An Wan ne portait pas de casque : An Xiaowei entendit donc parfaitement la voix masculine et douce qui sortait de l'autre bout de la ligne.
« Ce n'est rien, bébé. Fais juste un peu plus attention la prochaine fois. Reste avec moi, je te porterai jusqu'à la victoire. »
An Xiaowei : (;OдO)
Elle constata avec stupeur qu'elle n'avait plus la chair de poule. Ses poils étaient déjà tombés de dégoût.
'Bon sang, ces deux-là peuvent-ils être encore plus écœurants de mièvrerie ?'
An Xiaowei avait l'impression d'éprouver des nausées de grossesse.
Pendant ce temps, An Wan, perdue dans la voix suave de son « mari », ne revint à la réalité qu'au moment où sa petite sœur s'approcha d'elle.
Elle coupa précipitamment son micro et leva ses beaux yeux vers sa cadette.
« Euh, Xiaowei, j'ai commandé à manger tout à l'heure. C'est dans la... non, pas dans la salle de bain... dans la cuisine. C'est encore chaud. »
Intérieurement, An Wan était en pleine panique.
Elle avait failli s'en mordre la langue.
Xiaowei et elle s'étaient soutenues l'une l'autre depuis l'enfance : leur mère était morte tôt, et leur père s'était enfui avec l'argent de la famille. C'était An Wan qui payait les études de Xiaowei depuis toutes ces années.
Heureusement, on l'avait repérée enfant pour tourner, et elle était devenue depuis une vedette de premier plan : subvenir aux besoins de Xiaowei ne lui posait aucune difficulté.
Xiaowei était d'ailleurs une fille facile à vivre. À un détail près.
Elle détestait les hommes, séquelle du traumatisme laissé par leur père.
Si Xiaowei apprenait qu'elle entretenait une relation en ligne avec quelqu'un dont elle n'avait jamais vu le visage, l'image qu'elle avait d'An Wan s'effondrerait sans doute.
An Wan se tortillait encore nerveusement quand Xiaowei lui demanda tout à trac :
« Tu es mariée ? C'est un homme ou une femme ? Où est-ce que ça habite ? Combien de maisons, combien de voitures ? Remarque, rien de tout ça n'a d'importance : à ta place, j'entretiendrais plutôt cinq gigolos. »
An Wan encaissait encore la rafale de questions lorsque la dernière phrase la fit éclater de rire.
« Xiaowei, arrête de plaisanter. Je l'aime bien, c'est tout. Un peu. »
Tout en parlant, An Wan froissait sa jupe entre ses doigts, et ses joues claires viraient au rose. Cet air timide disait tout.
N'importe qui aurait compris.
An Xiaowei : (;一_一)
« Si j'avais eu le talent de rendre une vedette folle de moi par une simple relation en ligne, je n'aurais pas passé cinq ans à charrier des briques sur un chantier », marmonna An Xiaowei à l'intention de son système, Si.
Si garda le silence un instant.
« Vous aimez donc les vedettes ? »
« Non », fit An Xiaowei en secouant la tête.
Mais pourquoi le système posait-il la question ?
Elle récupéra les plats réchauffés dans la cuisine, s'assit sur le canapé et se mit à manger en surveillant An Wan du coin de l'œil.
An Wan n'osait plus rouvrir son micro. La mine contrite, elle écrivit à son partenaire de jeu, Yan Chen, dont le pseudonyme était [Zhuohua] : « Ma petite sœur est là, je ne peux pas parler pour l'instant. »
[Zhuohua] : Mets au moins ton casque, alors.
[Zhuohua] : Dis, Yaoyao, j'ai entendu dire que tu étais toi aussi à Bifang. Ça te dirait qu'on se voie ? Je suis dans le quartier de Lanling.
Le cœur d'An Wan manqua un battement à l'évocation du quartier de Lanling.
Elle y habitait, elle aussi.
Elle enfila son casque sans un mot et fut aussitôt saisie par une voix grave et veloutée qui lui donna des frissons.
« J'ai envie de te voir. »
Ces quelques mots la cueillirent en plein cœur.
An Wan imaginait déjà l'homme raffiné et doux qu'il devait être.
C'était proprement mortel.
Criminel, même.
Comment la voix de son « mari » pouvait-elle être aussi irrésistible ? Son cœur cognait si fort que le petit faon affolé dans sa poitrine allait finir par y laisser la vie.
Ce faon-là portait un fardeau qu'aucun faon ne devrait avoir à porter.
[Taoyao] : D'accord, envoie-moi l'adresse. Je suis libre cet après-midi.
Ses mains tremblaient sans qu'elle pût les maîtriser pendant qu'elle tapait.
Après trois ans de relation en ligne, elle allait enfin le rencontrer en personne.
De son côté, An Xiaowei observait le visage empourpré et les mains tremblantes de sa sœur, un sourcil levé.
'Elle fait une crise, ou quoi ?'
« Elle rencontre le héros cet après-midi. Pour empêcher leur relation d'avancer, vous devez faire échouer ce rendez-vous », lui indiqua Si.
« Tu es sûre que mon intervention ne va pas simplement faire croire à An Wan que je suis de mauvaise foi, et les rapprocher encore plus ? »
An Xiaowei n'avait jamais eu de relation, mais elle avait avalé assez de séries pour en connaître les ficelles.
Les obstacles ne font qu'attiser la passion des protagonistes.
Même s'il s'agissait en principe d'une romance douce, du moins dans ses débuts, le roman n'échappait pas à cette loi universelle.
Les adultes sont têtus : plus on leur dit de ne pas faire une chose, plus ils la font.
À l'époque où An Xiaowei travaillait dans une usine d'électronique, on lui avait demandé de faire des heures supplémentaires. Elle avait refusé et voulu partir. On l'avait renvoyée sur-le-champ.
Chassant ce souvenir douloureux, elle entendit Si demander :
« Et quel est votre plan ? »
« Je vais fumer, boire, me faire une permanente et sortir avec quelqu'un. Sous le nez d'An Wan. »
Si : « ... »
« Vous sortez du personnage. Ce n'est pas acceptable. An Wan aurait des soupçons. »
An Xiaowei était censée être une fille discrète et sage, juste un peu maladroite en société.
« Bon, si tu le dis. Je vais me contenter de les suivre et de voir ce qui se passe. »
Au pire, elle pourrait toujours déterrer des casseroles sur le héros. Ce n'était pas non plus un saint.
Pendant qu'An Xiaowei échafaudait ses plans, An Wan, sa partie terminée, ne prit même pas la peine d'expliquer sa romance en ligne à sa sœur.
Elle se précipita dans son dressing.
La première impression comptait : elle devait être parfaite pour l'homme qui lui plaisait.
« Xiaowei, quel style tu me conseilles ? Élégant ? Sophistiqué ? Ou plutôt quelque chose de plus troublant ? »
Pour la première fois, s'habiller dépassait An Wan.
Avec sa beauté classique, elle pouvait tout se permettre.
Vu le raffinement de la voix de son « mari », il devait préférer la grâce.
Un qipao, peut-être ?
Mais cela ne faisait pas très rendez-vous galant.
An Wan se tourmentait encore lorsqu'An Xiaowei s'approcha.
« Tu vas voir ton copain d'internet ? »
Elle pensait sincèrement que sa sœur avait perdu la tête.
C'était une vedette : son visage s'étalait sur toute la ville. Et elle voulait rencontrer un inconnu croisé sur internet ?
Ridicule.
Ne serait-il pas plus simple, pour le héros, d'allumer la télévision ? La série la mieux notée du moment avait An Wan pour tête d'affiche.
Au moins, cette version-là était en haute définition.
« Non, non ! Sœur Ning vient d'appeler. J'ai un rendez-vous avec un scénariste aujourd'hui, pour discuter d'un projet. Il faut faire professionnelle, tu comprends ? »
An Wan débita son mensonge sans une hésitation. Comme actrice, elle n'avait pas d'égale dans sa génération. Sauf quand il s'agissait de tromper sa petite sœur.
« D'accord. Sœur Ning passe te prendre à quelle heure ? »
An Xiaowei connaissait bien Ning Moqing : l'agent d'An Wan, fille du producteur qui avait lancé sa carrière. Sa compétence ne faisait aucun doute.
Sans l'intervention du héros, Ning Moqing aurait mené An Wan à une gloire plus grande encore.
À la question de Xiaowei, une goutte de sueur roula sur la tempe d'An Wan.
Sa sœur était bien trop fine.
« Elle arrive bientôt. Toi, tu devrais te reposer. Tu viens de finir ton stage, non ? Et tu as encore ton mémoire à écrire. Concentre-toi là-dessus, comme ça tu trouveras un bon poste après ton diplôme. »