« Maître, à manger ? »
C'est tout ce que tu as à dire en voyant des loups vidés de leur sang ?
« Ils ont erré par ici la nuit dernière, alors je les ai gardés. De toute façon, mon stock de viande de loup s'épuise. »
« La viande, c'est important. Mais ça ne sent rien. Étrange. »
« J'ai utilisé la magie de vent pour chasser l'odeur. »
« La magie, c'est utile. J'aimerais pouvoir m'en servir. »
« Tu veux qu'on passe par une église pour vérifier ? »
« … Je ne pense pas que ça marchera. »
Elle chuchote, déçue. Il s'est passé quelque chose ?
« Hikari, puisqu'ils ont été vidés de leur sang, tu peux les découper ? »
« Laisse-moi faire. Toi, tu t'occupes de la cuisine. »
Donc elle découpe et je cuisine ?
Je me dis que je pourrais faire un plat un peu plus élaboré, mais impossible avec les quelques ingrédients que j'ai. Le plus que je puisse faire pour faire plus sophistiqué, c'est multiplier les morceaux.
Et si j'utilisais des brochettes pour cuire viande et légumes comme un barbecue ? Au lieu de sel et poivre, je peux y mettre ma sauce spéciale. Elle est encore au point, mais Hikari a l'air d'aimer. Même si je trouve qu'elle est encore loin du goût que je vise.
« Maître, j'ai fini. »
Hikari a fait un travail remarquable à les découper. Si c'était moi, j'en serais encore au premier.
Je lance Purification sur elle pour la nettoyer, puis je trie et range tout dans la Boîte d'Objets.
On a du pain, de la soupe et des brochettes, et on commence à manger. Hikari adore vraiment cette sauce, et la façon dont elle grignote ses brochettes en mangeant est adorable.
On mange sans se presser, et une fois finis, je consulte la Carte. Les loups sont dans la forêt ? En fait, ce qui m'intéresse le plus, ce sont les caravanes de marchands, qui n'ont toujours pas bougé. On aurait cru qu'elles seraient parties depuis longtemps.
« Maître, il y a quelque chose devant. »
Ce sont les caravanes. Mais elles ont changé depuis hier, avec les bâches des chariots en lambeaux. Certaines sont intactes, mais la plupart non.
Je regarde autour, et je vois aussi des blessés. Ils pourraient être soignés très vite avec une potion, mais hésitent-ils à les utiliser pour économiser ? Certains ont l'air d'avoir la classe prêtre, alors pourquoi n'utilisent-ils pas la magie de soin ?
« Excusez-moi, vous avez un instant ? »
Comme on longe la route sans s'arrêter, un des marchands s'approche et nous parle.
« Quoi ? »
Ma voix est un peu basse. Je suis un peu tendu parce qu'ils ont essayé de nous embêter, et qu'on a dû marcher plus lentement. Mon ton est devenu agacé sans que je m'en rende compte.
Le marchand est surpris, mais continue quand même.
« Il vous reste des potions ? Vous pouvez nous en vendre ? »
Les aventuriers et marchands aux alentours braquent tous leur attention sur cette voix.
« Y a tant de monde ici. Vous pouvez pas vous en procurer vous-mêmes ? »
D'une certaine façon, les potions sont comme des objets indispensables en voyage. Les aventuriers devraient en avoir, et même les marchands devraient en emporter au cas où.
« À propos de ça… »
Une expression acide se dessine sur le visage du marchand. Je crois qu'il ravive sa colère au fil de la discussion, ses tempes tressaillent. Je vois même une grosse veine qui pulse, au point que j'ai peur qu'elle n'éclate.
Tout est arrivé à cause de l'attaque de loups la nuit dernière. Elle a causé des dégâts parce que les aventuriers censés faire le guet sont arrivés en retard pour y faire face (par négligence). Ils ont repoussé l'ennemi en soignant les blessés, mais n'ont pas achevé les loups (parce qu'ils avaient trop bu et ne combattaient pas comme il faut). Comme la bataille s'éternisait, d'autres gens ont été blessés, et les loups qui ont passé au travers ont attaqué les marchands et les chariots. Apparemment, ça a fini par épuiser leurs potions.
Maintenant, ils attendent que les aventuriers capables de magie de soin récupèrent leur PM, et que les chariots soient réparés. Heureusement, personne n'est mort.
« Je comprends que vous soyez dans la merde, mais vous avez du culot de venir me le demander, vous savez ça ? »
Hikari hoche vigoureusement la tête.
Je suis sûr que ce marchand sait comment certains de ces aventuriers nous ont traités.
« Je l'admets, mais pouvez-vous nous vendre des potions si vous en avez ? »
Le marchand s'incline. Il part du principe que j'en ai. Si je dis non, ils me croiront pas. Ils iront peut-être jusqu'à demander à fouiller mon sac.
« Je vois. Une potion, une pièce d'or ; une potion de mana, cinq pièces d'or. Si ça vous va, je vous les vends. »
« C'est quoi ces prix ? Vous vous foutez de nous ? »
Hurle un des aventuriers. C'est aussi un de ceux qui nous ont emmerdés hier.
« Et alors ? »
Je l'ignore et m'adresse au marchand.
Le marchand a l'air de lutter pour se décider, et je n'ai pas de réponse.
« J'ai dit quoi, put… »
Au moment où l'aventurier rouvre la bouche, Hikari bouge sans un bruit.
« Tuer ? »
Elle se glisse derrière l'aventurier et lui pointe un couteau dans le dos.
Sa voix monocorde résonne dans ce lieu tombé dans un silence total.
Je regarde de ce côté, puis me tourne vers le marchand.
Avant que le marchand ne parle, je le devance.
« Une potion, deux pièces d'or ; une potion de mana, dix pièces d'or. Je vous les vends à ce prix. »
Ils sont sans voix, mais je n'ai pas à plaindre des gens qui ont essayé de nous arnaquer.
« Vous croyiez que je vais céder si vous me menacez ? Dépêchez-vous de décider si vous payez ou pas. Je prends pas la carte. »
« … »
« Je prends votre silence pour un non. Alors on y va… »
« … A-attendez. Cet aventurier n'a rien à voir avec moi. »
« Ce qu'on en pense, ça nous regarde. On n'a aucun moyen de savoir si c'est vrai. Vous croyiez nous faire reculer en nous menaçant ? »
« B-bon. On les achète à ces prix. »
Je vends cinq potions et cinq potions de mana. Ils ont ramassé l'argent de tout le monde, et j'ai récupéré soixante pièces d'or.
« Et je signalerai ça à la guilde dès que j'y arrive. »
Je lance un dernier regard aux aventuriers venus se plaindre, et je pars avec Hikari.
Sa démarche a l'air légère, pour une raison quelconque.