…. Je me sens nerveuse.
Rienne chevauchait sur le cheval de Black, derrière lui, mais elle se sentait gênée. Elle était douloureusement consciente de sa présence derrière elle, sentant son contact et sa chaleur contre son dos.
Les mercenaires qui les escortaient jusqu'au château étaient moins nombreux que ceux qu'elle avait vus au domaine des Kleinfelder. Au total, il n'y en avait que trois à leur suite, mais ils restaient si loin en arrière que Rienne et Black auraient pu être seuls au monde.
[Rienne] « Comment va votre épaule…. ? Cela vous fait-il mal ? »
Rienne demanda en ravalant sa gêne et en rassemblant son courage.
Pendant qu'ils avançaient, Black tenait les rênes d'une main et maintenait le corps de Rienne fermement sur le cheval de l'autre.
[Black] « Ça va. Cela ne me gêne pas. »
[Rienne] « Je vois. »
[Black] « Mais il y a quelque chose d'autre qui me gêne, moi. »
[Rienne] « Autre chose… ? »
[Black] « Pourquoi y a-t-il du sang sur vos lèvres ? »
[Rienne] « Hein ? »
Instantanément, Rienne porta la main à ses lèvres. Effectivement, une trace de rouge subsistait sur le bout de ses doigts.
Cela devait venir de quand j'ai mordu Rafit….
[Black] « Quelqu'un vous a-t-il mordue ? »
[Rienne] « Non… Je… »
Rienne voulait dire que personne ne l'avait mordue. En réalité, c'était tout le contraire, mais pour s'expliquer, elle aurait dû parler de Rafit. Le sachant, elle se mordit la langue.
[Black] « Alors pourquoi ce sang ? »
[Rienne] « C'est juste… »
Mais elle ne trouvait aucune bonne excuse.
[Rienne] « Ça va, je ne suis pas blessée… »
[Black] « C'est ce que vous dites, Princesse. »
[Rienne] « Eh bien… il se trouve que… j'ai eu du sang sur le visage… »
[Black] « Juste sur les lèvres, qui plus est. »
[Rienne] « . . . »
Il n'existait aucune situation raisonnable qui puisse expliquer la présence de sang sur les lèvres de quelqu'un. Alors que Rienne peinait à s'expliquer, Black se tut soudain. Surprise, elle releva la tête pour le regarder.
Sa bouche tressaillait.
Black lâcha les rênes et fit pivoter le corps de Rienne pour la faire face à lui d'une seule main.
[Black] « Puis-je m'en assurer moi-même ? »
[Rienne] « Que…. voulez-vous dire ? »
[Black] « Je veux m'assurer que vous n'êtes vraiment pas blessée. »
Elle ne l'était pas. Cela au moins était vrai.
[Rienne] « Je vais bien, honnêtement. »
[Black] « Je ne vous crois pas. »
Il prononça ces derniers mots si vite et si bas que Rienne n'eut même pas le temps de répondre avant que Black ne saisisse son visage à deux mains. Son esprit peinait tant à suivre qu'elle ne fut même pas surprise lorsqu'il humecta ses lèvres de sa langue.
[Rienne] « Que faites-vous… ? »
[Black] « Ouvrez la bouche. »
[Rienne] « . . . »
Et tout simplement, il plaqua sa bouche sur la sienne et commença son inspection.
Ce n'était pas vraiment un baiser.
Black se contentait d'examiner méticuleusement l'intérieur de sa bouche, explorant chaque recoin pour vérifier qu'elle n'était pas blessée.
Ce n'était pas un baiser, ce qui rendait la chose encore plus étrange. Rienne ne put articuler le moindre mot, alors qu'une langue la parcourût avec intensité. Lorsque ses lèvres furent libérées, Rienne haletait, les mains agrippant faiblement ses manches.
[Black] « Aucune blessure. »
… C'est ce que je vous disais.
[Black] « C'est bien. »
Était-ce vraiment le cas ?
Déjà, Rienne craignait que cette sensation ne la quitte jamais — qu'elle ne parvienne jamais à l'oublier. Même maintenant, elle avait encore l'impression que sa langue était en elle.
Son corps tremblait, elle avait la tête qui tournait, et le simple fait de voir Black humecter ses lèvres lui rappelait ce qui venait de se passer, intensifiant encore ce vertige.
[Black] « Pourquoi étiez-vous là, seule ? »
Complètement imperturbable, Black fit repartir le cheval. Sentant les secousses, Rienne s'agrippa instinctivement à lui pour garder l'équilibre, le corps encore tourné vers lui.
…. C'est trop bizarre.
Rienne avait toujours pensé qu'elle préférerait tomber de cheval plutôt que de s'accrocher à lui ainsi, et pourtant, l'idée même de ressentir cela lui semblait étrange.
Comment fait-il toujours pour me mettre dans cet état ?
Elle devrait le haïr pour tout ce qu'il a fait. Elle devrait être terrifiée par lui, et pourtant….
[Black] « Est-ce une question difficile à répondre ? »
[Rienne] « … Je n'étais pas seule. Lord Weroz m'accompagnait mais à un moment il a disparu… Ah, Lord Weroz ! »
Ce fut une prise de conscience qui frappa Rienne bien trop tard.
Dans tout ce tumulte, elle avait complètement oublié Weroz.
[Rienne] « Lord Weroz a peut-être été enfermé. »
[Black] « Dans cette maison ? »
[Rienne] « Ce n'est pas le genre à disparaître sans un mot, et pourtant je ne l'ai pas trouvé quand j'avais besoin de lui. Cela ne peut signifier qu'une chose…. »
Un sentiment d'urgence saisit Rienne.
Elles devaient rentrer au château au plus vite et renvoyer la garde du château le chercher. Si il arrivait quelque chose à Weroz, Rienne ne se le pardonnerait jamais.
Weroz était l'une des rares personnes en qui Rienne avait une confiance absolue.
[Rienne] « S'il vous plaît, il faut se dépêcher. Nous devons renvoyer la garde du château pour l'aider. »
[Black] « Cela ne sera pas nécessaire. »
Black tira sur les rênes, ralentissant leur allure, et fit un geste derrière lui. À son signal, les hommes qui suivaient loin en arrière accoururent.
[Mercenaries] « Oui, mon Seigneur. »
[Black] « L'un de vous, retournez voir Phermos et dites-lui de surveiller l'arrivée du capitaine de la garde du château de Nauk. »
[Mercenary] « Oui, monsieur. »
L'ordre fut exécuté prestement. Sans hésiter, l'un des trois mercenaires qui les suivaient fit demi-tour et galopa vers le domaine des Kleinfelder.
Il avançait à un rythme bien plus rapide que s'ils étaient rentrés au château d'abord pour y dépêcher un garde.
[Rienne] « …. Merci. »
La voix de Rienne était douce.
Enfin, Rienne commençait à comprendre. La raison pour laquelle elle se sentait si en sécurité et si à l'aise avec cet homme par moments n'était pas due à sa taille ou à sa carrure. C'était tout le reste.
Il écoute mes soucis alors qu'il sait que je lui cache quelque chose. Il a vérifié si j'étais blessée et fait des choses pour m'aider.
Et… il cherche à apaiser mes inquiétudes.
En se le remémorant, elle eut l'impression qu'ils formaient un véritable couple, uni par une affection sincère.
[Black] « Je n'ai fait que mon devoir. »
Rienne sentit son corps trembler chaque fois qu'elle entrait en contact avec lui alors qu'il parlait.
Je ne déteste pas ça. Pas du tout.
Et ce n'était pas la seule chose.
Leur cheval marchait vers le château à une allure extrêmement lente. C'était comme si le temps s'était totalement ralenti, et Rienne pensa, ne serait-ce qu'un instant, que cela ne lui déplaisait pas.
[Maslow] « Il nous faudra probablement environ 170 millions pour les funérailles. Nous pouvons nous estimer chanceux que les cercueils qu'ils ont fournis soient convenables. »
Maslow posa une feuille de papier devant Rienne, couverte de chiffres. Après l'avoir examinée, Rienne vérifia que les chiffres étaient exacts et hocha la tête en la reposant.
[Rienne] « Cela semble raisonnable. Nous devrions remercier les Tiwakan. »
[Maslow] « Je ne crois pas. S'il n'y avait pas eu eux, il n'y aurait pas eu besoin de funérailles en premier lieu. »
Maslow se caressa le menton d'un air désapprobateur, comme s'il observait un enfant qui fait une bêtise.
[Rienne] « Ce n'est pas que je prenne parti, mais c'est Nauk qui a tenté un raid en premier. Je ne souhaite pas argumenter davantage sur ce point, passons. Parlons du cadeau de mariage. » (1)
[Maslow] « Vous prévoyez de lui faire un cadeau ? »
Les yeux de Maslow s'écarquillèrent.
[Maslow] « Cet homme n'a-t-il pas dit qu'il s'occuperait de tout ? Je n'envisageais même pas de cadeau pour cette raison. »
[Rienne] « Il a dit qu'il paierait le mariage et la robe, mais le cadeau est une autre histoire. »
[Maslow] « Comme je l'ai déjà dit, vous n'avez pas à vous forcer à être polie avec lui. »
[Rienne] « Je ne me force pas. Mais il m'a offert quelque chose, c'est seulement juste. »
Rienne avait reçu un grand coffre de pièces d'or en cadeau de fiançailles, si bien qu'elle ne pouvait pas simplement renoncer au cadeau de mariage en prétextant qu'elle avait oublié. À l'époque, elle ne considérait même pas cela comme un vrai mariage. Elle pensait encore qu'il ne cherchait qu'à lui prendre des choses.
… Qui suis-je pour parler, ceci dit.
Qui prend quoi à qui, maintenant ?
C'était une pensée risible et Rienne ne put qu'esquisser un sourire moqueur face à l'ironie de la situation.
Au vu de la situation, il lui arrivait toujours d'oublier que c'était lui qui forçait ce mariage.
[Rienne] « C'est embarrassant à admettre, mais c'est moi qui ai reçu de l'or en cadeau. Ce n'est pas comme si nous n'avions aucun fond, alors veuillez préparer un cadeau convenable selon les coutumes de mariage de Nauk. Il doit être livré aux Tiwakan avant le mariage. »
[Maslow] « C'est, euh, tousse, tousse. »
Au moment où Rienne mentionna l'argent, Maslow toussa maladroitement.
[Rienne] « Lord Maslow ? »
Cela voulait dire qu'il y avait un problème.
[Maslow] « C'est juste que… en termes d'argent… il ne nous en reste plus beaucoup, Princesse. »
[Rienne] « Pardon ? »
Vous plaisantez, j'espère.
[Rienne] « De quoi parlez-vous ? Depuis quand cela dure-t-il ? »
[Maslow] « Eh bien, depuis l'établissement de cette carte de prêt il y a trois ans, tous les revenus de la famille royale, hors taxes, appartiennent désormais au créancier du prêt — Lord Linden Kleinfelder. »
[Rienne] « Quoi ? »
Rienne se leva brusquement de son siège.
[Rienne] « Ce sont les termes exacts du prêt ? »
[Maslow] « Oui, Princesse. »
Maslow dit cela en se mordant la langue.
[Maslow] « Vous vous souvenez il y a trois ans, pendant la sécheresse…. Il n'est pas tombé une seule goutte de pluie jusqu'à la fin de l'été. Faute d'eau, une maladie s'est propagée dans les récoltes, c'est à ce moment-là que vous avez décidé, Princesse…. »
Les mots de Maslow s'éteignirent alors qu'il fermait la bouche. Ce visage pâle et déformé suffit à raviver la mémoire de Rienne.
[Rienne] « J'ai décidé d'emprunter de l'argent aux Kleinfelder en utilisant cette stupide carte de prêt…. Oui… Je me souviens maintenant. »
De ce qu'elle pouvait se rappeler de cette époque, elle n'avait ressenti que du désespoir. Chaque jour, de plus en plus de gens mouraient de faim. Rienne savait que ce prêt était suspect, au mieux, mais pour sauver son peuple, elle n'avait pas d'autre choix que d'accepter.
C'était humiliant et elle savait qu'elle en paierait le prix à l'avenir, mais elle ne pouvait pas rester les bras croisés à regarder son peuple mourir.
[Rienne] « Donc il ne reste plus d'argent ? »
[Maslow] « Conformément à la loi, j'ai vérifié ce que nous avions hier et je l'ai envoyé au domaine des Kleinfelder. Ensuite, nous avons reçu un avis indiquant les intérêts déduits du capital. »
[Rienne] « Et vous n'avez même pas songé à me le dire ? »
[Maslow] « Je pensais que vous le saviez déjà. »
[Rienne] « . . . »
Restée totalement sans voix, Rienne dévisagea Maslow.
Il ne me l'a pas dit exprès.
S'il l'avait fait, Rienne aurait utilisé cet argent pour payer les dépenses nécessaires en premier, alors il l'a envoyé aux Kleinfelder dès qu'il est arrivé.
… Et sans doute en a-t-il prélevé une part pour lui.
Bien qu'il ne fasse pas le poids face aux Kleinfelder, Maslow était tout aussi avide.
Maslow, le Grand Prêtre — tout le monde se rangeait du côté des Kleinfelder pour profiter de leur prospérité, plutôt que de soutenir la famille royale pauvre et démunie. (2)
[Maslow] « Si vous le souhaitez, nous pouvons toujours emprunter de l'argent à Lord Kleinfelder pour le cadeau. Lord Kleinfelder n'est peut-être pas enclin à accueillir favorablement votre mariage, mais c'est un homme généreux. Je suis certain qu'il sera prêt à vous donner ce dont vous avez besoin. »
[Rienne] « …. Assez. »
La voix de Rienne était fatiguée.
Un homme généreux ?
La seule raison pour laquelle les Kleinfelder pouvaient agir ainsi malgré leur rang était l'énorme dette de la famille royale. C'est pour cela qu'ils se montraient si insolents.
Mais ce que Linden avait tenté de faire ce jour-là prouvait qu'il ne fournirait jamais, sous aucun prétexte, l'argent permettant ce mariage.
[Rienne] « Je ne contracterai pas une nouvelle dette. »
Je ne me laisserai pas mener par le bout du nez par eux pour l'éternité à cause d'une dette.
Rienne n'arrivait toujours pas à croire tout ce qui s'était passé aujourd'hui. Les Kleinfelder pouvaient bien mépriser la famille royale, mais aller jusqu'à tenter une chose pareille.
Ils avaient fait venir le Grand Prêtre chez eux et avaient essayé de la forcer à épouser Rafit.
C'était un acte qui montrait à Rienne qu'ils ne la respectaient pas en tant qu'être humain, encore moins en tant que princesse de Nauk.
Si Black ne s'était pas présenté au bon moment, elle serait restée piégée dans cette maison. On l'aurait forcée à se marier et à subir une nuit de noces.
[Maslow] « Si je puis me permettre, Princesse, je ne pense pas qu'il sera si facile de décider. »
Sans se soucier de ses pensées, Maslow ajouta un commentaire.
[Maslow] « Nauk survit grâce à l'argent des Kleinfelder depuis des années. Si ce flux était soudainement coupé, le peuple mourrait de faim. »
[Rienne] « . . . »
[Maslow] « Au lieu de réduire le capital dû, nous devrons probablement emprunter davantage rien que pour payer les intérêts. Le fardeau a été quelque peu allégé grâce à l'argent fourni par les Tiwakan, mais même ainsi… »
Une fois de plus, la réalité écrasante et indéniable rendit Rienne silencieuse.
Tous ces sentiments horribles d'il y a trois ans revinrent la hanter. La frustration, l'épuisement mortel — rien que d'y penser la rendait malade.
Le visage pâle, Rienne se tourna vers Maslow.
[Rienne] « Très bien, passons. Nous oublierons le cadeau. »
[Maslow] « Très bien. Vous devriez vous reposer, Princesse. Vous avez l'air malade. »
Son inquiétude ne sonnait pas du tout sincère, mais il quitta le bureau du roi après avoir exprimé sa faible préoccupation.
[Rienne] « ……. J'en ai tant marre de tout. »
Rienne renversa doucement l'encrier sur la table, mais le couvercle était fermé, alors il ne coula même pas.
Franchement, Rienne avait envie de faire une crise.
Elle était si en colère qu'elle voulait tout jeter et tout casser, mais même cela était un luxe qu'elle ne pouvait pas s'offrir. Si elle jetait cet encrier et qu'il se cassait, elle devrait penser à l'argent nécessaire pour en racheter un.
[Rienne] « Quel personnage sans honte je suis. »
Tu m'as donné tant d'argent et pourtant je ne peux même pas t'offrir un cadeau en retour.
La situation de Rienne était si misérable et ridicule qu'elle ne put que se cacher le visage dans les mains — un rire apitoyé s'échappant entre ses doigts.
[Rienne] « …. Non, à des moments comme celui-ci, je devrais penser à ce que je peux faire. »
Rienne se redressa sur son siège.
Même si je ne peux pas t'offrir un cadeau convenable, il y a quelque chose que je peux t'offrir.
Seulement