« Tu es rentré dans un état lamentable, une fois de plus. »
À la vue de mon apparence, Delphida-san lança cette remarque en interrompant son tricot et en fronçant les sourcils.
« Il a été d'une grande aide. »
Elmina-san répondit cela à Delphida-san, posa son arc et son carquois près de l'entrée, puis s'en alla prestement vers sa chambre. Hum... est-elle en colère ?
Alors que je penchais la tête, incompréhensif, Elmina-san revint avec des vêtements à la main.
« Prends-en soin, d'accord ? »
« Désolé, j'ai abîmé les vêtements que vous m'avez prêtés... »
« Ce n'est pas ça. Enfin, si, mais ce n'est pas les vêtements qui comptent, c'est toi-même. Tu es le mari de Melkina, non ? Si c'est vrai, tu ne devrais pas faire de telles imprudences. Qu'allons-nous devenir si tu meurs ? Déjà que vous nous laissez derrière vous, au moins ayez la décence de vivre jusqu'au bout de votre vie naturelle. »
Elmina-san semblait un peu fâchée. En effet, j'avais été quelque peu imprudent, pour ne pas dire inconscient. J'avais une quasi-certitude que tout irait bien, mais face à un monstre inconnu, le pire restait possible.
« C'était inconsidéré de ma part. »
« C'est bien. Réfléchis-y. »
Quand je baissai la tête, elle parut satisfaite et m'offrit un sourire. Hum, comme ça, on voit bien qu'elles sont mère et fille. Son visage riant est le portrait craché de Melkina. Ou plutôt, on dirait vraiment sa mère. Elle passerait sans problème pour sa grande sœur.
« Bon, ben, je vais aller me changer. »
« Oui, va-y. »
En regardant Elmina-san, je pensais à Melkina et le cœur me serrait. Je retournai dans la chambre qu'on m'avait prêtée pour enfiler les vêtements neufs.
Pourtant, ils sont brûlés et en lambeaux. Mais je suis surpris qu'ils aient gardé leur forme à peu près intacte. Est-ce un tissu spécial qui ne brûle pas même sous le feu magique ?
« Tu as fait circuler ta puissance magique dans ton corps pour te défendre, non ? Probablement qu'une partie est passée dans les vêtements aussi, et ça les a protégés. »
Ah, si je n'avais pas fait circuler ma puissance magique, j'aurais été TOUT NU. C'était proche.
J'étalais les nouveaux vêtements sur le lit et sortais aussi le ceinturon que m'avait donné Ares-kun de la Treasure Box.
Hum, c'est quand même bizarre. Pourquoi y a-t-il des vêtements d'homme dans la chambre d'Elmina-san... ? Ah... attends ? C'est pas dangereux, ça ?
« En effet. Brûler par imprudence un souvenir précieux jusqu'à le mettre en lambeaux, tu es vraiment un monstre. »
AAAAAAAAAAH !? C'EST PAS LES VÊTEMENTS DU MARI D'ELMINA-SAN, CES TRUCS !? UWAAAAAAAAAH, J'AI FAIT UNE BOUETTE MONSTREUSEUUUUU ! Je ne peux que m'excuser, mais c'est pas le genre de chose qu'on pardonne faciiiile ! Elle me pardonnera sûrement, mais la culpabilité ! UWAAAAAAAAAH !
Alors que je me torturais en sous-vêtements, la porte de la chambre s'ouvrit soudain. Je me retournai, surpris, et tombai sur Elmina-san avec une expression indescriptible.
« Taishi-kun, qu'est-ce que tu... heu ? »
« EXCUSEZ-MOIIIII ! »
Je m'aplatis au sol à la vitesse de la lumière. Enfin, pas vraiment la vitesse de la lumière, ni même celle du son, mais avec une énergie comparable. Je doute avoir déjà fait un dogeza aussi parfait, même devant Marl.
« Hein... ? Qu'est-ce qui t'arrive d'un coup ? Et puis, mets des vêtements. »
« Non, vraiment désolé, c'est les vêtements du mari, non ? Un souvenir précieux... »
« De quoi tu t'affoles... Elmina, Taishi-kun, ce genre de trucs spéciaux, faites-le pendant que je suis dehors, voulez-vous ? »
Alertée par le vacarme, Delphida-san arriva à son tour, et ce fut la pagaille totale. En plus, elle fait un méchant quiproquo dans une direction complètement tordue. C'est PAS ÇA, ce genre de trucs !
« C'est pas ça ! Bon, enfile juste tes vêtements ! »
« YES MAM ! »
J'enfilai prestement les vêtements, un peu plus épais et solides que les précédents. Malgré leur épaisseur, ils respiraient bien et étaient confortables. Je fixai aussi solidement le ceinturon. Bon, maintenant c'est bon ? Bah, peu importe, je le garde.
Une fois changé, je rejoignis le salon où m'attendaient Delphida-san, une bosse sur la tête, et Elmina-san, boudeuse et furibonde.
« D'abord, Taishi-kun est le mari de cette enfant ? Y a aucune raison que je m'en mêle. »
« C'est vrai ? Bon, si tu le dis, c'est que c'est vrai. »
« Tu parles avec des arrière-pensées... »
« Je suis quand même ton parent, un peu. Te voir si enjouée après si longtemps, je trouve ça très bien. »
Delphida-san restait impassible malgré sa bosse. Je vais me faire avoir ? J'ai un drôle de sentiment, mélange de peur et d'attente.
« Toi, ton karma est pas un peu trop lourd ? »
Pourquoi ? Elmina-san est une beauté, non ?
« Double standard, bravo. »
Je compte bien garder ma chasteté, mais je n'ai pas l'intention d'arrêter de rêver à ce genre de romantisme masculin. Une belle-mère jeune et belle, c'est du romantisme, non ? De la fantasy, non ? C'est parce que c'est une elfe qu'on peut... non, y en a chez les humains aussi. Il-san, par exemple, c'est bizarre, non ?
« Ah, celle-là, elle est un peu spéciale. »
Le dieu bâtard semblait en savoir long sur Il-san, mais comme il demanderait sûrement une contrepartie, je laissai tomber. Ce n'est pas une affaire si urgente de toute façon.
« Tu peux davantage compter sur moi, tu sais ? »
Je décline.
Tandis qu'Elmina-san et Delphida-san se disputaient ferme à côté, je me dirigeai vers la cuisine et allumai le fourneau. Plus jamais le truc de ce matin ! Si c'est pour avoir droit à ÇA, je cuisine moi-même !
« Delphida-san, pour le foie et la viande de Béhémoth, vaut mieux bien les cuire, non ? »
« Ah, c'est mieux. Y a une odeur forte, alors n'oublie pas de la masquer. »
« Chotto Taishi-kun, si c'est de la cuisine, moi je... »
« « Non, c'est bon. » » (dit en chœur)
D'abord, j'inspectai les condiments disponibles dans la cuisine. Sel, sucre, épices type poivre, mélange d'épices genre curry, huile qui sent le sésame, huile qui sent l'ail, un truc visqueux dans un pot genre sauce Worcestershire — goûté, c'en est bien une. Pas de sauce soja ni de miso, dommage.
Côté légumes : un truc bleu type oignon, un chou, des carottes évidentes, un radis violet, une botte de feuilles genre ciboulette, des champignons de toutes couleurs.
Tous des légumes que je ne connais pas. Emmerdant. Je goûtai un bout de la feuille type ciboulette. Oui, c'est de la ciboulette. Probablement.
Bon, je vais faire un foie-ciboulette.
Pour le reste, soupe avec le chou, la viande de Béhémoth en tranches fines, les champignons et du sel. Ces champignons, c'est comestible, hein ? Y aurait pas des champignons toxiques dans la cuisine, si ? Y en a pas, hein ?
« Ces champignons, c'est comestible, hein ? »
« Bien sûr. »
Soulagé.
Je tranchai des gros shiitakes, pieds compris. Les champignons, je les mettrai à la fin dans la soupe qui ne bout plus trop fort.
Pendant que la soupe mijotait, je détaillai le gros morceau de foie en bouchées, le trempai dans l'eau salée pour enlever l'odeur.
Il y avait du pain noir, j'en coupai quelques tranches. L'aliment de base, c'est important.
Je fis sauter le foie égoutté dans l'huile type sésame avec une pincée de sel. Quand c'était à peu près cuit, j'ajoutai la ciboulette hachée grossièrement et je sautai le tout. Encore un peu de sel et poivre. Pour finir, un filet de la sauce mystère pour lier. Fait.
La soupe, je l'ai juste assaisonnée sel-poivre et fait mijoter. J'ai bien écumé l'écume, hein.
Elmina-san sortit la vaisselle, et nous nous mîmes à table à trois.
« C'est pas mal, en fait. »
« C'est irrespectueux, de ta part. »
« Moi aussi, si je me donne à fond, je peux faire ça. »
C'est de la cuisine de mec à l'arrache, mais ça demande du "sérieux", oui ? Effectivement, faut pas laisser Elmina-san approcher des fourneaux.
Le foie-ciboulette était correct. J'aurais préféré de la sauce soja, mais la sauce Worcestershire fait l'affaire. Du riz aurait été bien avec ça, mais sur du pain noir ça passe. La soupe a tiré un bon bouillon des champignons ou de la viande de Béhémoth, elle est plutôt réussie.
« Bon, ben, ce soir c'est moi. »
« Non, c'est moi qui ferai. »
« Vraiment ? »
La crise du dîner fut évitée grâce à Delphida-san. Elmina-san se contentant de saler et griller, elle n'a pas besoin de tout cet arsenal de condiments. C'est sûrement le stock de Delphida-san. Alors ça ira.
« Alors, raconte-moi un peu. Hier, j'ai juste effleuré le sujet. »
« Ah, l'histoire de Melkina. Moi non plus, je ne connais que ce qu'elle m'a conté au coin du feu avant notre rencontre, donc je ne sais pas jusqu'où c'est exact, mais si ça vous va... »
« Ça me va. On va préparer à boire. »
Sur ces mots, Elmina-san prépara du thé, et nous nous installâmes dans le salon pour que je raconte ce que j'avais entendu sur Melkina depuis sa sortie de la forêt. Hier, je n'avais expliqué que très vite comment Melkina était devenue ma femme.