Dans la grande salle de l'académie où régnait le silence, le premier à ouvrir la bouche fut le directeur.
« Ce doit être un dysfonctionnement. Qu'on prépare l'objet magique de secours. »
On apporta aussitôt l'objet magique de secours et on me demanda de poser la main sur le cristal.
« ... C'est bien le niveau 99. »
Bon. Le résultat n'avait pas changé : niveau 99.
Les professeurs mesurèrent tour à tour leur propre niveau pour vérifier que l'objet magique fonctionnait. Les élèves, eux aussi, commencèrent à s'agiter.
Au milieu de ce remue-ménage, je poursuivais ma fuite en avant : dire que j'étais déjà au niveau maximum, quel gâchis pour tous les points d'expérience qui débordaient dans le vide.
'Comment vais-je expliquer ça ?'
Le corps enseignant sembla conclure que l'objet magique n'était pas cassé. Un professeur vint alors me presser de questions.
« Mademoiselle Yumiella, avez-vous une idée de la raison de votre niveau ? »
J'envisageai de noyer le poisson, mais à l'idée de subir des regards soupçonneux trois années durant, je me dis qu'il valait peut-être mieux dire la vérité.
Plutôt que de vivre dans la crainte du jour où l'on me découvrirait, autant assumer.
« Oui. Je pense qu'il n'y a aucune erreur sur mon niveau. »
« L'objet magique, lui, fonctionne normalement. C'est donc que vous avez interféré avec lui d'une manière ou d'une autre, n'est-ce pas ? »
« Non, je crois bien que c'est réellement le niveau 99... »
« Vous l'ignorez peut-être, mais on ne monte de niveau qu'en abattant des monstres. Je vois bien que vous mentez, alors répondez honnêtement. »
J'avais répondu honnêtement et on me soupçonnait de gonfler mon niveau. Un monde bien dur pour les honnêtes gens.
Peut-être excédé par ce professeur qui refusait de se laisser convaincre et par les élèves qui murmuraient, le directeur éleva la voix pour être entendu de toute la salle.
« Que chacun se calme. La véracité de ses paroles éclatera d'elle-même quand les cours commenceront. Mademoiselle Yumiella, achevez votre présentation et regagnez votre place. »
En prononçant la seconde partie, il me fusilla du regard en coin. Le directeur aussi me soupçonnait, visiblement.
'Si je pulvérisais l'académie d'un sort, me croirait-on ?'
« Yumiella Dolkness. Enchantée. »
Renonçant à m'expliquer par des mots, j'expédiai ma présentation en deux phrases et regagnai ma place.
Dans une ambiance qui resta fébrile, les mesures de niveau et les présentations se poursuivirent.
Dans l'histoire du jeu, l'héroïne, seule roturière de la promotion, faisait sensation ; cette fois, elle passa complètement inaperçue et la cérémonie d'entrée s'acheva.
'Désolée, petite héroïne.'
Après la cérémonie, un buffet de bienvenue fut donné en l'honneur des nouveaux élèves. N'ayant ni connaissance ni personne qui semblât disposé à me fréquenter, je me tenais immobile dans un coin de la salle.
Je songeais à prétexter un malaise pour rentrer au dortoir d'ici peu quand mon regard croisa celui d'une personne qui marchait droit sur moi.
Manifestement furieux, il faisait partie des gens avec qui je ne voulais surtout rien avoir à faire dans cette académie.
« Toi, la fille aux cheveux noirs ! Quel truquage as-tu employé ? Tu n'as pas honte, après un coup pareil ? »
Celui qui m'avait prise à partie à pleine voix, sans le moindre préambule, était le prétendant à conquérir numéro deux.
Ce garçon aux cheveux d'un rouge ardent, c'était William Ares, l'épéiste du groupe du Héros.
Un sens de la justice hors du commun, mais un caractère prompt à la colère : bref, du muscle en guise de cervelle.
« Euh... Vous parlez de la mesure des niveaux ? »
« Évidemment ! Je ne sais pas si tu voulais te faire remarquer, mais n'as-tu donc aucune fierté de noble ? »
William, prêt à me frapper d'un instant à l'autre, fut retenu par celui qui l'avait suivi.
« Calme-toi, Will. Je comprends ce que tu ressens, mais on ne fait pas de scandale au milieu d'une réception. »
Celui qui apaisait William avec l'aisance de l'habitude était le prétendant à conquérir numéro un.
Ce garçon aux cheveux d'or étincelants, c'était Edwin Balshine, second prince du royaume et héros principal du jeu. Un chevalier-mage, également, qui maniait aussi bien l'épée que la magie.
À l'arrivée du prince, je m'inclinai précipitamment.
« Enchantée, Votre Altesse. Je me nomme Yumiella Dolkness. »
« La maison comtale Dolkness... Des faux Centraux, donc. »
Le prince Edwin murmura ces mots à mi-voix, puis s'adressa à moi.
« Mademoiselle Yumiella, Will s'entraîne à l'épée plus durement que quiconque depuis l'enfance, et il avait atteint le niveau 10 avant même d'entrer à l'académie. Ce que vous avez fait, c'est piétiner ses efforts. »
« Mouais... »
'Pourquoi tous, absolument tous, partent-ils du principe que j'ai triché ? Si je canardais la salle de sorts, me croirait-on ?'
« Je vous prie de m'excuser, mais le niveau 99 est la vérité. Comme l'a dit le directeur, je pense que vous le comprendrez quand les cours commenceront. »
« Ah. Vous comptez donc jouer les innocentes jusqu'au bout ? »
Le prince Edwin l'avait dit d'un ton contrarié ; William enchaîna aussitôt.
« Tu prétends être plus forte que moi ? Remercie le ciel que je n'aie pas de gant sur moi ! »
'Il veut me provoquer en duel ? William, tu ferais mieux de tenir à ta vie.'
Tandis qu'alentour on baissait la voix pour écouter notre échange, le prétendant à conquérir numéro trois finit lui aussi par se montrer.
« Le niveau 99, ce n'est pourtant guère réaliste. Vous n'êtes même pas capable d'y réfléchir ? Enfin, j'imagine que non, vous n'en êtes pas capable. »
Avec ses airs de mépris condescendant, c'était Oswald Grimzard, un mage à lunettes aux cheveux bleus.
Les prétendants à conquérir étaient donc au complet.
Ces trois-là sont amis d'enfance, assez proches pour s'appeler par leurs diminutifs : Ed, Will et Oz.
Le prince classique en doré, l'épéiste sauvage en rouge, le mage impassible en bleu. Ce monde regorge de beaux visages, mais ces trois-là sont d'une autre catégorie. Agréables à regarder de loin ; nettement plus pénibles dès qu'on a affaire à eux.
« Hé. Tu ne dis rien ? »
Mon silence avait fini par faire perdre patience à William.
« Puisque vous ne semblez pas disposés à croire ce que je dis. »
« Tu oses encore insister ? »
« Dites-moi, vous avez vraiment quelque chose dans le crâne ? »
« Tu serais mythomane, par hasard ? »
Pressée d'en finir avec ces trois mauvaises langues, je changeai de sujet de force et les poussai à rejoindre l'héroïne.
« Il y avait bien une roturière qui manie la magie de lumière, n'est-ce pas ? Elle est peut-être en difficulté ; pourquoi n'iriez-vous pas lui adresser la parole ? »
« En effet. Ce sera autrement plus utile que de perdre mon temps avec tes sornettes. »
« Quant à tes mensonges, l'académie rendra son verdict en temps voulu. Tiens-toi prête. »
Sur ces mots, le prince Edwin s'éloigna, les deux autres dans son sillage.
'Ah, je suis épuisée. Rentrons vite au dortoir.'
De retour dans ma chambre au dortoir, je me fis servir du thé par Rita, ma femme de chambre.
Je me dis que ça fait très noble, tout ça. Enfin, j'en suis une pour de vrai, de noble.
Au manoir du comté, je ne buvais du thé qu'aux leçons de maintien : la chose avait donc un parfum de nouveauté.
« Mademoiselle, vous êtes rentrée bien tôt. Cela ne vous ennuie pas ? La réception ne doit pas encore être terminée. »
« Ce n'est rien. De toute façon, personne ne semblait vouloir se lier avec moi. »
« À ce rythme, vous ne trouverez jamais un bon parti. Monsieur votre père en serait bien embarrassé. »
Elle servait à l'hôtel des Dolkness, dans la capitale, et depuis hier elle m'est attachée pour la durée de ma scolarité.
L'académie a un réfectoire et du personnel dédié au linge : une femme de chambre me paraît inutile, mais si c'est l'ordre de mon père, je n'y peux rien.
Nous nous connaissons depuis deux jours à peine et, à la moindre occasion, elle me serine qu'il faut me trouver un mari.
Elle doit agir sur ordre de mon père. Elle fait sans doute aussi office de chaperon, pour m'empêcher de n'en faire qu'à ma tête.
« Les cours commencent vraiment demain ; vous ferez de belles rencontres, mademoiselle. Il paraît que le second prince est dans votre promotion, n'est-ce pas ? »
'Sauf que ledit prince a déjà une opinion catastrophique de moi. Et puis quoi, elle n'est pas au courant du scandale de la cérémonie ? Beau travail, pour un chaperon.'
« Dis-moi, pour changer de sujet : tu sais ce que veut dire “faux Central” ? »
« On vous a traitée ainsi, n'est-ce pas ? Ne vous en souciez pas, mademoiselle. »
Intriguée par ce que le prince Edwin avait murmuré en entendant mon nom de famille, j'avais posé la question à Rita. Comme prévu, ce n'était pas un compliment.
« Je n'ai pourtant pas dit un mot sur le fait qu'on me l'ait lancé à moi. C'est donc bien une expression qui désigne la maison Dolkness. »
« Ah. »
Rita se résigna et entreprit de m'expliquer.
« Vous connaissez la distinction entre noblesse centrale et noblesse provinciale, n'est-ce pas ? »
« Oui. Nous sommes de la noblesse provinciale, non ? Il ne me semble pas que nous occupions une charge quelconque dans la capitale. »
« C'est exact. On appelle “faux Centraux”, par mépris, les nobles de province qui résident en permanence dans la capitale alors qu'ils n'y détiennent aucune charge centrale. »
« Ah, je vois. Autrement dit, des bons à rien qui abandonnent leur domaine à un intendant et passent leur temps à s'amuser dans la capitale sans y travailler. »
Rita, dont ce bon à rien est le maître, fit une grimace et se tut. Moi, dont ce bon à rien est le père, je poussai un profond soupir.
Aujourd'hui, les cours commencent pour de bon. Théorie le matin, pratique l'après-midi : c'est le principe.
En classe, j'étais évidemment seule au monde. Personne ne croisait même mon regard, de peur qu'en me fréquentant on ne s'attire l'attention du prince.
Assise seule à ma place, je tendis l'oreille aux rumeurs. À ce qu'il paraît, je suis une illuminée qui se croit extraordinaire sans le moindre fondement.
'Pour prouver mon niveau, je devrais peut-être effacer non pas l'académie, mais la capitale entière.'
Juste avant le début du cours, le trio du prince Edwin entra dans la salle avec la petite héroïne. Tous les quatre bavardaient en riant, l'air de fort bien s'entendre.
'Elle ne les conquiert pas un peu vite ?'
L'héroïne s'appelle Alicia Enright. Dans le jeu, on pouvait changer son prénom, mais par défaut c'était Alicia. Cheveux blond rosé, et un caractère positif et lumineux, comme il sied à une protagoniste.
Les manieurs de magie de lumière étant extrêmement rares, elle a été admise à l'académie malgré son origine roturière. La magie de lumière est en effet la seule faiblesse de l'attribut ténèbres, et donc l'atout maître contre le Roi Démon.
Dans le scénario du jeu, elle n'aurait pas encore dû entrer en contact avec les prétendants à conquérir. Est-ce parce que, hier, j'ai poussé le prince et ses amis à aller la voir ?
Comme avec les prétendants, je préférerais éviter d'avoir affaire à elle, mais ce sera sans doute impossible.
Car à l'instant où nos regards se sont croisés, Alicia m'a fusillée des yeux comme on regarde l'assassin de ses parents.