De son côté, la délégation du Roi-Chevalier, qui avait reçu une invitation, fut admise dans la cité centrale de Winzard au terme d'une formalité sommaire. Guidés par les gardes, ils descendirent la grande artère en contemplant un paysage urbain qui s'était développé à l'extrême depuis que l'ancien seigneur avait pris sous sa protection l'Humaine Rare Nina.
L'heure précédait de peu le crépuscule, quand chacun s'affaire à préparer le repas et va et vient sans relâche. Vu par les pseudo-globes oculaires, depuis la hauteur des Clawsolas, le quartier des marchés grouillait de monde.
『C'est incontestablement plus prospère que notre capitale royale, Asia...』
『Aïe. Je vous en avais déjà parlé, non ?』
Sans relever le grognement un peu dépité de Revia, Kurato porta le regard devant lui et découvrit un château d'une taille dérisoire au regard de l'étendue de la cité.
『La seule chose dont notre capitale puisse se vanter, c'est la taille de son château...』
『Vous trouvez ça tape-à-l'œil, Kurato ? Cela vous ressemble bien.』
『Mais onii-sama, c'est le château du pays : il lui faut de la prestance.』
Eleia, qui pour une fois ne partageait pas l'avis de Lloyd, soutint que la taille d'un château symbolisait la puissance d'une nation. Mais devant l'atelier de Clawsolas accolé au petit château, autrement plus imposant, Kurato ressentit de l'admiration pour le sens pratique et la fermeté de dame Nina.
『A-t-elle fait abattre une partie du château pour le bâtir ? ...C'est une option, après tout.』
『Hmpf. Kurato-sama, vous ne m'écoutiez pas.』
『Non, je trouve bon de faire passer le fond avant la forme.』
Jugeant la chose digne de réflexion, Kurato observa la fumée noire qui s'échappait de la cheminée de l'atelier. Il se rappela que l'atelier de son propre pays possédait lui aussi une cheminée, avec une machine à vapeur installée pour entraîner les machines d'usinage et le reste.
(Au fond, c'est comme les centrales thermiques de la Terre : on se sert du principe de la machine à vapeur pour faire tourner des turbines...)
Tout en se disant que c'était étonnamment pratique, ils traversèrent l'avenue et parvinrent peu après à la cour des écuries.
Là, une jeune femme qui semblait avoir l'âge de Kurato, aux cheveux châtain foncé lustrés et à la silhouette plantureuse, attendait la délégation de Lizel, entourée de plusieurs chevaliers et de deux Clawsolas.
Kurato ouvrit le plastron du Clawsolas qu'il pilotait et descendit au sol par le câble de treuil ; la femme s'approcha sans bruit.
« Enchantée, jeune Roi-Chevalier... Je suis la margrave Nina Valer, du domaine de Zephyrus. »
La dame en robe, dont les pseudo-globes oculaires du Clawsolas ne lui avaient pas laissé deviner le caractère bien trempé, lui tendit la main.
(... Ça devrait aller, je crois.)
Balayant sa méfiance en un instant, Kurato saisit sans hésiter cette main pâle et échangea une salutation à l'occidentale.
« Comment avez-vous trouvé le voyage à bord du Clawsolas que j'ai conçu ? »
« Pas désagréable. Mais le partage des sens, je ne sais pas trop. »
« Eh bien, avec la technique actuelle, la transmission des commandes et celle des sensations sont indissociables... Au fait, j'aimerais que vous me montriez la chose. N'allez pas croire que je sois vénale : il y a longtemps que je l'attends. »
Approuvant d'un signe de tête ces mots prononcés sur un ton mignard et suppliant, Kurato tourna les yeux vers Raizes, resté à ses côtés.
« Eh bien, capitaine de cavalerie Aldo. »
« Oui ! Avancez le chariot chargé des fragments ! »
« Compris ! »
Les voix des soldats qui faisaient office de conducteurs se répondirent, et le chariot, garé sur le côté de la cour, approcha lentement puis s'immobilisa devant eux.
« Voici ce dont se compose la Porte des Esprits... la Pierre des Esprits. »
« C'est ainsi que cela s'appelle ? »
« Oui. C'est moi qui l'ai baptisée. »
Ce n'était donc pas le nom officiel, songea Kurato ; il posa néanmoins la question qui lui importait.
« Qu'est-ce que c'est, exactement ? »
« Je vous en expliquerai le détail plus tard. Occupons-nous d'abord de l'inspection des Clawsolas. »
« Ah, et que faisons-nous de ceux que nous avons amenés pour la révision générale ? »
« Laissez-les ici. Les techniciens réécriront l'enregistrement de mage et les déplaceront. »
Nina dit cela sans y attacher d'importance et se mit en marche vers l'atelier avec son escorte. Kurato confia les lieux à Aldo et à Dino, puis emboîta le pas à Lloyd, à Raizes et aux autres, qui passaient aux chevaliers géants de deuxième génération.
Par commodité, la cour des écuries et l'atelier étaient proches l'un de l'autre : il ne leur fallut pas longtemps pour pénétrer dans un bâtiment plusieurs fois plus vaste que celui de Lizel. Il s'y trouvait pourtant moins de Clawsolas que Kurato ne l'avait imaginé.
« Dis, Kurato... j'ai l'impression qu'il y en a à peu près autant qu'à Lizel. »
« Il doit y avoir une raison. »
Kurato répondit brièvement à Revia, qui lui avait chuchoté ces mots, mais Nina, qui marchait devant eux, sembla les entendre et donna une explication.
« La plupart ont été déployés dans les trois territoires de l'ouest, ceux qui bordent le domaine de l'Heure de la Ruine. Nous en possédons un bon nombre au total, mais je ne vous donnerai pas le chiffre exact. »
« À ce compte-là, nous ne pouvons pas rivaliser, Roi-Chevalier Kurato. »
« C'est vrai... »
Kurato acquiesça aux mots échappés à Lloyd et redoubla de méfiance, se disant qu'elle ferait une adversaire redoutable ; mais Nina démentit aussitôt ces pensées avec aisance.
« Il n'en est rien. Les Clawsolas du front ne peuvent pas être déplacés, du point de vue de la défense nationale, et en produire davantage sur mes propres terres m'attirerait l'hostilité de la faction impériale. Il m'est donc difficile d'augmenter encore les effectifs. »
Nina et les chevaliers qui l'entouraient s'arrêtèrent, le ton légèrement désabusé, et regardèrent le Clawsolas noir et argent arrimé au fond de l'atelier.
« Voici l'une des unités que je vous cède : mon cher Belphégor. »
Le chevalier géant qu'elle désignait avait des bras dissymétriques. Le gauche était une griffe massive, bestiale ; le droit, un gantelet prolongé d'un long bouclier de bras.
Ce Clawsolas paraissait plus menaçant que gracieux. Ses lignes étaient élancées et son blindage mince, hormis aux points vitaux.
En revanche, il semblait doté d'une vitesse de démarrage foudroyante et d'une force considérable dans le bras gauche. Autrement dit, on venait d'offrir à Kurato un Clawsolas de toute dernière génération, et selon toute apparence extrêmement difficile à maîtriser.