« Euh, madame... »
« Laisse tomber, Nana. Elle l'a déjà dit, non ? »
« C'est peut-être vrai, mais... Pardonnez mon impolitesse, puis-je vous demander votre nom ? »
« Kisaragi Kotone. »
« Hein... »
« Ça faisait longtemps, Nana. Contente de te voir en forme. »
« M-m-mademoiselle, f-félicitations pour votre bonne santé à vous aussi ! »
« Comment ? Je ne comprends pas. »
Son calme de tout à l'heure s'est évaporé et elle est maintenant en pleine panique. Ses yeux tournent littéralement dans leurs orbites. Ah, et elle tremble beaucoup.
« Nana, grande sœur n'est plus la même qu'avant. Alors il n'y a aucune raison d'avoir peur. »
« Oui, tout va bien. »
« M-mais, on parle de mademoiselle Kotone. A-ah, je suis vraiment désolée ! »
Les efforts des jumeaux n'ont donc servi à rien. Dans ce cas, j'imagine qu'elle devra simplement s'habituer à moi. Après tout, si je l'ai fait venir ici, c'est justement pour qu'elle voie que Kotone a changé.
« Bon, pourquoi ne pas se calmer et prendre un thé ? On a aussi des biscuits pour aller avec. »
J'ai sorti les biscuits que j'avais apportés et les ai proposés à Nana. J'ai entendu un cri strident venu de quelque part, mais je devine assez bien d'où il vient. De celle qui ressemble actuellement à une larve.
« Mademoiselle Kotone ! Ce ne serait pas ma part, ça ?! »
« Je n'avais pas prévu de portion pour Nana, alors il n'y a pas d'autre solution, si ? De toute façon, tu as déjà englouti un tas de choses pendant que tu étais dans ma chambre. »
« Démon ! Monstre ! »
Traitez-moi d'horrible si vous voulez, mais je ne pensais honnêtement pas croiser Nana. C'est pour ça que je n'ai rien prévu pour elle. En réalité, j'avais tout bonnement oublié l'existence de Nana. Il faut dire que je ne l'avais plus vue ces derniers temps. Si je n'étais pas tombée sur Misaki, j'aurais sans doute oublié sa part à elle aussi.
« Sakiko, jusqu'à quand court l'interdiction de goûter de Misaki ? »
« Jusqu'à ma mort. »
« Bon, Misaki. Comment on procède ? »
« ...... Je m'en remets à vous, mademoiselle. D'ailleurs, je peux être libérée, maintenant ? »
« J'imaginais que tu pouvais te déplacer comme une larve, c'est impossible ? »
« Ça l'est. Bouger comme dans les mangas demande une force musculaire considérable, alors le maximum que je puisse faire, c'est rouler sur moi-même. »
Ça doit demander de travailler les abdominaux et les lombaires. Difficile de savoir sans avoir essayé moi-même, mais c'est probablement compliqué. Cela dit, ce n'est sans doute pas à moi de la déballer, alors je vais confier ça à Sakiko.
« Je te donnerai la moitié de la mienne, alors prends ton mal en patience, d'accord. »
« Maman, ça ne pourrait pas être la totalité, plutôt ? »
« Ce sont les tout premiers biscuits faits maison par mademoiselle Kotone. Je veux y goûter aussi. »
Ooh, on dirait qu'ils sont plus demandés que prévu. En tant que celle qui les a faits, ça fait franchement plaisir à entendre. Au fait, Nana est figée depuis un moment, elle n'a pas bougé d'un cil.
« Tu n'as pas besoin d'être aussi tendue, tu sais ? »
« Ouf, je peux enfin me lever. Mademoiselle, je suis surprise que vous ayez réussi à amener Nana ici dans son état. »
« Eh bien, je n'avais pas réalisé moi-même que c'était mademoiselle. »
Misaki, Sakiko et toute la famille ont laissé échapper un « Aaah~ » entendu après ça. Bon, je suis déjà habituée à cette réaction, mais ma propre famille ne devrait pas trouver ça si parlant.
« Nana, voici la mademoiselle Kotone d'aujourd'hui. Oublie le passé, ce sera mieux pour toi. »
« G-grande sœur. Je suis épatée que tu puisses traiter mademoiselle Kotone de démon, comme ça. »
« La mademoiselle Kotone d'aujourd'hui n'est pas du genre à se vexer pour si peu, tu vois. C'est pour ça que tu peux te sentir libre d'interagir avec elle comme tu l'entends, Nana. »
Cela dit, je collerais une tape sur la tête de Misaki si elle m'insultait sans raison. Enfin, Misaki parlait déjà comme ça à Kotone par le passé. Misaki, qui ne se soucie pas de grand-chose, et Nana, qui rumine tout, ne peuvent probablement pas se comporter de la même façon. Ce serait même trop demander.
« Nana, de toute façon, tu es la servante attitrée de Kotoha et Tateha. Tu auras d'autres occasions de croiser Kotone, il faudra donc bien que tu t'habitues à elle. »
« M-madame aussi ? Mais mademoiselle Kotone n'a-t-elle pas interdiction de résider ici ? »
« Regarde les jumeaux et essaie de faire de cette rencontre la dernière de l'année avec Kotone. »
En entendant les mots de ma mère, j'ai regardé les jumeaux assis à mes côtés. Ils souriaient, avec des expressions à mille lieues de celles qu'ils réservaient à Kotone autrefois. C'est vrai que, devant leurs sourires, je ne crois pas pouvoir leur annoncer qu'on ne se reverra pas avant la rentrée de l'académie l'année prochaine. Je m'en voudrais, ou plutôt je serais rongée par la culpabilité.
« On ne va pas revoir grande sœur avant l'année prochaine ? »
« Grande sœur, c'est la dernière fois ? »
Oh, les jumeaux, vous êtes déjà en troisième, s'il vous plaît, ne prenez pas cet air larmoyant. Et mère, ne restez pas là à avoir simplement l'air embêtée.
« Hmm, je viendrai quand père ne sera pas là. À part ça, tout ce qu'on peut faire, c'est se ménager d'autres occasions de se voir. Ce n'est pas comme si aujourd'hui était notre dernière fois, d'accord ? »
« Je vais essayer de surveiller les emplois du temps de mon côté. Cela dit, il lui arrive de rentrer à l'improviste, alors difficile d'être formelle. »
Il est à l'étranger en ce moment, donc aucun risque qu'il rentre subitement pour un travail aussi lointain ; il préviendra sûrement à l'avance. En revanche, s'il est simplement dans le pays, ou juste à l'entreprise, ce sera probablement difficile à anticiper.
« Kotoha, qu'est-ce qu'on peut faire pour chasser père d'ici ? »
« Voyons voir. Même si c'est impossible physiquement, on peut sans doute tenter de l'anéantir socialement. Sinon, en dernier recours, on peut aussi tenter de solliciter l'aide de grand-père et grand-mère. »
« Ne parlez pas de choses aussi dangereuses. Et ce dernier recours risque de se retourner contre vous si vous n'y prenez pas garde, vous m'entendez ? »
J'ai mis en garde les jumeaux qui entamaient une conversation périlleuse. Avec leurs symptômes qui se manifestent en ce moment, il y a un vrai risque qu'ils passent réellement à l'action contre père.
« Si vous voulez me voir, vous n'avez qu'à venir sur mon lieu de travail. »
Comme ça, ils peuvent me voir et le café y gagne aussi. En revanche, ils ne peuvent vraiment pas emmener Misaki. Je suis sûre que Sakiko le comprend. Après tout, elle n'était pas là quand mère est venue au café la semaine dernière.
« J'imagine que c'est la seule autre option. J'y passe de temps en temps, donc ça devrait aller. »
« Faites bien en sorte que père ne l'apprenne pas, d'accord. »
« Ne t'inquiète pas. Il ne s'intéresse pas à nous, de toute façon. »
C'est vrai, exactement comme elle le dit. Je ne le crois pas du genre à surveiller le moindre fait et geste de la famille. À l'inverse, il y a peu de chances qu'il se mêle de quoi que ce soit tant que ça ne pose pas problème.
« Euh, mademoiselle Kotone semble complètement différente de ce qu'elle était avant, mais... »
« C'est la mademoiselle Kotone d'aujourd'hui. Ah, et c'est moi qui accompagnerai les jumeaux au café. »
« Je m'y oppose. C'est Nana qui les accompagnera. Toi, tu recueilleras des informations sur monsieur, sous ma surveillance. »
Les servantes ont entamé leur discussion et, comme prévu, Misaki est assignée à la garde de la maison. Il faut dire que si elle venait, elle oublierait sans doute les jumeaux et s'attaquerait à la carte des gâteaux d'un bout à l'autre.
« Bon, maintenant que tout est décidé... »
« « « Tu n'iras nulle part. » » »
Les jumeaux m'ont attrapée par les bras, et cette fois je n'ai pas réussi à m'échapper. Tss, j'ai mal jugé la situation. Je l'ai déjà dit, mais porter ces vêtements au travail demain, c'est purement et simplement une punition !
« Ta nuit ici est décidée. Renonce. »
« Non, je vous ai dit que je ne peux pas ! »
« Grande sœur, prenons un bain ensemble. »
« Ça non plus, je ne peux pas ! »
Même si nous sommes sœurs, celui qui est réellement à l'intérieur de Kotone est un étranger, et qui plus est un ancien homme, alors c'est un peu beaucoup demander ! Et puis, arrête de prendre cet air larmoyant !
« Grande sœur, tu ne m'aimes pas ? »
« Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Argh, la barbe ! Qu'est-ce que je peux faire ?! »
« Grande sœur, tu peux tout simplement rester dormir. »
En entendant la réponse posée de mon petit frère, je n'ai rien pu répliquer. Il a raison, ça devrait régler la situation. Au départ, je voulais seulement voir les jumeaux, puis je me suis demandé pourquoi ils gardaient leurs distances, et me voilà obligée de dormir ici ce soir.
Je sais. D'accord. S'il y a quelqu'un à blâmer, ce sont mes propres actes impulsifs.
« E-euh, qu'est-ce que je dois... ? »
« Nous faisons simplement comme d'habitude. Misaki, Nana, commençons les préparatifs. »
Même les servantes agissent en partant du principe que je reste ! Je refuse... enfin, je ne peux sans doute pas.
« Dis, maman. Tu avais anticipé ça ? »
« Oui, je suppose que c'est exactement ce que j'avais anticipé. Je ne m'attendais pas aux péripéties concernant Nana, en revanche. »
Bon, forcément. Elle n'aurait pas donné congé à tout le monde sauf aux domestiques attitrés si elle ne l'avait pas anticipé. Mère, vous avez tellement changé. J'imagine que je n'ai plus qu'à capituler.