« À partir d'aujourd'hui, l'organisation de l'armée sera démantelée pour le moment et nous utiliserons ces forces pour combattre l'Empire Laviter. »
J'avais l'impression d'être menacé au grand jour par un voyou dans une rue bondée.
Nous avons mis en place une formation défensive de base centrée sur le fort frontalier achevé à la hâte. Les troupes de patrouille spéciale déjà stationnées dans les Monts Kovilan ont changé de position, et d'autres troupes ont été envoyées pour couvrir une trentaine de points situés entre les plus hauts sommets. Grâce à un double système de surveillance, tout mouvement ennemi serait signalé à Nerman dès qu'il apparaîtrait dans les montagnes.
Aujourd'hui, nous tenions la réunion finale pour inspecter la préparation au combat de Nerman.
« Comme vous le savez, les troupes impériales arriveront en essaim par terre et par les airs. Contrairement aux attaques surprises reposant sur la supériorité du nombre de wyvernes que nous avons subies par le passé, ils attaqueront assurément le territoire avec des opérations coordonnées dignes d'un manuel. Et toutes les forces de Laviter seront concentrées ici, sur le fort frontalier. »
Clac !
Je frappai un point sur la carte de Nerman accrochée au mur avec ma baguette. C'était le fort frontalier à la frontière entre Havis et Nerman. L'existence de ce fort était certainement déjà connue de nos ennemis grâce aux marchands de passage. Les ennemis connaissaient probablement ses murs solides, ses troupes d'élite et ses défenses antiaériennes qui n'existaient qu'à Nerman.
« Maître Derval, quelle est votre estimation du nombre de troupes terrestres pouvant actuellement envahir ? »
Bien qu'il soit chargé de l'administration du territoire, Derval, doté d'un sens inné de la tactique, avait évincé les autres chevaliers pour occuper le poste de conseiller stratégique. Il répondit immédiatement à ma question en lisant les documents soigneusement préparés qu'il tenait en main.
« Nos derniers renseignements indiquent que le 10e peloton du Corps Occidental et les 2e, 4e, 5e, 8e et 9e pelotons, qui sont les éléments clés du Corps Sud, ont 500 000 troupes d'élite prêtes à envahir notre territoire aux frontières du Royaume de Havis. Comme vous le savez, les pelotons impériaux sont composés de 100 000 hommes chacun, chaque corps comptant 5 000 cavaliers et des milliers de fantassins, de piquiers, d'archers et d'artilleurs. Bien sûr, ces chiffres ne comptent pas les troupes de ravitaillement, qui ne peuvent pas être utilisées au combat. »
'Balancer 500 000 comme si c'était le nom du chien du voisin…'
C'était une information que je connaissais déjà, mais les mots de Derval furent désagréables à entendre. 500 000, c'était facile à dire, mais ce nombre de soldats de Laviter équivalait déjà à la population civile totale vivant à Nerman. Même si nous leur avions infligé une défaite écrasante il n'y a pas longtemps, ils avaient rebondi comme de rien n'était et étaient prêts à attaquer à nouveau.
« Quant au nombre de wyvernes qui constituent le cœur de la force... Nous estimons qu'avec les wyvernes de réserve des corps restants et celles dépêchées depuis chaque territoire, il y en a environ 1 500 au total. Ce chiffre n'inclut pas les renforts des Royaumes de Yukane et Baerkain, ainsi que de la Principauté de Roen. »
« Hmm... »
« Huu... »
Ce n'était pas leur premier rodéo, aussi mes chevaliers restèrent-ils impassibles face à un tel nombre de wyvernes. Aucune peur sur leurs visages, mais ils ne purent réprimer des soupirs inconscients. Si l'on convertissait 1 500 wyvernes en autant de poulets rôtis, ce serait assez de volaille pour manger toute une vie.
'Leur seule cavalerie compte 25 000 hommes. Si tous leurs chevaux déféquaient simultanément, ils pourraient remplir instantanément un hangar à fumier.'
Un empire restait un empire.
« Je suis sûr que vous avez tous compris en entendant les paroles de Maître Derval, mais un affrontement frontal contre nos ennemis est impossible cette fois encore. Les ennemis ont sûrement leurs plans, mais nous devons bloquer leur immense armée de 500 000 hommes au fort frontalier. »
Les chevaliers savaient aussi que la bataille approchait à grands pas. Les troupes impériales envahiraient Nerman avant l'hiver, et si les choses se passaient comme je le prévoyais, elles franchiraient les frontières du Royaume de Havis dès la fin de cet été.
« Monseigneur, dit-on que la peste fait rage sur le continent en ce moment, les ennemis ne devraient-ils pas être prudents ? Si une épidémie éclatait dans leur immense armée en marche, il y aurait sans doute le chaos avant même le combat. Ce maudit Empereur a au moins compris ça, non ? » demanda Ryker.
« Malheureusement, il n'y a aucun rapport indiquant que la peste ait éclaté dans l'Empire Laviter. Et comme vous le savez, l'issue de la guerre sera sans aucun doute décidée par les combats entre wyvernes. L'Empereur ne se souciera pas de la mort de simples soldats. »
L'infanterie servait à maintenir l'ordre public après la guerre et à éliminer les résistants rebelles. L'issue de la plupart des batailles se décidait avec les wyvernes.
« Le problème, donc, c'est comment gérer les wyvernes ennemies. »
« 1 500 wyvernes... »
Nerman possédait aussi plus de 400 wyvernes. Les Chevaliers du Ciel qui nous manquaient étaient entraînés chaque jour pour combler les rangs, et nous pouvions compenser leur manque d'expérience grâce aux avantages et à la portée de nos Lances Bénies.
« Et si nous demandions de l'aide à Bajran, au Royaume de Havis, et aussi... aux Temir ? À en juger par les apparences, Bajran a stabilisé son pouvoir impérial. S'ils nous aidaient, nous pourrions anéantir les troupes de Laviter d'un seul coup, non ? »
« Nous ne le pouvons pas. »
Bien sûr, l'idée de demander de l'aide m'avait traversé l'esprit. Mais nous ne pouvions pas faire ça. L'ennemi avait du nombre, mais nous avions toujours vécu main dans la main avec un danger de ce niveau. Les chevaliers et moi avions fidèlement protégé Nerman de tels ennemis tout ce temps.
'C'est la nature humaine que de vouloir de l'aide encore et encore après l'avoir reçue une fois.'
Je savais que les chevaliers ne proposaient pas cela par peur, mais il était naturel que s'ils s'habituaient au goût de l'aide, leur autonomie s'amenuise. Même si le chemin était escarpé, nous défendrions Nerman de nos propres mains.
« Je n'aime pas non plus cette idée. Vous le savez tous. Comment avons-nous protégé Nerman tout ce temps ? Quand l'avons-nous jamais sauvé du danger grâce à un nombre suffisant ? » Maître Cedrian rompit son silence pour exprimer son opposition. « Le Nerman d'aujourd'hui a été créé par notre sueur et notre sang. La situation actuelle peut être qualifiée de crise, mais comparée aux épreuves que nous avons surmontées jusqu'ici, ce n'est rien. De plus, je suis certain que notre seigneur a prévu cette difficulté et, comme toujours, a fait ses propres préparatifs. Tout ce que nous avons à faire, c'est galoper et poignarder en tant que ses chevaux et ses lances. Je crois que c'est notre premier et dernier devoir en tant que ses chevaliers. »
'Bravo !'
J'aurais voulu applaudir, mais je me retins pour ne pas révéler mes pensées intérieures. Comme l'avait dit Cedrian, j'avais déjà une contre-attaque de base en réserve, et ce dont j'avais besoin, c'étaient des chevaliers qui me feraient confiance et me suivraient.
« C'est ma vision qui était à courte vue, » dit Maître Shailt, se levant de son siège pour s'incliner en s'excusant devant moi.
« Non, la raison pour laquelle nous sommes réunis ici aujourd'hui est de faire ressortir tout le savoir et toute la sagesse de nos cœurs pour faire face à l'ennemi. Je connais vos vrais sentiments et votre loyauté envers Nerman mieux que quiconque. »
Le Nerman d'aujourd'hui était là grâce à eux. Je pouvais être puissant, mais il m'était impossible de tenir vingt armes d'une seule main. Mes chevaliers étaient les parangons de loyauté sur lesquels ce territoire était bâti.
« Oui, Monseigneur ! »
« Monseigneur, avez-vous préparé une stratagème à part ? » demanda Derval.
« Là d'où je viens, on a un dicton : l'attaque est la meilleure défense. »
« Voulez-vous dire que... »
« Frappe préventive. Nous ne pouvons pas rester assis à attendre de nous faire frapper. Tout comme nous avons traversé les Monts Rual pour attaquer Poltviran et les forces de l'Empire Bajran, nous frapperons les premiers cette fois aussi. »
« ... »
Les chevaliers me fixèrent avec des yeux brillants en entendant ma proposition audacieuse.
Si un autre royaume menait cette guerre et faisait face à une telle différence de forces, il se retrancherait probablement pour attendre l'ennemi en misant sur la défense. Mais pas moi. Je n'ai pas l'intention de rester là à attendre de me prendre le poing qui vole vers moi comme un idiot.
« Selon nos informations, les wyvernes ennemies sont réparties en trois endroits. Parmi ceux-là, nous attaquerons le château du Duché Yanovis, qui vise le Château de Nerman. Nous partons en mission demain matin. Y participeront moi, la 1re Escadrille et Maître Cedrian. »
« C'est un honneur, Monseigneur ! » aboya Cedrian, se levant de son siège dans un geste de respect chevaleresque.
« La commandante de la 4e Escadrille, Dame Janice, restera en état d'alerte maximale en cas de danger imprévu jusqu'à notre retour. »
« Selon votre volonté ! »
N'importe qui ne peut pas être chef d'un ordre de chevaliers. Les compétences sont une chose, mais l'aspect le plus crucial est leur loyauté. J'avais nommé Janice commandante de la 4e Escadrille nouvellement formée, malgré l'opposition de Ryker.
« Alors le ciel au-dessus de Denfors ne sera-t-il pas sans surveillance ? Monseigneur... Il n'y a même pas un rat au Fort Ciaris ces temps-ci grâce à moi. Je pense qu'il serait préférable que je garde Denfors en un moment comme celui-ci... »
Les yeux de Ryker brillèrent soudain. Le Fort Ciaris était une fortification militaire presque totalement dépourvue des plaisirs du commun des mortels. Ryker ourdissait clairement un plan pour profiter de mon absence afin de se rendre à Denfors.
« Maître Ryker. »
« Oui, Monseigneur ! »
« Vous vous ennuyez, je suppose ? »
« Haha, pas du tout. Pour l'essentiel, mes paroles viennent d'un lieu de loyauté... »
« Alors je vous laisse faire. D'après ce que j'entends, des bêtes démoniaques et de grands monstres apparaissent fréquemment près du Château d'Orakk ces jours-ci. Je vous ordonne de tous les nettoyer d'ici mon retour. »
« M-Monseigneur ! »
Comme les Temir ne représentaient plus une menace, une seule escouade d'infanterie, cavalerie comprise, était stationnée au Château d'Orakk. Ils avaient bien une dizaine de wyvernes nécessaires aux patrouilles, mais il leur était difficile de couvrir une si vaste région.
'Huhu. Tu croyais pouvoir te la couler douce, hein ?'
Les petits stratagèmes de Ryker étaient évidents à mes yeux. Je devais corriger une bonne fois pour toutes sa mauvaise habitude d'essayer de vivre aux dépens des autres.
« Je suis sûr que vous le savez tous, mais cette bataille doit à nouveau rester un secret strictement gardé. Gardez à l'esprit que dès le départ de la 1re Escadrille, chaque escadrille devra envoyer une escouade à Denfors et maintenir l'apparence de patrouilles régulières. »
« Oui, Monseigneur ! »
Pour une raison quelconque, malgré le déploiement de leurs troupes au complet, l'Empire Laviter ne franchissait pas la frontière. Il est vrai qu'il faisait chaud, mais ils devraient savoir qu'avec la fin de la saison des pluies, ce n'était pas le pire moment pour une action militaire. Avant qu'ils n'attaquent, il était seulement sensé que nous attaquions les premiers.
'Vous êtes les seuls qui restez ! Attendez-moi, Laviter...'
J'avais déjà réglé le compte de tous les arrogants de la région. Il ne restait plus que le grand match contre l'Empire Laviter, les plus grands dirigeants du Continent.
Traducteur : Lei
Correcteur : Imagine
« Que voulez-vous faire de Nerman ? Il nous suffit d'attraper le seigneur, Kyre, et nous devrions pouvoir faire tomber Nerman, Havis, Bajran, et même les royaumes voisins. »
Au Palais Impérial de l'Empire Laviter, le mage noir Galuaice de la Tour de Magie Scintillante, qui utilisait désormais ouvertement le réseau de téléportation du Palais Impérial pour avoir des audiences avec l'Empereur, discutait de ce qu'il convenait de faire de Nerman avec l'Empereur Hadveria, non, le mage-épéiste de magie noire du 8e Cercle Altakas, qui laissait librement s'échapper son aura innée de mage noir tandis qu'il siégeait impérieusement sur le trône.
Désormais, ils n'avaient plus rien à craindre. La plupart des Chevaliers du Ciel et de la Garde Impériale dans la capitale étaient devenus des Chevaliers de la Mort, et les wyvernes avaient été abreuvées d'eau bénite du Dieu Maléfique Kerma pour changer leur nature. Bientôt, elles suivraient les traces de leurs maîtres et deviendraient des Wyvernes de la Mort.
« Il passera à l'action bientôt. »
« Je le crois aussi. Selon les rapports de nos agents infiltrés à Nerman, l'homme nommé Kyre prépare quelque chose. »
« Huhu. J'en suis sûr. Après tout, contrairement aux autres, il n'est pas un idiot. »
Même Altakas reconnaissait les compétences de l'homme nommé Kyre. Kyre était un mage-épéiste du 7e Cercle, un stade qu'Altakas n'avait même pas rêvé d'atteindre au même âge, il n'avait donc d'autre choix que de reconnaître le jeune homme. C'est pourquoi Altakas voulait le détruire encore plus. Il savait qu'avec le talent latent de Kyre, accéder au 8e Cercle, le domaine qu'on peut appeler la limite humaine, n'était pas chose difficile. Au contraire, Altakas savait très bien que l'illumination pouvait survenir en un instant.
« Devrions-nous le laisser tel quel... ? »
« Ils ne peuvent être utiles qu'après avoir été tués. Laissez-le faire des ravages à sa guise. Ensuite, transportez les cadavres des wyvernes et des chevaliers qu'il tue à la tour de magie et transformez-les en Chevaliers de la Mort et en Wyvernes de la Mort. Huhuhu... alors... »
Altakas savait que personne au monde ne pouvait éventuellement l'égaler en termes de force en un contre un. Cependant, il connaissait le pouvoir latent des humains, aussi faisait-il des préparatifs complets avec prudence.
En réalité, s'il le voulait, il pourrait utiliser la téléportation pour voler jusqu'à Nerman et tuer Kyre sur l'instant. Cependant, ses plans n'étaient pas encore achevés, aussi ne faisait-il que mener ses machinations à bien depuis son trône.
Aux yeux des autres, il n'y avait aucun problème au palais. Les prêtres ou mages de haut niveau capables de sentir la magie noire avaient déjà été éliminés. Les nobles et chevaliers sous contrôle mental continuaient à vivre comme d'habitude.
Bien sûr, quiconque avait des compétences exceptionnelles ou devait être éliminé avait depuis longtemps été transformé en Chevalier de la Mort et était en attente sous le palais, la Tour de Magie Scintillante, et une résidence construite par l'Empereur.
« Encore un peu... juste un peu plus longtemps, et le monde humain sera plongé dans le chaos. Lorsqu'ils ne pourront plus se faire confiance, et que la calamité se sera répandue dans le monde entier, poussant les gens à maudire les dieux, c'est alors que j'interviendrai. Non pas en tant qu'Empereur Hadveria, mais en tant qu'empereur d'un Empire des Ténèbres nouveau-né, puissant et merveilleux. Kuhahahahahaha ! »
Ayant survécu à deux cents ans de douleur, Altakas était quelqu'un qui savait attendre. Il était aussi armé d'une sagesse maléfique qui lui permettait d'approcher son but furtivement.
Le monde l'ignorait. Qu'une calamité frôlant la descente du Roi Démon respirait dans le Palais Impérial de l'Empire Laviter...
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