« Alors, commençons les « négociations » »
À cause de la poussière soulevée par la magie des mages du royaume de Geppels, la salle d'audience était devenue impraticable. Le roi Reniade de Geppels, plusieurs de ses hauts dignitaires et moi-même avions donc changé de lieu pour mener les pourparlers.
Cette pièce se trouve non loin de la salle d'audience. C'est apparemment une salle de conférence prestigieuse, réservée au roi et à un cercle restreint de ministres. En effet, le mobilier, à commencer par cette table en ébène, arbore des tons sobres et du bon goût, et la climatisation fonctionne parfaitement, comme si la pièce elle-même avait été travaillée à cet effet. Si je devais un jour faire construire une salle similaire, je m'en inspirerais largement.
« Négociations, hein. J'ai du mal à croire que ça en soit vraiment. »
« C'est vrai, je te l'accorde. De notre côté non plus, on aurait préféré établir des relations plus pacifiques. Mais bon, c'est le destin, faut croire. »
J'haussai les épaules en réponse aux mots du roi Reniade.
Si on remonte à la source, cette relation était scellée dès l'instant où j'ai croisé Marl à Crossroad. Et le fait que Tina ait fini par m'épouser aussi... hum, vu la réaction de la famille royale de Miskronia face au prince héritier Merquis, on ne peut pas dire que ce soit entièrement de ma faute, non ?
En y repensant, le prince héritier Merquis semblait détesté comme la peste non seulement par Marl, mais par toute la famille royale. D'ailleurs, la fugue de Marl n'était-elle pas motivée par son refus d'épouser ce prince ?
Enfin, remuer tout ça maintenant ne changera rien à l'affaire.
« Inutile de longs discours à ce stade. Exposons vos exigences. »
« Très bien. Le royaume de Geppels va me témoigner une soumission totale. En gage de quoi, chaque famille noble du pays m'offrira une princesse. S'il n'y a pas de princesse en âge de se marier, ce sera le chef de famille, ou l'épouse la plus jeune et la plus belle du futur héritier. »
Alors que je lançais cette condition avec un grand sourire narquois, les ministres et le greffier chargé de consigner l'entretien retinrent leur souffle, figés sur place.
« Taishi-dono, arrête un peu de les martyriser. Ce sont des âmes sensibles. »
Le roi Reniade, lui, ne broncha pas et se contenta d'un sourire amer. Sacré culot, ce vieux. On dirait qu'il a percé à jour que je ne suis pas sérieux.
« Je me contentais de répondre aux attentes en faisant une demande digne d'un roi démon. Votre propre fils vient de le dire, après tout. »
« Si grand soit notre roi, il ne peut mettre un bâillon à chaque bouche. On peut s'engager officiellement à ne pas vous traiter de roi démon, mais c'est tout. »
« Peu m'importe le nom qu'on me donne. Je n'ai pas l'intention de formuler des exigences atroces. Je suis venu mettre fin à un conflit inutile, pas le commencer. »
« Un conflit inutile... »
Le roi Reniade marmonna ce mot en esquissant un sourire amer.
« Oui. Pour moi, c'est un conflit parfaitement inutile. Désolé pour vous autres, pour qui l'honneur, la fierté et la face sont plus importants que tout. »
Du point de vue de Geppels, on leur a volé deux fois la fiancée du prince héritier, on a emmené les centaures — leurs ennemis dans la guerre civile — depuis leur propre territoire, on a blessé leurs soldats, et on a même attaqué le palais royal. Ils ont été ridiculisés de toutes parts, alors faire profil bas ici serait un coup fatal à leur prestige.
Si c'est le cas, l'avenir de Geppels s'annonce trouble. Personne ne suit un chef qui encaisse les coups sans riposter.
Des types pourraient se dire : « Au fond, il est faible, non ? » et tenter de prendre sa place. D'autres pourraient clamer : « Moi, je ferais un meilleur chef ! » et provoquer une scission.
Qu'on parle de nation, de roi ou de nobles, les humains restent des humains.
« Franchement, qu'on nous déclare la guerre maintenant, c'est embêtant. Pas tant "embêtant" que "chiant". Je n'ai ni le temps ni l'énergie à gaspiller là-dedans. »
« On dirait que vous partez gagnant d'avance. Ne surestimez-vous pas un peu votre puissance ? »
Un ministre, visiblement à bout de patience, interrompit depuis le côté. Je poussai un profond soupir. Évidemment que ça ne fait pas le poids.
Admettons que Geppels possède quelques héros de niveau "un contre mille". Il y en a probablement quelques-uns. Mais leur puissance n'est pas si élevée que ça, à mon estimation. Au moins, personne n'atteint mon niveau. S'il y en avait eu un, les centaures auraient été exterminés depuis longtemps, et le prince n'aurait pas eu besoin de compter sur des armes à feu.
D'ailleurs, il me semble qu'il existe une règle interdisant aux héros de s'immiscer dans les conflits entre nations. Mais comme je suis chef d'État moi-même, ça ne s'applique pas, non ? Personne ne m'en a fait la remarque en tout cas.
Bref, si l'objectif est de maltraiter Geppels, je n'ai nul besoin d'affronter leurs unités d'élite en face à face. Il me suffit de voler à grande vitesse, ou de me téléporter, pour détruire les grandes routes, les mines, les sources d'eau et les ports les uns après les autres. Rien que ça suffirait à mettre Geppels à genoux.
De mon côté, le seul point que je dois vraiment défendre, c'est la capitale de mon territoire, Clover, au cœur de la Grande Forêt. Bien sûr, le village des Alkenia, le domaine des Gens de la Rivière et le village des Oni sont aussi à protéger, mais ils sont trop loin de la capitale pour être ciblés.
En fait, Geppels ne connaît même pas l'emplacement exact de Clover. Le temps qu'ils le localisent, j'aurai déjà piétiné leur territoire et ce sera fini.
Les imprévus sont toujours possibles, mais ma vitesse de destruction de Geppels devrait l'emporter.
Cela dit, on dirait que ces messieurs ont oublié leur place pendant qu'on discutait poliment.
« Je l'ai dit d'entrée : je n'ai pas l'intention de négocier. Ici, j'énonce mes exigences, et vous les acceptez sans discuter. Si ma proposition ne vous plaît pas, vous êtes libres de la rejeter. »
« Dirk, assez. Taishi-dono, rangez votre lance aussi. »
« Mais Votre Majesté ! »
« Je vous dis d'arrêter. Laissez-moi gérer. »
Le roi Reniade réprima son ministre excité et se tourna vers moi.
« J'accepte vos conditions, Taishi-dono. L'invasion que préparait Merquis sera stoppée sur ordre royal. »
« C'est une aubaine. Et tant qu'à faire, je veux qu'on crève les yeux au prince héritier. »
« Lui crever les yeux ? Qu'entendez-vous par là ? »
Le roi Reniade afficha une mine dubitative. Il ne semblait pas prendre mes mots au premier degré, mais c'est pourtant bien le sens littéral.
« Exactement ce que j'ai dit. Les yeux de Merquis sont des yeux magiques, non ? Des yeux maléfiques qui dominent les esprits. L'idée qu'il puisse les tourner vers mes épouses ou mes connaissances m'empêche de dormir. Alors je les lui ferai crever. »
« Vous croyez pouvoir imposer une telle condition ? C'est mon successeur. »
« Si vous lui transmettez le trône, le prochain roi, c'est lui. Le plus malin serait de l'éliminer maintenant. Je me contente de lui crever les yeux, c'est une affaire en or, non ? »
Un sourire involontaire étira mes lèvres. Imposer des exigences déraisonnables depuis une position de force, ça a du bon ! Quand on est celui qui les impose, bien sûr. Pour celui qui les subit, c'est une tout autre histoire.
« Inacceptable. Si nous cédons à la demande de Taishi-dono, qui nous a attaqués, et que nous privons le prince héritier de la vue, l'autorité de la famille royale s'effondrera. Le pays ne tiendra plus, il se fracturera immanquablement. Taishi-dono ne souhaite pas non plus que notre pays devienne une zone de non-droit, n'est-ce pas ? Si notre territoire sombre dans le chaos, les répercussions toucheront Calendil et Miskronia. Votre "commerce stable" en deviendra impossible. »
« Je vois. Mais Calendil et Miskronia ont encore de la marge dans les forces qu'elles ont préparées pour la "Grande Inondation". Si Geppels s'effondre, elles pourront se tailler des territoires à loisir, non ? »
« Peut-être. Mais le chaos durera plus de dix ans. Les rancœurs accumulées avant qu'il ne s'apaise pourraient déclencher une grande calamité. Est-ce l'avenir que vous souhaitez, Taishi-dono ? »
« Désolé, mais je suis un homme petit qui ne veut le bonheur que pour ceux qui entrent dans son champ de vision. »
Il tente d'élargir le débat pour déplacer le problème, mais je ne me laisser pas faire. Ce que je veux est décidé. La sécurité et le bonheur de ma famille et de ceux dont je me soucie. Le reste, au fond, m'est égal. Ma portée est de toute façon limitée.
Le roi Reniade sembla peser mes mots, se tut en se caressant le menton, plongé dans sa réflexion. Après un moment, il parla.
« Tant que je règnerai, je garantis en mon nom que Merquis ne s'en prendra pas à Taishi-dono ni à sa famille. Cela ne suffit-il pas pour enterrer la hache de guerre ? »
« Vous baissez bien votre prix. »
« C'est bien là votre inquiétude, non ? Votre grande intervention cette fois-ci visait à protéger vos gens des griffes de Merquis. Exiger qu'on lui crève les yeux, c'est pour l'empêcher de nuire à l'avenir. Si je garantis ce point, l'affaire est réglée, non ? »
« C'est une blague drôle. Vous me demandez de faire confiance à un roi qui n'a pas vu le danger venir et n'a pas empêché cette proclamation ridicule ? »
« Précisément. Faites confiance au roi de Geppels que je suis. »
Le roi Reniade soutint mon regard soupçonneux avec une assurance totale. Sa prestance est celle d'un vrai souverain. D'où lui vient cette confiance ? Mystère.
Dois-je refuser et faire du bruit, ou accepter sa proposition ?
Il était prévisible qu'il refuse de laisser crever les yeux ou tuer son fils. Le buter par la force serait facile, mais cela ferait de Geppels un ennemi irréconciliable.
Si je rase le palais et le réduis en terrain vague, ils ne pourront plus me faire face, mais le royaume lui-même risque de s'effondrer. Les héritiers potentiels ne sont pas tous dans ce château. Ce serait l'ère des seigneurs de la guerre. Même sans ça, l'ordre public s'effondrerait du jour au lendemain.
Dans ce cas, impossible de prédire les réactions de Calendil et Miskronia. Elles pourraient effectivement démembrer Geppels comme je l'ai suggéré, ou se retrouver à gérer un flot de réfugiés.
Quoi qu'il en soit, anéantir Geppels par la force ferait naître des factions hostiles dans les deux royaumes voisins. Je pourrais les mater par la force, encore et toujours, mais je vois poindre l'avenir d'un bourbier sans fond où je devrais écraser indéfiniment l'opposition.
Obtenir de Reniade l'engagement de tenir Merquis en laisse.
Au vu du remue-ménage que j'ai provoqué, est-ce un résultat suffisant ? Un peu juste, peut-être. Mais trop en demander n'est pas bon non plus.
« ... Le roi Reniade garantit en son nom que le prince héritier et les autres nobles ne mèneront aucune action hostile contre nous. Naturellement, Geppels ne nous en mènera aucune non plus. Si vous confirmez cet engagement, je me retire cette fois. Je sais bien que tout régler par la force pose aussi problème. »
« Sage décision. Alors, pour l'écrit... »
« Inutile. Roi Reniade, je crois en la noblesse d'âme d'un roi qui a su recevoir mon regard sans broncher. Entre nous, qui nous faisons mutuellement confiance, une parole donnée suffit. N'est-ce pas ? »
J'affichai un large sourire.
Je n'ai aucune intention de jouer sur les mots d'un document. Si cette promesse est rompue, tant pis. Pour les yeux magiques, je préparerai de mon côté des artefacts de protection adéquats.
« Cette promesse ne sera pas rompue. J'en ai la certitude. Mais si elle l'était... disons que de prometteuses mines pourraient devenir des terrains vagues, de belles routes principales être déchiquetées, des ports bien aménagés se transformer en zones de récifs dangereuses, et quelque noble pourrait disparaître corps et biens du jour au lendemain. »
« C'est une menace ? »
« C'est juste dire que tant qu'on la tient, on est tous les deux heureux. »
Je haussai les épaules face au roi Reniade qui me toisait d'un sourcil levé. C'est un compromis acceptable. Sans force contraignante, mais la menace est bel et bien passée.