« Haa, je suis rassasié. »
En caressant mon ventre pleinement satisfait, je souffle un coup.
Le fourneau fabriqué automatiquement a parfaitement fonctionné. Le pain cuit dedans était incroyablement moelleux, et j'ai trouvé qu'il avait bien meilleur goût que ce qu'on mangeait au château.
Les sandwichs, avec des légumes du jardin glissés dans ce pain et nappés de la sauce de Leila, étaient encore plus exquis — j'ai cru que mes joues allaient tomber.
Meilleurs ingrédients et meilleure main réunis, c'était imbattable ; ça se classe sans conteste dans mes cinq meilleurs repas de tous les temps.
« Le café sera prêt dans un instant, veuillez patienter un peu. »
« Moui. »
Les pieds balançant sous la table, j'attends le café de Leila.
Les grains qu'on utilise viennent du château, mais les cultiver au jardin pourrait être une bonne idée. Du café poussé sur une terre bénie par les dieux ne peut qu'être délicieux.
« Si c'est réussi, on pourrait le "vendre" à d'autres fiefs. L'argent finira par devenir indispensable. Bon, avant ça, faut déjà que la population augmente… »
Même en comptant Gorm, on est deux habitants. Ça ne mérite même pas le nom de village.
Grâce à la houe divine, le problème de nourriture est réglé, alors l'étape suivante, c'est de trouver des habitants.
« … Mais comment fait-on pour augmenter la population, au juste ? »
Normalement, les gens qui vivent sur la terre deviennent automatiquement des sujets.
Mais ici, c'est la Terre de la Mort, personne n'y vit. Il n'y a donc qu'à inviter des gens d'ailleurs, sauf que personne n'a envie de s'installer exprès sur la Terre de la Mort.
Si on arrive à les faire venir, ils comprendront qu'on a résolu le problème du miasme… mais le plus dur, c'est déjà de les faire venir.
Hum, comment faire ?
Je me creuse la tête. Alors,
« Gro… »
Gorm, qui était assis jusqu'ici, se dresse d'un coup et fixe un point précis, sur le qui-vive.
Je me demande ce qui lui prend, quand Leila tourne aussi la tête dans cette direction et pose la main sur son épée.
« … Théodore-sama, veuillez reculer. Quelqu'un arrive. »
« Hein ? »
Je regarde dans la direction qu'ils surveillent, et effectivement, comme dit Leila, quelque chose approche au loin.
C'est… une calèche ? Une seule calèche vient vers nous.
Qu'est-ce qu'on peut bien vouloir dans un coin pareil ? Je me cache derrière les pattes de Gorm et observe la situation.
« Bonjour. Auriez-vous un peu de temps à m'accorder ? »
La calèche s'arrête près de la maison, et un homme descend du siège de cocher.
Un homme blond aux yeux fins. Il arbore un demi-sourire, genre type dont on ne peut pas lire les pensées.
Ses oreilles dressées partent du sommet du crâne. Une queue touffue dépasse de ses fesses. C'est visiblement un homme-bête.
Vu la forme des oreilles et de la queue, un chien ? Non, plutôt un renard.
Leila, sur ses gardes, lui répond.
« Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans une contrée aussi reculée ? »
« Oh, pardon de vous avoir mis en alerte. Je m'appelle Laurent, de la compagnie Béstia. Juste un pauvre marchand qui ne vaut pas qu'on se méfie de lui. »
Le marchand qui se présente comme Laurent s'excuse ainsi.
Effectivement, la calèche ressemble à celle des colporteurs ordinaires. Il n'a pas l'air armé, ni dangereux.
Mais Leila ne lâche pas la garde de son épée.
« Quel affaire un marchand peut-il avoir ici ? Il n'y a personne avec qui commercer dans ces parages. »
« C'est exact. C'est pour ça que ça m'a intrigué. Que des gens comme… vous s'aventurent sur une telle terre. »
« … ! »
La main de Leila sur la pomme de l'épée se crispe.
Laurent lève alors les mains en hâte pour montrer qu'il n'a aucune intention hostile.
« Atten-attendez un peu ! J'ai vraiment aucune hostilité ! Je suis venu vous contacter par pur intérêt ! On m'a signalé qu'une calèche se dirigeait vers cette terre stérile, alors je suis venu voir ! »
J'ai entendu dire que le réseau d'info des marchands était impressionnant.
On n'a pas spécialement essayé de se planquer pendant le trajet, donc c'est normal qu'on ait été repérés. Dans ce cas, ce que dit Laurent n'a rien d'étrange.
Il jette un coup d'œil au golem et au champ, puis continue.
« Mes associés n'ont pas montré grand intérêt, donc je suis venu seul… mais visiblement mon flair était bon. Faire des champs sur la Terre de la Mort, c'est surprenant. Et un golem aussi gros, j'n'en ai jamais vu. Vraiment intriguant… j'aimerais beaucoup vous entendre. »
Les yeux fins de Laurent s'entrouvrent légèrement.
Un regard sérieux, comme s'il évaluait sa proie. C'est sûrement un marchand endurci.
Leila, sur ses gardes, le repousse froidement.
« Il n'y a rien à dire, rentrez chez vous. »
« Ce n'est pas une mauvaise proposition, pourtant. Notre compagnie Béstia traite une grande variété de marchandises, bien sûr, mais aussi des matériaux, de la nourriture, et de l'information. Nous sommes convaincus de pouvoir vous être utiles. »
Laurent insiste, mais Leila ne veut rien entendre.
Elle fait ça pour ne pas m'impliquer dans le danger, le moins possible.
Ça me fait plaisir. Mais… je trouve dommage de laisser passer cette occasion.
Y a des risques, c'est sûr. Mais avoir un lien avec une compagnie marchande, c'est gros. Une compagnie ne devient pas ennemie tant qu'il y a du profit, et si on arrive à cohabiter, ça deviendra un allié solide pour le développement du fief.
Je prends une grande inspiration et fais un pas en avant.
Ça va aller, j'ai un peu d'expérience en société. Je devrais m'en sortir.
« Merci Leila, tu peux reculer. »
« … ! Entendu. »
Leila a hésité une fraction de seconde, mais mon air sérieux l'a convaincue, et elle s'efface.
En me voyant avancer, les yeux de Laurent brillent de curiosité.
« Enchanté, je suis Laurent Alopeks de la compagnie Béstia. Veuillez m'excuser pour cette visite impromptue. »
Il s'incline profondément en saluant.
Alors que je ne me suis même pas encore présenté, il est d'une politesse remarquable. L'échange avec Leila tout à l'heure lui a sans doute fait comprendre que j'étais au moins de rang noble.
« Puis-je connaître votre nom ? »
C'est là que tout se joue.
Je répète mentalement la phrase préparée, et je la prononce.
« Je suis Théodolf Folreon. Troisième prince du royaume de Fornia… et pour l'instant, seigneur de ces terres du Nord. »