C'était une conclusion à laquelle le père d'Orphée était parvenu de son vivant.
Son père avait été, de ses propres yeux, le témoin de l'aptitude terrifiante de cet homme à manipuler le destin à sa guise.
Molok avait un jour avoué au père d'Orphée qu'il possédait le formidable pouvoir de créer directement des prophéties.
Une fois une prophétie établie avec succès, les roues invisibles du destin poussaient de force la réalité dans la direction annoncée.
Mais cela n'allait jamais sans un prix.
Si la prophétie ne se réalisait pas ou était contrecarrée en cours de route, celui qui l'avait formulée subissait un retour de flamme réellement terrifiant.
C'est pourquoi Molok ne prononçait jamais une prophétie à la légère.
Il y a plus d'une décennie, Molok n'était pas encore le Comte hautain qu'il est aujourd'hui.
Son déguisement, à l'époque, se limitait à celui d'un ménestrel errant.
C'est à ce moment-là que le père d'Orphée fit sa connaissance par hasard, et fut frappé de découvrir que ce ménestrel était en réalité un descendant direct du Roi Fou Lot.
C'est à cette période précise que Molok eut besoin de l'aide du père d'Orphée pour accomplir un certain exploit effroyable.
La folie dans la Cité Souterraine, qui causa la mort tragique de centaines de milliers de civils, fut orchestrée de main de maître par Molok dans l'ombre, dans le seul but de réaliser cet exploit.
Après ce désastre, Molok disparut sans laisser de trace pendant plus d'une décennie.
Ce ne fut que récemment, en rangeant les effets de son défunt père, qu'Orphée découvrit que le dispositif de communication spécial recommençait à luire faiblement.
En suivant cette piste, il parvint enfin à le contacter.
Sur son lit de mort, son père l'avait mis en garde à maintes reprises : à moins d'un moment de crise absolue, il ne devait jamais contacter Molok.
Bien que son père ait utilisé quelque méthode secrète pour tester et confirmer que l'autre partie était l'un des Gens de la Race Lot au sang pur.
Mais cet homme était simplement trop dangereux.
En surface, il paraissait doux, raffiné, et parfaitement normal, mais plus on creusait sa personnalité, plus on ressentait une folie pure qui vous glacait le sang.
C'était un vrai descendant du Roi Fou Lot, ayant parfaitement hérité de ce noyau irrationnel de folie.
Le père d'Orphée avait même spéculé en privé que, bien que cet homme de cette génération fût appelé Molok, ce n'était peut-être qu'une des nombreuses fausses identités qu'il avait portées au cours de sa longue vie.
Car son père avait jadis aperçu un personnage ressemblant trait pour trait à Molok parmi les portraits ancestraux vraiment secrets du Clan Lot.
Ce portrait datait de l'ère de son arrière-grand-père, voire d'avant.
— Puisque ton père m'a once aidé, j'honorerai ma promesse et t'aiderai à accomplir cette prophétie.
Molok était assis tranquillement sur le siège principal, un sourire doux aux lèvres.
Ce devait être le regard bienveillant d'un aîné envers un cadet.
Mais au moment où ce regard se posa sur Orphée, les poils de sa nuque se dressèrent, et un froid glacial se répandit instantanément dans tout son corps.
Puis, une étrange prophétie, accompagnée du léger ricanement de Molok, commença à résonner lentement dans le vaste salon.
« Quand la Lune Cyan pleure le sang, et que la nuit descend. »
« Le serpent venimeux, reniant son destin, convoite une couronne immortelle née de l'imperfection. »
« Il dévorera la lumière froide et solitaire. »
« Et aspergera le cou tranché de sang cramoisi bouillant. »
« Vois, dans l'abîme de feu qui coule. »
« Une nouvelle tête se libérera, née dans le cramoisi. »
« Elle se baignera dans les flammes furieuses, devenant une ombre colossale qui rugit vers les cieux. »
« L'autorité des Neuf Têtes sera enfin couronnée éternelle au milieu des cendres. »
Après avoir récité la prophétie, Molok sembla se remémorer quelque chose d'absolument hilarant.
Il ne put s'empêcher de baisser la tête et de laisser échapper deux ricanements extrêmement étouffés.
Mais, submergé par l'excitation, Orphée manqua complètement le petit geste moqueur de son oncle.
À cet instant, il ne ressentait rien d'autre qu'une extase incontrôlable face à cette prophétie.
Son père l'avait un jour mis en garde avec la plus grande gravité : Molok adorait jouer avec le destin des autres en exploitant les failles dans le libellé de ses prophéties.
Mais Orphée rumina les vers encore et encore, incapable d'y déceler le moindre danger caché qui se retournerait contre lui.
Car tout semblait s'aligner parfaitement avec ses plans actuels.
Le grand œuvre sur lequel il jouait sa vie en ce moment s'appelait « Berceau de l'Hydre ».
Les conditions pour tenter ce grand œuvre étaient d'une dureté incroyable.
Le challenger devait tenter de fusionner les lignées de neuf espèces Sous-humaines différentes dans son propre corps, sans l'aide d'aucun Sort de Soin, Art Divin ou Potion.
Chaque modification était une danse folle sur le fil du rasoir entre la vie et la mort.
Au fil des ans, s'appuyant sur des connaissances interdites comme l'« Alchimie Interdite » et l'« Anatomie Exotique » — des sujets qui ne sauraient voir le jour — Orphée avait réussi à tenir au-delà des limites de l'effondrement physique, achevant péniblement huit modifications.
Et pour la neuvième et dernière espèce Sous-humaine, la plus cruciale, il avait méticuleusement sélectionné l'espèce Roi Loup-Garou de la Lune Cyan.
Cette espèce possédait une capacité de lignée extrêmement rare.
Sous certaines conditions d'une exigence extrême, elle accordait la capacité de ressusciter.
Orphée avait désespérément besoin de cette capacité défiant le ciel.
Une fois qu'il forcerait le passage de la modification finale et qu'il achèverait pleinement le « Berceau de l'Hydre »,
il pourrait faire un usage parfait de cette capacité de résurrection pour obtenir son prochain grand œuvre.
Telle était l'entièreté de son ambition.
Ce n'est qu'en accomplissant de toutes ses forces trois véritables grands œuvres
qu'il aurait, lui, fils illégitime non reconnu, une chance d'être réintégré dans le fier Clan Principal des Lot.
Ce n'est qu'alors qu'il serait qualifié pour fouler le sol de leur véritable demeure ancestrale.
L'étrange prophétie de Molok s'alignait parfaitement avec tous les désirs les plus profonds d'Orphée.
Il remâcha les phrases dans son esprit encore et encore.
Pour lui, « Quand la Lune Cyan pleure le sang » et « dévorera la lumière froide et solitaire » signifiaient sans aucun doute son injection réussie du sérum de l'espèce Roi Loup-Garou de la Lune Cyan dans son cœur.
Et « Une nouvelle tête » était le symbole parfait de la nouvelle tête finale de l'Hydre qui poussait avec succès.
Quant à la dernière ligne, « couronnée éternelle », c'était un indice flagrant qu'en achevant ce grand œuvre, il accéderait avec succès à la Profession Héroïque correspondante : « Hydre ».
Tout cela prédisait qu'il serait enfin réintégré dans le fier Clan Lot.
Cela signifiait aussi qu'il serait digne de toucher la glorieuse couronne du Roi Fou Lot.
Orphée tremblait d'excitation.
Il se leva immédiatement de son fauteuil à haut dossier et, avec la plus grande révérence, fit une profonde inclination à Molok, assis sur le siège principal.
— Merci, Oncle, pour votre généreuse aide. Je n'oublierai jamais l'immense dette que je vous dois pour ce jour.
Orphée releva la tête, un sourire sincère illuminant son visage exquis.
Mais tout ce qu'il vit, ce fut l'étrange sourire qui persistait sur les lèvres de Molok.
Un sourire qui semblait teinté de moquerie condescendante.
Ce qui fit naître en Orphée un frisson glacé, irrépressible, au plus profond de son être.
« Il semble que les avertissements de Père étaient justes. Cet homme en apparence doux devant moi est, jusqu'à la moelle, un fou complet et absolu. »