« Goblin King… »
Le nom prononcé par Garad-san, je le connaissais moi aussi.
Le Goblin King est, comme son nom l'indique, le « roi » des gobelins. Sa carrure est plus imposante que celle d'un gobelin ordinaire, sa force bien supérieure. On dit même que sa capacité de combat surpasse celle d'un oni, ce qui est pour le moins surprenant.
Si Gorm parvenait à l'affronter en un contre un, il y aurait peut-être une chance… mais l'ennemi dispose d'une multitude de sbires. Rien ne garantit qu'on puisse réduire le combat à un duel.
« Le Goblin King a dit qu'il reviendrait dans ce village en début d'après-midi. Dans deux heures environ, à partir de maintenant. Si on ne lui livre pas toutes les jeunes femmes à ce moment-là, il tuera les villageois et les prendra de force. Les gobelins arrivés tout à l'heure étaient sans doute des impatients qui n'ont pas su attendre. »
« Je vois… »
La situation est plus grave que je ne le pensais.
Un Goblin King, même pour des aventuriers chevronnés, doit être un adversaire redoutable. Il est absolument hors de portée des villageois.
« … Qu'envisagez-vous de faire désormais ? Vous ne semblez pas préparer la fuite. »
« Quelques gobelins surveillent le village. Fuir seul serait peut-être possible, mais impossible avec tous les villageois. Nous ne pouvons ni les abandonner, ni livrer les femmes. Même si c'est une bataille perdue d'avance, c'est la seule voie qui nous reste… »
Garad-san affiche une expression déchirante. Il comprend sans doute mieux que quiconque que l'issue choisie ne mène qu'à la ruine.
Effectivement, la situation est désespérée. Même en cédant les femmes, l'exploitation des gobelins ne s'arrêterait pas. Ils réclameraient sans doute de la nourriture jusqu'à ce que mort s'ensuive.
La seule issue, c'est de « gagner ».
Et j'ai le pouvoir pour les y aider.
« Garad-san. J'ai une proposition à vous faire. »
« J'écoute. »
« Je possède un « pouvoir de création ». En l'utilisant, je peux doter ce village d'installations défensives. Les ressources et le temps manquent, mais si tous les villageois s'y mettent, je pense qu'on pourra accueillir les gobelins comme il se doit. »
On dit qu'en guerre, défendre est plus avantageux qu'attaquer.
Si les gobelins s'engagent dans une guerre d'usure, ils risquent de manquer de vivres et d'être désavantagés, mais je ne les vois pas faire preuve d'une telle patience.
S'ils misent sur une guerre éclair, la stratégie défensive devrait l'emporter. Mon pouvoir d' « Auto-fabrication » y sera d'un grand secours.
« … Théo-dono. J'ai entendu parler de votre pouvoir. Si vous acceptez de nous le prêter, rien ne saurait être plus rassurant, plus réjouissant. Cependant… pourquoi iriez-vous jusqu'à faire cela pour nous ? »
Garad-san me fixe en posant la question.
« Vos manières et votre tenue laissent deviner une naissance noble. Nous n'avons rien à vous offrir en retour. Alors pourquoi tant vous donner ? »
Le doute de Garad-san est légitime.
Débarquer sans crier gare et proposer son aide sans contrepartie, c'est forcément suspect.
Je pourrais broder une excuse plausible pour m'en tirer.
Mais si je compte continuer à côtoyer ces gens, mentir serait une mauvaise idée. Sans sincérité, pas de confiance.
C'est une leçon de ma vie d'esclave d'entreprise.
« J'y trouve mon intérêt. Parce que le nord-est de cette forêt est mon territoire. Vous qui y avez trouvé refuge, vous êtes mes sujets. Naturellement, j'ai le devoir de vous protéger. »
À ces mots, la moustache de Garad-san tressaille et ses yeux s'écarquillent.
Il n'imaginait sans doute pas une telle réponse.
« Théo-dono… qui êtes-vous exactement ? »
« Je m'appelle Théodolphe Forlean. Troisième prince du royaume de Fornia, et seigneur de ces terres du Nord. »
« Comment… une chose pareille… ! »
La voix tremblante, Garad-san s'agenouille sur place et baisse la tête.
Dans ses yeux, un instant visibles, brillaient des larmes.
« Je vous en supplie, Altesse… sauvez ce village… ! Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir. Alors, je vous en prie, je vous en prie… ! »
Je pose la main sur l'épaule de Garad-san, qui implore ainsi.
Même sans sa supplication, c'était mon intention dès le début.
« Laissez faire. Je trouverai bien le moyen. »
Je le déclare, autant pour me donner du courage à moi-même, qui tremble encore un peu.
***
« Le commandement de la bataille contre les gobelins revient à Théo-dono ! Villageois, obéissez à ses ordres ! »
Garad-san transmet la consigne à tout le village.
Tout le monde ne me fait pas encore confiance, mais grâce à l'aval du chef, ils acceptent de m'écouter.
« Pour l'instant, je préférerais que mon statut de prince et de seigneur reste secret. Si les villageois apprennent la nouvelle, la confusion pourrait nuire aux travaux. »
« Compris. »
Mieux vaut éviter qu'une déférence excessive ne paralyse l'action.
On me présentera comme un mage du flux. Comme ça, pas de malaise inutile.
« Du coup… Théo-san, c'est ça ? On fait quoi ? »
« Comment on se bat contre les gobelins, au juste ? »
Des villageois au visage inquiet m'interpellent.
J'expose le plan que je mûris depuis tout à l'heure.
« D'abord, nous allons « fortifier » ce lieu de refuge. Ensuite, nous préparerons des armes, et tous ensemble, nous accueillerons les gobelins. »
Un murmure d'incrédulité parcourt l'assemblée.
Le visage des villageois dit assez qu'ils doutent de la faisabilité d'une telle fortification. Pour les rassurer, je décide de leur montrer mon pouvoir.
« Auto-fabrication, tour de guet ! »
Une grande quantité de bois est consommée pour ériger, au centre du village, une imposante tour de guet.
Depuis là-haut, on embrasse tout le refuge d'un coup d'œil, et on peut attaquer depuis les hauteurs.
« Et… Auto-fabrication, palissade défensive ! »
J'installe ensuite une palissade en bois à l'entrée du village.
Elle est hérissée de pointes qui se plantent dans tout ce qui tente de la forcer. La percer ne sera pas chose aisée.
« I‑incroyable… ! Une palissade en un clin d'œil ! »
« Avec ça, on peut protéger le village ! »
À la vue de l'Auto-fabrication, les visages s'éclairent.
Bien. Le travail va pouvoir avancer.
« Pour défendre le village, j'ai aussi besoin de votre force à tous. Je compte sur vous. »
« Oui !! »
Ils répondent d'une seule voix. Ça va le faire. Je protégerai ce refuge, quoi qu'il en coûte !