Ce n'était pas une réalisation difficile à faire. Le signe le plus évident, c'était la douleur persistante à son épaule.
Chaque fois que Rienne bougeait, sa tête la suivait naturellement, alors même que son corps restait immobile. Le problème, c'est que ce mouvement tirait sur sa blessure à l'épaule, mais il le faisait quand même, sans y penser.
Cela n'avait aucun sens, mais il ne pouvait pas le nier quand c'était si évident.
Chaque fois qu'il regardait Rienne, il en était complètement captivé. (1)
Il avait l'impression qu'elle était toujours là, juste devant lui, à chaque instant de la journée — même quand elle n'y était pas.
[Phermos] « Tu te rends compte…. »
[Black] « Mais ça ne veut pas dire qu'elle me ment. »
[Phermos] « … »
Phermos regarda Black avec une expression perplexe, comme pour se demander si c'était vraiment le cas, mais la vérité, c'est que Black était tout aussi confus.
Il pouvait se faire une idée de ce que Rienne essayait de lui cacher concernant ce qui s'était passé au domaine des Kleinfelder. Si Rafit Kleinfelder était vivant, caché quelque part à Nauk, c'est là qu'il serait. Rienne y était probablement allée pour le rencontrer sous prétexte d'officialiser sa mort.
Rienne y était allée… pour retrouver son amant…
Merde.
Même y penser lui faisait mal.
Rienne avait du sang sur les lèvres et cela le frustrait de ne toujours pas savoir ce qui s'était passé. Qu'est-ce qui avait pu causer ça, du sang sur les lèvres, de tous les endroits ? C'est probablement pour ça qu'il avait décidé de vérifier par lui-même si elle était blessée.
Je ne supporte pas de ne pas savoir. Je devais vérifier.
Mais c'est la réaction de Rienne qui le perturbait le plus.
Elle venait de retrouver son amant, alors il pensait qu'elle le repousserait, peut-être même qu'elle le repousserait physiquement. À la place, elle s'était laissé faire tranquillement. Même si « vérifier une blessure » était un prétexte manifestement bidon, elle ne l'avait pas remis en cause, et cela avait ravivé cette même soif d'avant.
Mais il ne comprenait toujours pas.
Rienne faisait-elle de son mieux pour l'accepter parce qu'elle voulait honorer leur promesse ? Ou essayait-elle simplement de lui plaire pour protéger l'homme qu'elle aimait ?
… Jamais auparavant il ne s'était aussi peu compris lui-même. Pour la première fois de sa vie, il y avait quelque chose qu'il ne pouvait pas quitter des yeux.
Ça lui donnait envie de la garder près de lui aussi longtemps qu'il faudrait pour comprendre.
[Rienne] – « Je vais compter jusqu'à trois et on doit tous les deux nous écarter. »
Après avoir entendu Rienne dire ça, il n'en croyait pas ses oreilles. Si elle disait ça, ça voulait dire qu'elle ressentait la même chose que lui. Qu'elle ne pouvait pas s'éloigner de lui toute seule.
[Rienne] – « Un. Deux. Trois. »
Et son expression semblait définitivement sincère.
Le tremblement incessant de ses doigts, ses cheveux doux, et ses yeux débordants de désir — comme s'ils criaient à quel point elle le voulait.
Aurait-elle pu faire semblant ?
Faisait-elle semblant pour pouvoir protéger l'homme qu'elle aimait ?
… Je n'arrive pas à le comprendre.
Il n'avait jamais eu affaire à quelque chose d'aussi difficile.
[Black] « Peu importe à quel point elle est douée pour mentir, y a des trucs qu'on ne peut pas feindre. »
[Phermos] « Ben… je suppose que c'est vrai. »
Son travail de mercenaire l'obligeait à faire beaucoup de choses, y compris démasquer des espions en obtenant des aveux sous la torture. La plupart des humains savaient mentir avec leur bouche, mais le corps, c'était une autre histoire.
De petites réactions comme l'état des cheveux, la sueur froide, le rythme cardiaque — tout ça étaient des outils précieux pour l'aider à sentir un mensonge.
Et la façon dont Rienne avait réagi lui disait qu'elle le désirait.
[Phermos] « Néanmoins, il faut surveiller la situation. Pour ce qui est du fils aîné qui fait passer pour un bâtard, on laisse tomber pour l'instant ? »
[Black] « On a encore des comptes à régler avec cette famille. S'il y a quelque chose qu'ils veulent, c'est sûr qu'ils feront tout pour l'obtenir. » (2)
Phermos afficha un sourire en coin.
[Phermos] « À t'entendre, tu as l'air profondément mécontent de cette famille. Je comprends, on fera ce qu'on peut. »
[Black] « On s'en débarrassera éventuellement. Prépare un piège à l'avance. »
[Phermos] « S'ils se font prendre un jour, ce sera plus commode comme ça. Autant commencer maintenant. »
Sur ce, Black ferma les yeux.
Son épaule faisait encore mal.
…. Merde.
Même si elle n'était pas là, on aurait dit que Rienne se tenait juste devant lui.
* * *
Ce n'était pas qu'elle ne faisait pas confiance à Phermos pour faire son travail, mais elle ne pouvait pas attendre le retour de Weroz, alors elle fit appeler les gardes et leur ordonna de le retrouver.
Mais les gardes du château étaient perdus sans Weroz. Ils n'étaient pas du tout préparés à sa disparition soudaine, alors l'un des capitaines d'unité fut rapidement contraint d'assumer le poste, et l'homme ne pouvait pas s'arrêter de transpirer d'anxiété.
[Rienne] « Ha… »
Après avoir envoyé les gardes, Rienne soupira.
Maintenant que Weroz était parti, les gardes du château semblaient compter davantage sur les mercenaires de Tiwakan, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
[Rienne] « Les Tiwakan… espéraient-ils ce résultat ? »
Malgré ses sentiments vaguement positifs envers Black, Rienne ne pouvait pas se sentir soulagée par la situation. Après la disparition de Weroz, cela signifiait qu'il y avait une personne de moins en qui elle pouvait avoir confiance en toutes circonstances dans le château.
Mais malgré les plis mécontents sur le visage de Rienne, Mme Flambard frappa à la porte.
Toc, toc.
[Mme Flambard] « C'est moi, Princesse. Puis-je entrer ? »
[Rienne] « Ah, oui. Un instant. »
Sa dame de compagnie ne l'aurait pas dérangée sans raison. Rienne se leva rapidement et ouvrit la porte elle-même. Comme elle s'y attendait, Mme Flambard tenait un grand panier dans les mains.
[Rienne] « Qu'est-ce que c'est ? »
[Mme Flambard] « Il faut retoucher les vêtements de mariage. »
[Rienne] « Ah, oui. Posez-le ici. »
Rienne désigna le tapis devant la cheminée.
[Mme Flambard] « J'ai aussi apporté votre robe de deuil, Princesse. Maintenant que j'ai réduit la largeur du col en ajoutant du tissu, elle devrait être plus appropriée pour le deuil. »
[Rienne] « Merci pour votre travail, madame. »
Maintenant que la robe était retouchée, Rienne enfila sa tenue de deuil avec l'aide de Mme Flambard. Tandis que la femme l'habillait avec un grand soin, elle poussa un profond soupir.
[Mme Flambard] « C'est pas possible… Vous êtes encore trop jolie. »
[Rienne] « …. Ça ira. N'y pensez pas trop. »
Faisant une grimace gênée, Rienne rangea le miroir. Maintenant qu'elle était changée, il était temps de se mettre à la couture.
[Mme Flambard] « Avez-vous pris toutes les mesures nécessaires ? »
[Rienne] « La plupart. »
En fait, je ne l'ai pas du tout mesuré en dessous de la taille.
Toutefois, cela n'a pas grande importance pour le pantalon. Le feu roi était grand aussi, donc d'après ses calculs, ils devraient aller à peu près de la même façon.
[Mme Flambard] « Regardons, alors. »
Mme Flambard étala les vêtements sur le tapis pendant que Rienne sortait un mètre ruban pour comparer les chiffres.
[Mme Flambard] « Ça va être beaucoup de travail. »
Mme Flambard fronça les sourcils en réfléchissant, gardant un air sérieux.
[Rienne] « Vraiment ? »
[Mme Flambard] « Tel que c'est, ça ne lui ira pas du tout. Pourquoi doit-il avoir des épaules si larges ? Êtes-vous certaine d'avoir bien mesuré, Princesse ? »
[Rienne] « Je crois… »
Pour être honnête, en ce qui concerne les mesures, elle ne pouvait rien répondre.
Son esprit était entièrement occupé par la conscience qu'elle avait de Black, au point qu'elle ne se souvenait même pas de ce qu'elle faisait à ce moment-là. Tout ce à quoi elle pouvait penser, c'était le son de sa voix quand il lui avait dit de ne pas compter si vite.
[Mme Flambard] « Je n'ai jamais vu des tailles comme ça. C'est vraiment comme ça qu'il est ? Je ne peux m'empêcher de me demander ce que ça ferait d'être tenue par un tel homme. »
Marmonnant pour elle-même, Mme Flambard secoua la tête, surprise par ses propres mots.
[Rienne] « Je ferai comme si je n'avais rien entendu, madame. »
[Mme Flambard] « Faites-le, Princesse. Qu'est-ce que je raconte devant la princesse qu'on force à l'épouser ? »
Rienne détourna la tête et retint son rire.
[Rienne] « Ça fait un moment qu'on n'a pas eu affaire à des vêtements aussi raffinés. Peut-être que vous êtes juste excitée, madame. »
[Mme Flambard] « Ce doit être ça. Ça arrivait plus souvent avant, mais après la mort du feu roi, on n'a eu aucune raison de toucher à de si beaux tissus. »
[Rienne] « Je comprends tout à fait. »
Les talents de couturière de Mme Flambard étaient les meilleurs de tout Nauk. C'était compréhensible qu'elle soit un peu excitée de pouvoir travailler à nouveau sur de si beaux tissus. Surtout depuis si longtemps qu'elle n'avait pas retouché quelque chose d'aussi élégant.
[Rienne] « Pensez-vous qu'on aura assez de tissu ? »
[Mme Flambard] « Voyons… Il faudra probablement rogner un peu sur la cape. Une cape plus longue est typique pour un couronnement, mais pas nécessaire pour un mariage. Si j'en prélève et que je la déplace vers les épaules, ça rendra mieux. »
[Rienne] « Je comprends. »
[Mme Flambard] « Pourquoi ne pas travailler sur la retouche de la ceinture, Princesse ? Je mettrai le même tissu aux chevilles et autour de l'encolure. »
[Rienne] « C'est une bonne idée. »
[Mme Flambard] « Je me demande combien de tissu il nous faudra encore…. il faut rallonger le pantalon, non ? »
[Rienne] « Ben… »
Rienne ne sut quoi dire.
[Rienne] « Je… n'ai pas vraiment pris ces mesures…. »
Sa voix sortit basse, comme si ses mots peinaient à ramper hors de sa gorge.
[Mme Flambard] « Vous ne les avez pas pris ? Mais comment avez-vous pu oublier ça ? Et si le pantalon se coupe trop court et qu'on voit ses chevilles ? »
[Rienne] « Je pensais qu'ils iraient bien sans les changer. »
En fait, c'était parce qu'elle ne pouvait pas le faire. Ce n'était pas comme si elle avait fait une erreur et l'avait raté.
C'était comme si elle était entièrement distraite par autre chose.
[Mme Flambard] « Je ne pense pas qu'on aura autant de chance. Mieux vaut prendre ces mesures. Qu'est-ce qu'on ferait si les vêtements ne lui vont pas bien ? »
[Rienne] « Oui, je comprends…. »
Encore une fois, la voix de Rienne n'était qu'un murmure.
Mais Mme Flambard mal compris. Elle vit l'hésitation de Rienne et se demanda si elle serait capable de prendre les mesures correctement.
[Mme Flambard] « Vous ne souhaitez pas avoir à faire à lui à nouveau, Princesse ? Si c'est le cas, je peux le faire. »
[Rienne] « Non, je ne dis pas ça, je… »
[Mme Flambard] « Bien sûr, comment pourriez-vous vous réjouir de ça ? Je n'ai pas tenu compte de vos sentiments. Attendez ici, Princesse. »
[Rienne] « Vous ne comprenez pas, je ne… »
Mais même alors que Rienne se répétait, le malentendu ne se dissipait pas.
[Mme Flambard] « C'est bon. Peu importe à quel point il me met mal à l'aise, je suis sûre que c'est encore plus inconfortable pour vous, Princesse. Restez ici un moment. »
Emportant tout son matériel de couture dans ses bras, Mme Flambard se précipita hors de la chambre de Rienne.
[Rienne] « Non, c'est pas… »
Laissée seule dans sa chambre silencieuse, Rienne sentit son visage rougir et fronça les sourcils en tripotant machinalement les ciseaux dans ses mains.
[Rienne] « Je ne… »
Est-ce si étrange que je ne le déteste pas ?
Elle savait que d'autres pourraient avoir du mal à le comprendre vu les circonstances, mais y penser lui donnait d'une façon ou d'une autre le cœur lourd.
Pendant ce temps, Mme Flambard s'était rendue dans la chambre de Black pour découvrir qu'il était parti avec ses hommes. Sachant qu'il était impossible de le rattraper à cheval, elle envoya un garde après lui pour lui dire de venir dans la chambre de Rienne à son retour.
* * *
Après le retour de Mme Flambard, Rienne resta silencieuse et se concentra sur sa couture.
Peu de temps après être partie, Mme Flambard revint rapidement à cause de « diverses circonstances », et depuis, elle ne faisait que la fixer. Peu importe le nombre de fois où Rienne lui disait qu'elle ne détestait pas cet homme, la femme ne pouvait pas se résoudre à le croire.
… Mais peu importe. La vérité finirait par éclater.
[Mme Flambard] « Cela me rappelle, Princesse… »
Dans une pièce remplie seulement du bruit subtil des aiguilles filetées traversant le tissu, une voix humaine traversa l'air.
[Rienne] « Qu'est-ce que c'est, madame ? »
[Mme Flambard] « On a environ dix jours avant le mariage, non ? »
[Rienne] « Ben, les funérailles sont demain et le mariage est censé être dix jours après, donc oui. »
[Mme Flambard] « Alors ça ne veut pas dire que ça va coïncider avec votre fièvre mensuelle, Princesse ? »
[Rienne] « Oh… ah. »
À entendre quelque chose d'aussi inattendu, au lieu de piquer le tissu avec l'aiguille, Rienne se piqua le doigt.
[Mme Flambard] « Oh Princesse, ça va ? »
Mme Flambard s'approcha et prit la main de Rienne alors qu'une goutte de sang rouge perlait au bout de son pouce.
[Mme Flambard] « Oh non, vous vous êtes coupée sous l'ongle. »
Même si Rienne était celle qui était blessée, Mme Flambard en ressentit la douleur.
[Mme Flambard] « Donnez-moi votre main. Il faut désinfecter et mettre du médicament sur la blessure. Je vais aller chercher— »
[Rienne] « Non, attendez. »
Rienne s'opposa soudainement à Mme Flambard qui essayait de se lever. Du sang coulait de son doigt et pourtant Rienne ne ressentait même pas la douleur.
[Mme Flambard] « Quoi, qu'est-ce que vous voulez dire ? »
[Rienne] « La date de… ma fièvre mensuelle. »
Le visage de Rienne était devenu complètement pâle comme un drap blanc.
[Mme Flambard] « Princesse… »
En voyant ça, l'expression de Mme Flambard devint tout aussi grave que celle de Rienne.
[Rienne] « Si on me prend… non, je ne peux pas… »
[Mme Flambard] « Princesse. »
Rienne sentit Mme Flambard poser sa main sur la sienne. C'était une sensation réconfortante, comme si elle lui disait de se calmer.
[Mme Flambard] « Je ne m'y connais pas beaucoup en politique et tout ça…. mais est-ce vraiment nécessaire de mentir sur une grossesse alors que vous allez vous marier ? »
[Rienne] « Je n'ai pas le choix. C'est le seul moyen d'empêcher la souveraineté de Nauk d'être arrachée à la famille Arsak par les Tiwakan. »
[Mme Flambard] « C'est donc ça. »
Rienne la regarda droit dans les yeux en posant sa question.
[Rienne] « Y a-t-il un moyen que je puisse le cacher ? »
[Mme Flambard] « Je ne sais pas comment vous pourriez. Si vous étiez seule peut-être, mais vous allez être mariée… vous passerez la nuit debout. »
[Rienne] « Ah… qu'est-ce que je fais ? Je n'ai même pas pensé à ça… à la date… »
Une ombre noire se projeta sur le visage de Rienne — aussi pâle qu'une lune blanche.
[Rienne] « Il va falloir que je… »
[Mme Flambard] « Il faudra refuser la nuit de noces. »
Mais le visage de Mme Flambard prenait la même couleur que celui de Rienne.
[Mme Flambard] « Mais est-ce que cet homme acceptera ça sans poser de questions ? »
Seulement