Un territoire situé à quelque distance de la capitale du royaume d'Earlshid.
Un certain marchand rendait visite au manoir du seigneur de ces lieux.
« Eh bien, comte de Douvill, ces conditions vous conviennent-elles ? »
Il s'agissait d'une transaction commerciale des plus ordinaires, et les termes venaient tout juste d'être finalisés.
« Ah, c'est parfait. Non, honnêtement, cela m'arrange énormément. Depuis quelques années, ma position est précaire. Je ne pouvais conclure que des accords qui me désavantagent. »
Si le manoir était principalement occupé par des intendants, la personne présente ici portait le titre de comte.
Autrement dit, le seigneur lui-même.
« C'est ce qu'il semble. Si je puis me permettre, c'est justement pour cela que les marchands étrangers comme nous trouvent aisé de traiter avec vous. »
« Ah, je le sais bien. Trouver un partenaire commercial rien qu'en dehors du pays doit déjà être une épreuve, et je n'ai plus la confiance des maisons de commerce nationales. C'était un échange à bénéfice mutuel, tout simplement. »
« En effet. Toutefois, à vous voir, vous gérez votre fief de manière tout à fait correcte, et vous ne donnez pas l'impression d'un homme qui aurait perdu tout crédit… »
« Ah, cette affaire… »
Le comte de Douvill hésita un instant avant de parler, se disant que puisqu'il allait continuer à commercer avec cet homme, il valait mieux lui expliquer les circonstances.
« Je vois… votre fille, donc. »
« Ah… On m'a traité d'incapable qui a élevé un enfant ayant manqué de respect à la famille royale… Comme c'était la stricte vérité, je n'ai pu rien objecter, et j'ai fini par m'isoler dans la noblesse pour me retirer sur mes terres. »
« Et l'on a remis en question vos qualités de seigneur… C'est ce que vous voulez dire ? À en juger par l'état de ce fief, cela ressemble fort à une rumeur infondée. »
« La vérité importe peu à ceux qui colportent des ragots. C'est exaspérant ! »
L'unique faute de ce comte de Douvill tenait à l'éducation de sa fille.
Hormis ce point, il bénéficiait d'une réputation passable, mais depuis cet incident, l'opinion a radicalement changé.
Quelle que soit la bonne gestion dont il faisait la promotion, il est difficile de retourner une image une fois ternie ; les maisons de commerce qui traitaient avec lui se sont retirées, et les nouvelles venues cherchaient à profiter de sa faiblesse.
La gestion du comté s'en est trouvée progressivement étranglée.
Alors qu'il ne savait plus où donner de la tête, un marchand étranger souhaitant faire des affaires dans le royaume d'Earlshid est apparu.
C'est celui-là même qui vient de signer le contrat avec le comte.
Contrairement aux maisons de commerce d'Earlshid, ce marchand n'a pas cherché à exploiter sa situation et a proposé une transaction loyale.
Le comte, acculé, a immédiatement engagé les pourparlers et en est venu à cet accord.
Pour lui, ce marchand était rien moins qu'un sauveur.
Precisément parce qu'il le percevait comme un sauveur, le comte a estimé qu'il ne devait rien lui cacher et lui a tout révélé.
« Je comprends… Et cette demoiselle, comment va-t-elle ? »
« Ah, maintenant… Regardez, là-bas, dans le jardin. »
Depuis la fenêtre du bureau où se déroulait la transaction, on apercevait la jeune fille assise à une table de jardin, buvant du thé.
« Oh, elle est belle. »
« Oui. Elle a commis une telle faute, fait perdre tout crédit à notre maison… Pourtant, mon enfant reste adorable. Je la garde ici, dans ce manoir. »
Les yeux que le comte posait sur sa fille étaient emplis d'une tendresse profonde.
« L'an dernier, depuis le mariage de Son Altesse, elle a été terriblement abattue. Elle commençait tout juste à se remettre quand la nouvelle de la grossesse de la princesse héritière est tombée. Je ne peux m'empêcher de la trouver pitoyable. »
« …Est-ce bien ainsi ? »
Un noble, loin d'être choqué par la naissance d'un enfant au couple princier, devrait s'en réjouir. Songerait-il vraiment que sa fille est à plaindre pour avoir reçu ce choc ?
Apparemment, ce comte, pour compétent qu'il soit dans la gestion de son fief, devient sot dès qu'il s'agit de sa fille, jugea le marchand, fixant définitivement son opinion sur l'homme.
Cela ne pourrait-il pas fonctionner ?
Le marchand conçut alors un certain projet qu'il décida de proposer au comte.
Une jeune fille qui a accablé sa famille de dettes colossales sans encore s'éveiller de son rêve, et un père qui la plaint.
Le marchand, qui cherchait justement le partenaire idéal pour ce projet, dut faire un effort considérable pour réprimer le sourire qui lui vint aux lèvres en trouvant sous ses yeux les candidats parfaits.
Et il s'adressa au comte.
« Comte. »
« Quoi ? »
Sur l'appel du marchand, le comte se retourna. Le marchand planta son regard dans le sien et déforma la bouche en un rictus narquois.
« Ne souhaiteriez-vous pas réaliser le vœu de votre fille ? »
« Quoi !? »
Les yeux écarquillés, le comte écouta la proposition.
Après un moment de réflexion, il estima que si le plan du marchand aboutissait, il pourrait à la fois exaucer le souhait de sa fille et se venger de ceux qui l'avaient perdu. Il accepta donc de suivre le scénario du marchand.
Par la suite, la fille fut appelée au bureau et entendit la proposition du marchand ; elle accepta sur-le-champ, sans la moindre hésitation.
L'exécution fut immédiate.
Le marchand, sans rien laisser paraître, ricana intérieurely en assistant à la scène.
(Qu'ils sont bêtes de se laisser manipuler si facilement… Enfin, si cela réussit, nous en tirerons profit, et en cas d'échec…)
Pensant ainsi, le marchand, déjà certain de la réussite du plan, observa la fille qui s'agitait dans l'allégresse et le comte qui la regardait avec une tendresse aveugle.
(Il suffira de les sacrifier le moment venu.)
Telle fut sa conclusion. Le marchand salua le comte et quitta le bureau.
Tout en traversant les couloirs du manoir, il réfléchissait.
Le comte avait déjà mis le plan en marche.
Désormais, il fallait agir avec prudence.
Il passa mentalement en revue ce qui restait à faire, puis quitta le manoir.