« Relevez-lui la tête. »
Sur l'ordre de Cain, Aria, dont les cheveux étaient répandus sur le sol, fut saisie et redressée.
Les cheveux d'Aria, imbibés de sang, furent soulevés en l'air par une main brutale. Cette chevelure blonde autrefois si belle et si brillante était dans un état pire que le poil hirsute d'un cochon qui vient de se rouler dans la boue.
« Sais-tu quels sont tes crimes ? »
« ... »
Cain l'interrogeait, mais Aria n'avait plus l'énergie de répondre.
Et même s'il lui en était resté un peu, avec sa langue lacérée, il lui était impossible de répliquer.
Cette langue blanche, grise, brûlée par le sel, était emplie d'une douleur insoutenable, et ne lui laissait même pas l'occasion de se repentir.
Aria ferma les yeux, ce qui lui était difficile à cause de l'enflure des innombrables meurtrissures qu'on lui avait infligées. Ces yeux avaient un jour remué le cœur de bien des hommes ; à présent, ils étaient devenus ceux d'un poisson pourri.
Elle avait le sentiment d'avoir été trahie et gardait de l'amertume, mais elle n'avait nulle part où aller : Aria attendait simplement que la Faucheuse vienne prendre sa vie.
« Mon frère, il y a une dernière chose que je voudrais dire à Aria. »
La sainte, victime d'innombrables méfaits de la part de cette femme mauvaise, se laissa lentement conduire jusqu'à la table d'exécution.
Elle souriait, laissant entendre qu'elle avait déjà pardonné à Aria, et disait qu'elle n'avait pas été gravement blessée en étant poussée dans l'escalier, et qu'elle allait bien même après avoir été empoisonnée. Tous ceux qui s'étaient rassemblés dans le salon pensaient la même chose.
Cain secoua la tête et dit : « Non. »
« Il faut que je le dise. Je t'en prie... »
Comment pouvait-elle se montrer si bienveillante envers cette fille mauvaise qui avait tenté de la blesser et de la tuer ? Nul n'était capable de repousser sa demande formulée dans les larmes.
Cain finit par donner son autorisation, et Mielle, telle une pauvre fleur des champs, approcha son corps fragile d'Aria. On eût dit que ses épaules étaient écrasées par les soupirs de Cain.
« Ces mots que j'ai gardés en moi tout ce temps sont réservés à notre sœur. Puisque c'est peut-être la dernière fois... j'ai le sentiment qu'il faut que je te les dise... Il se pourrait bien que j'aie attendu que ce jour arrive. »
Mielle essuya lentement les larmes transparentes accrochées à ses paupières et s'agenouilla sur le sol.
Son geste soudain effraya une bonne partie de l'assistance, et plusieurs s'élancèrent comme s'ils voulaient intervenir. Mais Mielle leur fit signe que tout allait bien et porta ses lèvres à l'oreille d'Aria, comme pour lui délivrer un dernier message sacré.
« Espèce de sale garce stupide. T'amuser et faire les sottises que tu as faites avec mes suivantes... C'était drôle ? »
Les yeux d'Aria s'écarquillèrent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Elle tourna lentement sa tête raide et boursouflée vers Mielle, qui souriait. Son sourire était pur et beau comme une fleur.
Aria battit rapidement des paupières, incapable de comprendre l'absurdité qu'elle venait d'entendre. Sa langue en lambeaux l'empêchait de poser des questions.
Mielle lut son expression et lui expliqua de nouveau : « Les dames qui te disaient de commettre tous ces actes mauvais étaient toutes mes servantes. Tout cela pour te faire passer pour la garce que tu es. Tout cela pour cet instant. »
« ...! »
« Je te le dis parce que ce sont tes derniers instants. J'ai voulu te tuer dès l'instant où ta naïve de mère et toi êtes apparues, et si possible de la manière la plus douloureuse. La honte que tu jettes sur notre famille est telle que personne n'est même venu te voir. Comment as-tu osé, insecte, ramper jusqu'ici sans savoir quelle était ta place ? Ho ho ! »
Mielle contint à grand-peine le rire irrépressible qui menaçait de lui échapper.
À cet instant, elle souriait avec éclat, comme si les larmes d'Aria lui donnaient envie de chanter et de danser. La joie de Mielle, que personne d'autre ne pouvait remarquer, transperça la poitrine d'Aria comme une lame.
« J'avais songé à t'empoisonner comme j'ai empoisonné ta mère, mais je m'en suis abstenue. Ce n'est pas amusant comme ça, n'est-ce pas ? Alors j'ai donné mon poison à une servante et je le lui ai fait boire à ma place. Ah, bien sûr, moi, je n'en ai pas bu. »
« Ah...! Ahah...! »
Avant que Mielle ait pu terminer, le corps d'Aria fut secoué de spasmes et elle s'effondra sur le sol. Aria avait mobilisé toutes les forces qu'elle pouvait rassembler pour bouger, mais cela n'avait abouti qu'à une faible convulsion. Toutes les veines de ses yeux éclatèrent, et des larmes de sang glissèrent lentement sur son visage.
Mielle acheva son discours et se releva. Se retournant vers la table d'exécution, elle regagna lentement sa place, l'expression triste et pleine de regret, en disant : « C'était agréable tant que cela a duré... Penser qu'Aria ne sera plus là me laisse déjà un grand vide... »
La sainte qui avait pardonné à la femme mauvaise enfouit son visage dans ses mains saintes, les épaules secouées de sanglots. En réalité, elle l'avait fait pour cacher un visage rempli de joie.
'Que la mort de cette femme mauvaise n'aille pas faire souffrir la sainte. Qu'elle ne se sente surtout pas coupable.'
Tous ceux qui s'étaient rassemblés là se souciaient de l'état d'esprit de Mielle.
Puisque plus personne n'avait rien à dire à Aria, Cain leva la main. Au même instant, le chevalier leva son épée haut dans les airs. La lame brillait d'un éclat tel qu'elle semblait pouvoir trancher l'os d'un seul coup.
Et cette lumière capta l'attention d'Aria : elle commença à voir se former dans son champ de vision un étrange résidu d'image. C'était comme si un sablier ne faisait qu'un avec la lumière, ce qui poussa Aria, en sang, à contempler longuement ce phénomène.
Comme s'il s'agissait d'une corde capable de lui sauver la vie, elle tendit ses deux mains, agitée de spasmes violents comme un poisson hors de l'eau, mais le chevalier lui écrasa les épaules du pied.
Bientôt, Cain abaissa la main : le signal de l'exécution de la femme mauvaise.
Ainsi l'épée du chevalier s'abattit, tranchant le vent et séparant sa tête de son corps en un éclair, sa vie s'achevant pitoyablement de cette façon.
Kyaaah !
Le cri de quelqu'un retentit tandis que la tête d'Aria roulait sur le sol, mais ses yeux se posèrent une fois de plus sur l'image rémanente du sablier.
'Pourquoi ?' Alors même que sa tête était tranchée, Aria ne pouvait éprouver ni douleur, ni chagrin, ni tristesse. Tout ce qu'elle voyait, c'était l'image du sablier dont le sable s'écoulait, dans le sens du temps ou à contre-courant, encore et encore.
'Je veux revenir en arrière. Encore... Au temps d'avant. Je veux tout retourner... comme ce sablier.'
Avant que son cerveau n'accepte sa mort, les yeux d'Aria s'emplirent du mouvement du sablier, et enfin sa vision s'éteignit complètement.
« ... a ! ... Aria ! »
Crac !
La tasse qu'Aria tenait tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux. La servante, qui se tenait prête derrière elle, se précipita et commença à nettoyer les débris.
Aria s'éveilla de sa rêverie et tourna les yeux vers la voix qu'elle venait d'entendre. Là, de l'autre côté de la longue table de marbre, elle vit le visage inquiet de Mielle en larmes. Même les larmes aux yeux, elle était aussi élégante et pure que jamais.
'Comment se fait-il qu'elle soit devenue une si petite enfant ?!'
D'après les souvenirs d'Aria, Mielle avait vingt-trois ans. Or la silhouette qu'elle voyait devant elle en avait dix au plus. À côté d'elle se trouvait Cain, qui la fixait avec les yeux plissés. Il n'avait pas l'air d'avoir plus de dix-sept ans.
Incapable de comprendre la situation ni de trouver comment faire face à ces circonstances invraisemblables, Aria continuait de battre des paupières. Puis elle entendit une voix froide venue du siège juste à côté du sien.
« Aria, tout va bien ? Je t'ai appelée plusieurs fois, mais tu n'as pas répondu. »
« ... Mère ? »