‘Cet endroit est…’
J’ai regardé autour de moi.
Le sable grésille sous mes pieds. Il y a aussi un arbre mort et flétri, ainsi qu’un lac asséché.
Tout semble dévasté.
– Réveille-moi.
J’ai entendu une voix mystérieuse résonner dans ma tête. C’était une voix grave, celle d’un homme.
‘Je connais cet endroit.’
Je me suis avancée lentement vers l’arbre flétri. Ses grosses branches s’élevaient si haut qu’on aurait dit qu’elles touchaient le ciel.
Dessous… quelqu’un était appuyé contre le tronc.
C’était l’âme qui avait quitté son propre corps… Shuelina.
– Toi seule peux me réveiller.
Cet endroit se trouve à l’intérieur du miroir des esprits.
Où les esprits sont scellés.
J’ai tourné lentement la tête. En regardant derrière moi, j’ai aperçu une lueur aux cinq couleurs.
‘Ah…’
J’avais mal au ventre, mais la douleur a disparu.
J’ai comme l’impression d’avoir fait un rêve…
J’ai ouvert les paupières avec difficulté.
« Chouchou ! »
J’ai cligné des yeux à plusieurs reprises.
Mes yeux se sont habitués à la lumière et j’ai vu Wyndert ainsi que le grand-duc me fixer du regard.
‘Ils ont l’air inquiets…’
Son front était plissé et des cernes soulignaient ses yeux. Ses lèvres étaient tiraillées en une ligne stricte.
Je pouvais deviner qu’il s’inquiétait pour moi, même si son visage demeurait froid et impassible.
En tournant la tête pour observer les alentours, j’ai aperçu des baldaquins roses suspendus de chaque côté.
‘Un lit ? Où suis-je ?’
J’étais allongée sur un immense lit.
Il était assez vaste pour que je ne risque pas de tomber, même si je faisais cinq roulements dans un seul sens.
« Tu es réveillée ? »
‘Il s’inquiète pour moi… ?’
Je me suis souvenue que mon ventre chauffait et douloureusement en même temps. Ça n’avait rien à voir avec une simple crampe.
Quelqu’un tenait à moi.
En me réveillant, je n’allais plus avoir à endurer la tristesse de la solitude.
À peine ai-je ouvert les yeux que j’ai tout de suite croisé le regard de quelqu’un qui s’inquiétait pour moi.
Cette pensée m’a serré le cœur.
‘Pourquoi me regardent-ils ainsi alors qu’ils ne me connaissent que depuis un jour… ?’
Je ne sais plus comment gérer mon visage en ce moment.
Je me suis mordue la lèvre et ai cligné des yeux.
J’avais l’impression que mon cœur était caressé par un coton doux.
« Madame, je suis Barten, le médecin de la maison. Ressentez-vous encore de la douleur ? »
« Euh… *toux* ! »
Ma gorge était desséchée. J’ai toussé en tentant de répondre. Elle picotait légèrement à chaque fois que je crachais.
Wyndert m’a regardée avec inquiétude.
« Ne force rien. Tu répondras quand tu seras en état de le faire. »
Le grand-duc m’a encouragée à garder le silence.
« Madame, que mangez-vous habituellement à l’orphelinat ? Avez-vous déjà consommé des plats semblables à ceux servis ici ? »
J’ai secoué la tête.
Impossible que j’aie jamais mangé quelque chose d’aussi convenable et délicieux.
« Euh, toux, soupwe de choux… et pwattes. C’est twut. »
J’ai également précisé que le bouillon de chou était essentiellement composé de sel et d’eau. Parfois, presque uniquement d’eau.
« Hum, je comprends. Le souci, c’est que ton organisme a reçu trop de nutriments d’un coup. La crème surtout lui a été très néfaste. »
‘Mais c’était tellement bon… !’
« Pour l’instant, contente-toi de prendre mes ordonnances et suis un régime léger. »
Il disait donc que mon corps n’était pas encore habitué, ce qui expliquait mes vomissements et mon évanouissement. J’avais tellement faim que j’avais englouti avidement tous ces mets raffinés.
J’ai regretté l’état misérable dans lequel était passé mon corps.
‘À cause de cet orphelinat. Ils ont détruit mon corps et, maintenant, je ne peux même plus manger de bonnes choses.’
L’impératrice avait transféré Shuelina d’un orphelinat à l’autre régulièrement. Mais là où elle allait, il y avait toujours des brutes.
Ces orphelinats qui maltraitaient Shuelina méritaient de disparaître.
« Tu n’es pas revenue à toi depuis presque deux jours, nous étions tous inquiets. »
Impossible. Je n’avais pas été alitée pendant deux jours entiers…
Mon physique fragile me faisait parfois toussoter ou sentir nauséeux, mais je ne m’étais jamais retrouvée dans cet état aussi longtemps.
‘Tout le monde… était vraiment inquiet pour moi ?’
Serait-ce des anges ? J’ai commencé à y croire, mais j’ai aussitôt chassé cette pensée. Ils poursuivaient un objectif.
Ils m’avaient amenée ici en vue d’une démarche précise ; il était donc naturel que chacun s’inquiète à mon effondrement soudain.
[Décès subit dû à un excès de nourriture !]
Pendant un instant, je me suis imaginée avec mon visage imprimé dans un journal tandis que je vomissais. Une telle phrase pourrait même figurer en une.
Oui, le premier jour s’était si bien déroulé que mourir soudainement n’aurait aucun sens.
Si je n’arrivais même pas à prendre un bon repas, je ne serais qu’une pauvre fille pathétique et misérable.
« Ça te fait encore mal ? »
« Ça va… »
Wyndert et le grand-duc me fixaient comme s’ils m’analysaient, craignant que je ne recommence à vomir.
« J’ai du mal à croire que l’orphelinat t’alimente pareillement. Le directeur est une personne particulièrement odieuse. »
Apparemment, Barten détestait voir les enfants maltraités.
‘C’est parfait.’
J’étais de son avis, mais incapable de rajouter quoi que ce soit, j’ai simplement souri.
« …Ça va. »
Pourtant, penser aux mets savoureux que j’avais regurgités avant de m’évanouir me rendait triste.
« Je dois reswter au bouillon de choux pendant tout le wekte de ma vie… ? »
Mon organisme était-il désormais incapable d’accepter des plats savoureux ?
Cette perspective me navrait.
« Non, juste pour un temps. Ensuite, tu pourras manger autant de bons et nutritifs mets que tu le souhaiteras. »
« Haa, quel soulagement ! »
Il suffisait donc que je mange du potage pendant un moment.
Après, je pourrais retrouver des aliments solides tout aussi savoureux que par le passé…
Mais en y réfléchissant, une odeur répugnante traînait quelque part. Une odeur familière…
‘Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?’
Je compris alors qu’elle venait de mes cheveux.
‘Ah, le lit… !’
Comment oser salir ce lit à baldaquin somptueux ! C’était un lit d’une richesse folle !
« Je vais prendwe un bain tout de suite ! »
J’étais sur le point de bondir hors du lit.
« Attends, cela te ferait encore trop de mouvements ! Lève-toi doucement et prends ton bain. »
Je me suis sentie gênée lorsque Wyndert m’a soulevée brusquement pour me replonger sur le matelas.
‘Mais…’
J’allais protester et saisir sa main, mais Wyndert s’est éludé et je n’ai pu accrocher que son revers.
‘N’aime-t-il pas me tenir la main ?’
Il m’avait pourtant tenue tout au long de ma première journée ici !
J’ai secoué la tête, accablée d’un léger abattement.
« Ce lit se saliew de plus en plus ! Je ne peux pas ! »
Je les ai suppliés de me laisser sortir du lit. Comme les matelas étaient si moelleux, il était difficile d’y tenir debout.
Pourtant, le grand-duc secoua vigoureusement la tête.
« Lucy essuie ton corps par moments, et les draps sont changés quotidiennement. »
« Néanmoins… »
Je voyais bien que mes mains et mes jambes étaient parfaitement propres, mais…
Je continuais à ressentir une grande culpabilité envers la propreté immaculée de ce lit.
« Ce n’est pas grave de toute façon, puisque c’est ton lit. »
J’ai failli m’étouffer dès ces mots prononcés.
À moi ?
Ce lit était à moi ?
J’avais l’impression que mon crâne allait exploser.
Ce n’est qu’à ce moment-là que j’examinai enfin ce lit de plus près.
Des baldaquins roses, éclatants de brillance.
Une literie violet clair, confortablement gonflée.
Les fleurs en pierre finement sculptées posées au pied du lit étaient magnifiques.
On aurait dit le lit d’une princesse venue de mes rêves.
‘Tout est tellement somptueux…’
Avant tout, ce lit pouvait accueillir tous les enfants de l’orphelinat pour y dormir ! Je pouvais m’allonger dans n’importe quelle position sans problème.
C’était à moi ! Tout était à moi !
La vue en était à couper le souffle. Mes yeux parcouraient le moindre détail de la chambre. J’avais envie de me lever vite fait pour explorer.
« Barten, sors d’ici et fais entrer Lucy. »
Barten hocha la tête en réponse au grand-duc et se retira. Très vite, Lucy fit son entrée.
« Lucy, lave Shuelina. »
Sans doute par sollicitude pour moi, sa voix était basse, comme s’il craignait de nuire à ma santé.
« …Parce qu’elle est une enfant… »
Il murmura des instructions à Lucy à voix trop basse pour que j’entende les détails importants.
‘Qu’est-ce qu’il lui a demandé ?’
Je les observai tous les deux. Lucy s’approcha de moi et me prit dans ses bras.
Elle gagna la salle de bains et m’installa sur un tabouret recouvert d’un pelucheux tapis.
« Madame est aussi légère qu’une feuille de papier. Il faudrait manger quelque chose… »
Lucy marmonna et se mit à remplir la baignoire.
Je restai assise, hébétée, à regarder l’eau couler.
‘Que dois-je faire…’
Je n'étais pas à l'aise.
Tout le monde s'inquiétait pour moi. C’était la première fois, je ne savais pas trop quelle expression arborer.
‘Que dois-je faire pour être aimée ?’
J’ai serré mes genoux contre ma poitrine.
Lucy s’est agenouillée devant moi et a interrogée d’une voix douce.
« Vous allez mieux, madame ? »
« Oui, non… ma tête me dolaw. »
J’ai secoué la tête et répondu sur un ton bas.
Je ne comptais rien dire, car j’étais gênée lorsqu’on s’inquiétait pour moi. Mais impossible de mentir en croisant ses regards sincères.
« Son Altesse m’a chargé de respecter votre avis dans chaque décision. »
La voix de Lucy était agréable.
Mes yeux se sont écarquillés face à ses propos inattendus.
Je croyais le grand-duc furieux à cause de son front plissé. Incroyable qu’il daigne donner un ordre aussi bienveillant !
« Il m’a dit que vous êtes une enfant gentille, prudente envers les sentiments d’autrui, et préférant supporter la douleur plutôt que de déplaire. »
Une sorte de vertige m’a gagnée. Je n’avais rien attendu de tel.
J’ai toujours fait preuve de prudence sachant qu’ils étaient des adultes.
‘C’était donc ce qu’il lui murmurait plus tôt…’
Je poussai un petit soupir.