillée. »
Rienne dit cela à travers la porte hermétiquement close. Elle était encore si choquée que sa bouche ne fonctionnait pas correctement non plus.
Qu'ai-je fait… Comment ai-je pu oublier cela ?
À cet instant, elle entendit des pas s'approcher de l'autre côté de la porte. Rienna serra fermement la poignée au cas où il tenterait de l'ouvrir.
[Black] « C'est bon. »
Mais ce fut tout ce qu'il dit. Il ne fit aucune tentative pour ouvrir la porte. Même ainsi, Rienne ne put la lâcher. Bien que personne n'était là pour témoigner de son embarras, elle sentit son visage s'embraser.
[Rienne] « Je ferai plus attention à ce genre de choses à l'avenir… Alors s'il te plaît, lave-toi. »
[Black] « Il n'y a pas de baignoire ici. Y a-t-il une raison à cela ? »
Avant que Rienne n'ait le temps de partir, Black posa une question très soudaine.
[Rienne] « Quoi ? »
[Black] « Je demande pourquoi tu n'as pas de bain. »
[Rienne] « Oh, un bain… »
Il y en avait un, autrefois.
Il y avait autrefois une grande baignoire en marbre coloré dans cette pièce. C'était une belle pièce, bordée de liserés dorés, qui faisait merveille pour égayer cette salle de bain désormais grande et vide.
Mais comme tant d'autres choses, elle avait été vendue. Le beau marbre avait été découpé en plusieurs morceaux, et trônait maintenant dans le jardin des Kleinfelder en guise de décoration.
[Rienne] « … Je n'en avais pas l'utilité. J'avais l'impression de gaspiller trop d'eau avec une baignoire comme celle-là. »
En disant cela, le cœur de Rienne se serra un instant.
C'était un mensonge bien plus petit en comparaison, mais elle ne se sentait pas bien de devoir en faire si souvent.
[Rienne] « As-tu besoin d'une baignoire ? »
[Black] « Pas pour l'instant. »
[Rienne] « Alors pourquoi… ? »
[Black] « Il y a une chance qu'on veuille se baigner ensemble à l'avenir. »
[Rienne] « Qu… quoi ? »
Rienne chercha les mots à dire, mais quand elle ouvre la bouche, rien ne sortit.
Se baigner… ensemble ? Mais pourquoi ?
[Black] « Je t'en achèterai une nouvelle. »
[Rienne] « … »
Et ce fut la fin de la conversation.
Frou. Tap.
Au-delà de la porte, dans cette salle de bain silencieuse, on entendit le bruit de tissu frottant contre la peau — le bruit de Black qui retirait ses vêtements.
…. Mais… pourquoi….
Inconscientement, Rienne avala sa salive sèche.
Pourquoi… voudrais-tu prendre un bain avec moi… ?
Puis elle entendit le bruit de l'eau qui gicle. Il était probablement en train de se laver le visage. Soudain, Rienne se souvint du moment où il avait le visage incliné vers elle pendant qu'elle le nettoyait soigneusement.
Cela rendait trop facile d'imaginer la vue de ses épaules et bras humides, ou de ses cheveux trempés collés à son front.
Pourquoi… ensemble… ?
Rienne ne supporta pas cette pensée et se détourna rapidement.
C'est tout de sa faute, de dire tant de choses étranges alors qu'il a cette apparence.
Se bouchant les oreilles, Rienne regagna sa chambre. Le bruit de l'eau qui gicle n'était rien. Elle l'entendait tout le temps quand elle se lavait le visage elle-même.
Et pourtant, son cœur ne cessait de battre la chamade.
Fermant la porte derrière elle, Rienne resta immobile et attendit que son cœur battant se calme.
… Je ne peux pas continuer comme ça.
Ce n'était pas une bonne idée d'avoir des sentiments pour cet homme au-delà d'une stricte surveillance.
Je dois connaître ses vrais motifs — la vérité derrière ce que tout le monde dit constamment sur son but de vengeance. Concentre-toi sur ça et ne pense pas à des pensées inutiles.
Rienne avala difficilement.
Elle avait besoin de revoir le vieux mendiant.
* * *
[Mme Flambard] « Quoi ? Où as-tu dit que tu allais ? »
[Rienne] « À l'entrée du Temple. »
[Mme Flambard] « Mais pourquoi si soudainement ? As-tu des affaires là-bas — ? »
[Rienne] « Oui. »
Alors que Mme Flambard demandait, perplexe et confuse, Rienne l'interrompit vite.
Inutile de tout lui dire. C'était le travail de Rienne de s'inquiéter de ce que tramait Black, et elle ne souhaitait pas causer de souci inutile à la femme.
Plus important encore, Mme Flambard était une femme honnête. Si Rienne lui disait quoi que ce soit, elle ne pourrait pas rester calme face à Black si elle savait qu'il était potentiellement là pour leur nuire.
[Rienne] « Je m'inquiète juste pour le vieil homme que j'ai vu hier. Le Temple distribue normalement de la nourriture, mais l'escalier n'a pas encore été réparé, alors je vais lui apporter moi-même. »
[Mme Flambard] « Dans ce cas, tu devrais ordonner aux gardes de le faire pour toi. N'es-tu pas trop occupée pour gérer quelque chose comme ça ? »
[Rienne] « Je préférerais le faire personnellement. Je suis sûre que tu as plein de choses à faire toi aussi, alors j'irai très bien toute seule. »
Mme Flambard bondit en entendant cela.
[Mme Flambard] « Quoi ? Non, tu ne peux pas faire une chose pareille ! C'est bien trop loin pour y aller toute seule ! »
[Rienne] « Je demanderai à un garde de m'escorter. »
Elle devait bouger le plus vite possible.
Les Tiwakan commençaient déjà à s'installer au Château Nauk.
Si Rienne souhaitait un jour sortir, Black lui avait dit qu'il l'escorterait lui-même ou enverrait un de ses hommes. Cela signifiait qu'elle devait parler séparément au chef de sa garde et revenir avant que quiconque ne s'en aperçoive.
[Rienne] « Alors s'il te plaît, donne-moi de la nourriture à emporter. De préférence quelque chose de facile à manger avec les mains. »
[Mme Flambard] « Si tu n'as pas le choix, ça ne peut pas s'aider, mais j'insiste pour t'accompagner. »
[Rienne] « Non, madame. Tu dois te concentrer sur la retouche de la tenue de mariage. As-tu oublié ? Avec le mariage dans huit jours à peine, pas un instant ne s'est écoulé sans que je m'inquiète de manquer de temps. »
[Mme Flambard] « Ah, c'est vrai…. Alors je m'occupe de la nourriture et je reprends le travail…. Mais… »
[Rienne] « Quoi ? »
Mme Flambard détourna le regard, se taisant.
[Rienne] « Qu'y a-t-il, madame ? »
[Mme Flambard] « Au sujet de la cérémonie de mariage. »
[Rienne] « Oui ? »
[Mme Flambard] « J'ai fait attention à la date en retouchant les vêtements mais… Hier, le Grand Prêtre… »
Mme Flambard hésita un instant, puis continua.
[Mme Flambard] « Ne devons-nous pas attendre qu'un nouveau Grand Prêtre soit nommé ? »
[Rienne] « Exact…. »
[Mme Flambard] « De ce dont je me souviens, neuf jours s'étaient écoulés après l'enterrement du Grand Prêtre Motiya avant que le Grand Prêtre Milrod ne reçoive la charge. Je sais qu'il y avait une raison pour laquelle ils devaient attendre, mais maintenant le mariage n'est plus qu'à huit jours, donc je ne sais pas ce qu'on fera pour l'officiant. J'espère que Dieu ne me punira pas pour avoir travaillé sur la tenue de mariage si peu de temps après le décès. »
[Rienne] « Oh… »
L'expression de Rienne se figea.
C'est pour ça qu'ils l'ont tué… pour essayer de retarder le mariage.
C'était la raison pour laquelle les Kleinfelder avaient fait assassiner le Grand Prêtre. Après la sélection du nouveau Grand Prêtre, conformément à la loi du Temple, il jeûnerait pendant neuf jours pour se consacrer à Dieu dans la prière.
C'était considéré comme sa première « conversation » avec le divin. On disait que si Dieu ne reconnaissait pas la légitimité du nouveau Grand Prêtre, il ne pourrait pas endurer les neuf jours et s'effondrerait de faim.
Ce processus était considéré comme un rite de passage pour le Grand Prêtre et ne pouvait être ignoré ne serait-ce qu'un jour.
[Mme Flambard] « Tu as l'air souffrante, Princesse. Te sens-tu mal ? »
Son visage était rempli d'inquiétude tandis qu'elle regardait Rienne.
[Rienne] « Non… Je ne suis pas malade. »
Elle avait peur.
Que préparaient les Kleinfelder après avoir fait de tels efforts rien que pour retarder le mariage ?
Ce n'était pas le genre de gens à abandonner le contrôle sur Nauk, mais ils savaient aussi qu'ils ne pourraient jamais vaincre les Tiwakan dans une guerre ouverte. Ils essaieraient de la poignarder dans le dos sous le couvert de l'obscurité s'il le fallait.
[Mme Flambard] « Tu en es sûre ? »
[Rienne] « Oui… Je vais bien. »
[Mme Flambard] « Bien, alors. Avec tout ce qui s'est passé, je sais que tu n'as pas pu bien dormir, donc je comprendrais que tu sois un peu fatiguée. Mais je suis contente qu'il y ait au moins une chose de moins à laquelle s'inquiéter maintenant. »
[Rienne] « Quoi ? »
Mme Flambard tapota doucement le bras de Rienne, comme pour lui dire qu'elle peut être tranquille.
[Mme Flambard] « Ta fièvre mensuelle, Princesse. Si le mariage doit être reporté, alors ta première nuit le sera aussi, donc au moins on n'a pas à s'inquiéter de ça maintenant. »
[Rienne] « Oh…… oui, tu as raison. »
[Mme Flambard] « Alors je vais préparer de la nourriture. Je ferai ce que je pourrai, mais désolée d'avance si ce n'est pas grand-chose. »
[Rienne] « Je comprends. S'il te plaît, dépêche-toi. »
[Mme Flambard] « Oui, Princesse. »
Après le départ de Mme Flambard, Rienne commença à se préparer à partir. Tout du long, la confusion tourbillonnait dans sa tête.
Si on retardait le mariage, elle pourrait cacher sa fièvre mensuelle en toute sécurité. Mais en même temps, elle donnerait aux Kleinfelder une chance de préparer leur prochain coup.
Alors que puis-je faire maintenant ?
Les complexités étaient nouées comme un nœud, un qu'elle ne pouvait pas défaire elle-même.
Seulement
* * *